Paloma Proudfoot navigue librement au sein du champ de la beauté, émancipée des pressions publicitaires pour mieux affirmer ses propres idéaux. Alors elle met les mains dans la tambouille, prête à tout réinventer. La dimension démiurgique du travail de l’argile permet cela. Paloma Proudfoot a passé son été dans le plus grand atelier de Moly-Sabata afin d’y façonner de nouvelles céramiques dont une dizaine seront exposées à Paris. Plusieurs d’entre elles empruntent la forme du corset moulé à partir de mannequins de couture chinés chez une voisine. L’objet de maintien oscille entre séduction et orthopédie. Il ne s’agit pas ici d’appliquer un masque exfoliant en évitant les contours des yeux dans l’atmosphère clinique d’un institut, mais bien de modeler une corpulence à partir de boue, de gadoue, de vase. De merde. Et les propriétés préservatives de la fange sont flagrantes, au point de retrouver dans les sols, des corps intacts pourtant quittés par la vie il y a des millénaires. Un embaumement naturel sévit. Ce double caractère de finitude et de conservation, de vice et de vertu, imprègne l’imaginaire de l’artiste qui triture la chair de la terre. Face à l’injonction de maintenir stable son apparence à travers les décennies, elle invite à en embrasser l’heureux pourrissement. Le trépas s’envisage ici comme une expérience parmi d’autres. La cosmétique existentielle est abattue. L’artiste tresse artères et branches dans le noir de sa faïence, une tuyauterie dont la vitalité des fluides reste à curer. La cuisson et l’émail en paralysent les muscles, agissant en poison. Originellement, le curare est extrait de certaines lianes amazones afin d’envenimer les flèches pour la chasse. Malgré une étymologie soupçonnée d’une racine curative latine, c’est tout l’inverse qui s’affirme dans cette exposition à partir du mot indigène ourari signifiant la mort qui tue tout bas.
Publié pour l’exposition personnelle « Curing » de Paloma Proudfoot du 26 septembre au 2 novembre 2019 à la Galerie Sans titre (2016) à Paris, ainsi que dans le numéro 228 Septembre Octobre 2019 de la Revue de la Céramique et du Verre