Quatre

une exposition de Elene Shatberashvili
avec Jean Claracq, Philippe François, Nathanaëlle Herbelin, Mathilda Marque Bouaret, Vera Pagava, Rooms Studio, Johan Viladrich, Miranda Webster
du 15 janvier au 11 avril 2026
à La Verrière / Fondation d’entreprise Hermès à Bruxelles

Pour sa dixième exposition à La Verrière, le commissaire Joël Riff conçoit un nouveau “solo augmenté” autour de la peinture d’Elene Shatberashvili. Formée aux Beaux-Arts de Paris dans l’atelier de Tim Eitel, puis à la Hochschule für bildende Künste de Hambourg, l’artiste géorgienne présente dans “Quatre” ce qu’elle voit et ce qui existe autour d’elle. Une vingtaine de ses toiles couvrant une décennie de pratique voisinent avec les œuvres de huit autres personnalités sous la lumière de La Verrière.

Autoportraits, scènes du quotidien et natures mortes recouvrent les murs de La Verrière. Elene Shatberashvili est peintre, installée en France depuis 2011. Si elle n’ignore rien des icônes de son pays – la Géorgie, où elle voit le jour en 1990 –, elle va au-delà de leurs aplats dorés traditionnels en célébrant la couleur dans toutes ses vibrations. Elle joue d’ailleurs volontiers avec les reflets par la présence de miroirs, d’écrans, de fenêtres qui parsèment sa peinture en décuplant les perspectives. Ses natures mortes assument l’aspect géométrique de leurs formes, “presque kaléidoscopiques” selon Joël Riff qui compare l’accrochage à “une constellation murale”.

Le travail d’Elene Shatberashvili navigue entre “l’aura envoûtante” qui habite ses tableaux et une dimension plus prosaïque, à l’image de ce qu’ils représentent : tables, fleurs, œufs ou pommes. Ses compositions trouvent leur équilibre sur la toile, accueillent des oppositions de teintes qui font émerger des contrastes. Sa peinture respire, elle arbore des “parcelles sensibles, furieusement irradiantes” et les miroirs représentés sont autant de surfaces qui renvoient, en creux, le visage de l’artiste. Les toiles, au nombre d’une vingtaine, peuvent être perçues comme autant de fragments d’un autoportrait.

Le titre “Quatre” indique tout simplement qu’il s’agit de la quatrième exposition personnelle de l’artiste. C’est, parallèlement, sa première collaboration avec Joël Riff qui, à travers le format du “solo augmenté”, élargit l’invitation à d’autres créateurs. Ainsi le travail d’Elene Shatberashvili s’appréhende aux côtés de celui de trois autres anciens étudiants des Beaux-Arts de Paris, rencontrés dans l’atelier de Tim Eitel : Nathanaëlle Herbelin (née en 1989 en Israël), Miranda Webster (née en 1991 en Nouvelle-Zélande) et Jean Claracq (né en 1991 à Bayonne). Formée à Toulouse, Mathilda Marque Bouaret (née en 1992 à La Ciotat) complète cette sélection de peintres réunis autour de la figure tutélaire de Vera Pagava (1907-1988), née à Tbilissi comme Elene Shatberashvili. Dans l’espace de La Verrière se déploie aussi les mobiliers de Rooms Studio (agence d’architecture et de mobilier fondée en 2007 en Géorgie) et de Johan Viladrich, né en 1991 à Paris. Enfin, le pasteur et penseur Philippe François, né en 1961 en Moselle, développe, dans la publication accompagnant l’exposition, les usages du tétra qui désigne le chiffre… quatre.

↑ Vue de l’exposition d’Elene Shatberashvili « Quatre », La Verrière 2026 © Adagp, Paris, 2026 © Isabelle Arthuis / Fondation d’entreprise Hermès

Portrait de Peter Marcasiano

Nuit. Peter Marcasiano naît en 1921. Philippe Valentin naît en 1967. Colombe Marcasiano naît en 1974. Peter Marcasiano meurt en 1984. Joël Riff naît en 1984. Thomas Havet naît en 1990. Colombe Marcasiano expose la peinture de Peter Marcasiano en 2018. Joël Riff la voit. Joël Riff et Thomas Havet exposent la peinture de Peter Marcasiano en 2021. Colombe Marcasiano et Philippe Valentin la voient. Philippe Valentin expose la peinture de Peter Marcasiano en 2022. Colombe Marcasiano, Joël Riff et Thomas Havet la voient. Thomas Havet expose la peinture de Peter Marcasiano en 2025. Jour

→ Publié par DS Galerie (Paris) pour l’exposition « My Onion Canvases are Ballet ____________ The other canvases are also Ballet » dans le catalogue éponyme, septembre 2025

[EN] Night. Peter Marcasiano is born in 1921. Philippe Valentin is born in 1967. Colombe Marcasiano is born in 1974. Peter Marcasiano dies in 1984. Joël Riff is born in 1984. Thomas Havet is born in 1990. Colombe Marcasiano shows Peter Marcasiano’s paintings in 2018. Joël Riff sees them. Joël Riff and Thomas Havet show Peter Marcasiano’s paintings in 2021. Colombe Marcasiano and Philippe Valentin see them. Philippe Valentin shows Peter Marcasiano’s paintings in 2022. Colombe Marcasiano, Joël Riff, and Thomas Havet see them. Thomas Havet shows Peter Marcasiano’s paintings in 2025. Day

Portrait d’Île/Mer/Froid

Île/Mer/Froid se sculpte. La conjugaison s’effectue au singulier, par voix pronominale. Une identité se précise par ce qui se fabrique. À observer, c’est flagrant. L’un commence un geste que l’autre poursuit. La substance circule entre les quatre mains d’une même entité. Des objets se déplacent selon la chorégraphie fluide de mouvements coordonnés par l’intuition, tour à tour. Et définitivement, ça se dresse. Le fibre, la terre, la toile sont transformées vers le haut. C’est un seul corps, monstre, surhumain car plus qu’individuel, qui réussit à cuisiner et modeler à la fois. Une unité s’impose sans contradiction face au pluriel. Ce n’est pas si clair, et ce n’est pas si grave. Si on brouille les pistes, ce n’est pas pour devoir les expliquer. Se baptiser d’un tel nom invite à ne rien élucider. La complémentarité rayonne grâce aux énergies différentes. On grandit par porosité, au contact de gens et de lieux, dans un appétit du matériau. Cela fait plus d’une décennie que ça existe ainsi. Ils sont deux à s’être croisés aux Beaux-Arts de Toulouse. Ils étaient plus, et sont toujours un.

Île/Mer/Froid est aujourd’hui basé à Salmiech. Étymologiquement, les légendes nous placeraient à mi-chemin d’une Route du sel, voire au milieu de la terre, en plein Ruthénois. Ce n’est pas le plus bel endroit d’Aveyron, mais les champs sont très riches. On élève des brebis. Il y a plein de lacs hydroélectriques avec des plages pour se baigner. Il y a des espèces de bocages, des statues-menhirs, mais pas de grottes. C’est le Rouergue, après ça passe au Quercy. Il y a aussi des maquignons, des ruches, du raisin, des loirs, du gaillet gratteron, de la ronce, des rapaces, des parpaings, de l’amiante, du soleil, du vent froid, des chats sauvages, du quartz, le plus gros cep du monde, des moustiques, des mouches, des capricornes, des couleuvres, des grenouilles, un puits qui est toujours plein, une marre sans canards, un boulanger au levain, un peu de famille, l’épicerie Chez Marie, du très bon cantal, plein d’écrevisses, et pas trop de champignons. Il n’y a pas trop de confort. Il n’y pas trop de limites non plus.

Île/Mer/Froid a installé son atelier là. On se balade jamais. On travaille. Dans la sciure, parmi les troncs à l’infini, il est difficile de trouver ce qu’il n’y a pas. C’est donc dans une ferme abandonnée transformée en partie en scierie, qu’il y a suffisamment d’espace et de ressources pour décider d’y rester. Ce qu’on appelle La Moulinerie était encore en friche, un tas d’ordures, avec des arbres qui poussaient partout. C’était pas le rêve de la paysannerie. Il a fallu déblayer l’étable encore dans son jus. Dans la salle d’à coté, il n’y avait pas de toit. Plus loin, il y avait une grosse fosse, c’était la salle de traite. On a écroulé le mur. Au sein de l’exploitation où l’on cohabite, il est possible d’utiliser une dégauchisseuse, une mortaiseuse, une toupie, une scie sur rail ou une grue, surtout pour débiter du pin douglas même s’il y a partout autour du chêne, du châtaigner, du tilleul et du bouleau. C’est pratique, parfois, quand entre deux projets on y passe. On est un peu en autarcie, au bout de la route. Ça s’arrête. C’est n’est pas une impasse, mais une destination.

Île/Mer/Froid s’est sédentarisé pour mieux s’encombrer. C’est la faute à un tour Bourgeois, ce lourd équipement électrique pour tourner des pots, qui a été offert. Progressivement, c’est toute une poterie qui s’est déployée, avec une machinerie empruntée à d’autres métiers, comme un pétrin de boulanger et un concasseur de grain qui servent très bien pour malaxer la boue et broyer la glaise crue. C’est à La Borne dans une toute autre région bien identifiée pour son grès bronzé, que le goût de la terre cuite a sourdu. Depuis plus de cinq ans, on s’émancipe doucement de son adoption berrichonne. Il n’y avait pas d’argile. Maintenant, il y en a. Un fournisseur partenaire en a récemment fait livrer quinze tonnes, comme ça, en montagne. Tout contribue à affirmer un havre, cette aire de confiance où tout est possible. On se sent bien. Et les chambres sont à l’étage. Comme tout foyer, dans le mille, on est pas ailleurs, on est pas périphérique, on est pas loin. Ici on est ni chez l’un, ni chez l’autre, mais chez soi.

Île/Mer/Froid est au cœur. Son feu sert à cuire les céramiques, à teindre les textiles, à chauffer les aliments. Ça braise, ça bout, ça mijote. Ce sont les branches de sureau des alentours que l’on évide pour souffler dedans afin d’exciter le four. Sans véritable savoir-faire ni aliénation du traditionnel, les amis développent un intérêt simple pour la matière, travaillée selon les rencontres. Ce sont les personnes et les localités qui les nourrissent, vivantes. Ils utilisent sans maîtriser. Et comme on est pas virtuose, on fait jamais deux fois le même objet. Il s’agit de naviguer entre héritage et liberté, de récupérer autant que d’inventer. Ça façonne. Ça fascine. L’habileté des autres devient son propre matériel, avec pudeur. Et voilà comment on finit par faire des sculptures qui ne ressemblent pas à des aquarelles. À plusieurs, rien n’appartient à personne. Dans la pratique, pas de propriété. Il n’y a aucune paternité à revendiquer, si ce n’est celle d’un commun. Ensemble, ils sont lui et eux.

→ Publié par Documents d’artistes Occitanie avec le soutien du Cnap, avril 2026

Entretien avec Flora Moscovici

Joël Riff     Quel est l’intérêt d’un entretien ?

Flora Moscovici     Ça m’arrive parfois d’avoir entre les mains des revues des années soixante, d’art ou de cinéma, et j’ai énormément de plaisir à lire ces entretiens poussés dont le format est si long comparé à ceux dont nous avons l’habitude aujourd’hui, où les paroles me semblent toujours hachées et compactées pour être lues d’un coup d’œil en passant, en prenant rarement le temps d’une véritable conversation. Pour un artiste, un entretien c’est aussi l’opportunité de revenir sur certaines choses, de se poser des questions sur la manière dont on travaille, de fouiller pour trouver les mots justes et être honnête. Je me souviens avoir été scotchée lorsque j’étais étudiante en lisant des entretiens de Daniel Buren. Sa parole si virulente, intransigeante, m’impressionnait beaucoup.

JR     Qui est Juliette Roche ?

FM     La première chose qui me vient à l’esprit, c’est que Juliette Roche était la cofondatrice de Moly-Sabata, avec son mari Albert Gleizes. Ce n’est peut-être pas ce qui la caractérise mais c’est un lien qui nous unit tous les trois. Juliette Roche accueillait des artistes à Moly, où presque cent ans plus tard, tu m’as invitée. Mais c’est aussi une artiste qui m’intéresse car elle semble avoir mené sa barque sans se soucier des différents courants qui l’entouraient, en suivant ses désirs. Le titre de cette exposition « On aime trop de choses différentes » est une citation de Juliette Roche extraite d’une interview vidéo de 1969. C’est un moment où elle parle de l’enseignement de Maurice Denis qui évoque le rôle du dessin, « quelque chose que l’on pense et on met une ligne autour ». Et elle lui répondait : « Nous ne savons pas ce que nous pensons, nous aimons trop de choses différentes ». Je me reconnais vraiment dans cette phrase, dans cet appétit, cette envie de regarder dans des directions différentes et de contrer aussi ce rôle du dessin comme la tête pensante.

JR     Justement, qu’aimes-tu ?

FM     J’aime le mouvement, j’aime voyager, j’aime danser, ou plus largement j’aime me déplacer. J’aime travailler in situ et chercher aussi à garder des objets qui seraient comme des traces du processus, des vestiges ou des reliques. Quelque chose qui reste d’une partie plus éphémère. En ce moment je suis aussi contente de retrouver un atelier pour revenir à la recherche dans des temps différents et sur des formats plus petits, même si j’adore travailler à grande échelle. J’ai aussi très envie de refaire des collaborations. En 2024, j’ai invité le compositeur Chassol à réaliser un film musical dans ma peinture pour la Condition Publique, à Roubaix et ça a entrainé mon œuvre dans un autre registre à travers son regard. En avril prochain, je vais travailler prochainement avec une architecte, une chorégraphe et un vidéaste pour un projet à Genève, et je trouve excitants ces temps dédiés à la recherche où l’on ne sait pas comment va évoluer la production. Beaucoup de choses me nourrissent en ce moment, dont la littérature. Je suis en pleine lecture d’un livre qu’on m’a offert récemment : Un désir démesuré d’amitié d’Hélène Giannecchini. La peinture aussi, j’ai vu une exposition de Fra Angelico à Florence qui m’a donné envie de ré-explorer l’objet retable (j’avais fait une série de pièces qui portaient ce titre « Retables » en 2013) et qui m’a beaucoup inspirée en terme de couleurs. Mais à d’autres moments ça peut être le cinéma, la danse, le théâtre et l’art contemporain bien sûr.

JR     À Paris, à New York, à Serrières, à SaintRémy-de-Provence, Juliette Roche travaillait chez elle. En quoi est-ce important d’avoir son atelier à la maison ?

FM     Jusqu’à récemment je t’aurais peut-être répondu que ce n’était pas important pour moi et qu’en travaillant in situ mon atelier pouvait être partout. Aujourd’hui, j’ai un atelier dans ma maison, c’est arrivé à un moment où je ressentais le besoin de pouvoir expérimenter en dehors des projets in situ, et d’avoir un lieu qui soit comme un moteur, qui donne de l’énergie. Et avec les enfants, le fait de travailler à la maison permet une porosité plutôt que de tout dissocier comme si j’allais au bureau.

JR     Dans cet entretien que tu évoques donnant accès à la parole de Juliette Roche, celle-ci confie qu’elle et ses camarades passaient leur temps à demander à leurs maîtres : « Qu’est-ce que la forme ? Est-ce que c’est ce qu’on voit, ou ce dont on se souvient, ou ce qu’on invente ? ». Alors, qu’est-ce que la forme ?

FM     La forme peut être tout cela à la fois, ce qu’on voit, ce dont on se souvient, ce qu’on invente. Pour moi c’est un peu particulier, car il n’y a pas vraiment de forme, puisque mes peintures s’intègrent souvent à la forme architecturale sans y apporter d’autre motif. Et lorsque ce n’est pas sur un bâtiment, c’est tout de même s’adapter à un matériau qui devient la forme : un parchemin, une planche de bois, des tuiles. Mais je me sens néanmoins concernée par ces questions. L’autre jour quelqu’un m’a demandé comment j’en étais venue à faire des grandes peintures et je racontais que j’avais commencé par le portrait d’après modèle, en peignant sur le vif et que ça avait peu à peu dévié vers l’espace, mais pendant longtemps je ne me sentais pas du tout abstraite. Je viens de la figuration et aujourd’hui encore, je travaille d’après ce que je vois, ce que j’observe. Et même si le résultat est fait de couleurs, ce ne sont pas des couleurs abstraites. Pour la palette je puise souvent dans l’environnement ou dans le contexte, ce n’est pas vraiment une œuvre d’imagination au départ, même si après ça se transforme avec des nuances intermédiaires que j’ajoute, avec une intention d’aller vers la lumière, d’aller vers l’intensité.

JR     Que penses-tu du qualificatif « fauve » ?

FM     C’est un terme que j’apprécie, même si je sais qu’il vient d’un critique et que les peintres appelés ainsi ne se définissaient pas comme ça. Ça pouvait d’ailleurs être perçu comme un terme péjoratif mais ça sonne aussi comme un rugissement et je trouve que ça définit bien ces couleurs tellement intenses, ces peintures qui pouvaient paraître violentes mais qui ont gardé leur force aujourd’hui. Quand j’étais enfant, j’ai eu une période la carte postale du Rouge à lèvres de František Kupka accrochée dans ma chambre. J’avais flashé sur ce tableau, qui est aussi associé au fauvisme, même si ce n’était pas un fauve « pur jus » comme Henri Matisse, qui compte aussi énormément pour moi, toutes périodes confondues.

JR     Juliette Roche célébrait les Nabis. Quel est ton propre lien à la Bretagne ?

FM     Dans l’exposition que j’ai organisée récemment dans mon atelier, je me suis rendue compte qu’il y en avait beaucoup, plus que je ne croyais. Ma mère était bretonne, mais pendant longtemps je n’ai connu qu’une petite partie de la Bretagne, autour de Dinan. Ensuite il y a eu l’île de Groix, où je passais mes vacances à l’adolescence. C’était à la fois le lieu du collectif, de la transgression et le rapport direct à l’océan. Et puis au fil des rencontres et du travail, ma relation à cette région s’est élargie. J’ai vécu quelques années à Douarnenez, un petit port de pêche dans le Finistère où vivent maintenant beaucoup d’artistes, je ne sais pas si c’est le Pont Aven de notre époque mais c’est un point de regroupement important aujourd’hui. J’ai aussi enseigné aux Beauxarts de Brest et je suis toujours en contact avec des jeunes artistes de cette ville. Concernant la filiation aux Nabis de Juliette Roche, j’ai pour ma part beaucoup regardé Pierre Bonnard, c’est un peintre important pour moi, notamment pour ses gammes colorées très lumineuses, complémentaires ou en camaïeu, la présence du geste, la relation intérieur/extérieur et le rapport au paysage.

JR     Es-tu artiste ou peintre ?

FM     Quand j’étais encore étudiante, un professeur m’a dit un jour : « Tu t’assumes enfin comme peintre ». Je ne sais pas pourquoi, mais je l’ai très mal pris. J’ai fait mes études à l’école d’art de Cergy, c’était une école conceptuelle, les peintres étaient un peu à part, et moi, je ne voulais pas être à part, je voulais faire de l’art et que ça puisse intéresser tout le monde, pas seulement les gens qui aiment la peinture. Je pense que ça a aussi eu une influence sur la manière dont j’ai développé mon travail, en tout cas les premières années. Aujourd’hui, je me sens à la fois artiste et peintre, même si je n’aime pas trop la dénomination « artiste peintre » que je trouve un peu vieillotte. En général je dis que je suis artiste plasticienne, ça ouvre plus de possibles, je fais de la peinture mais ça ne m’empêche pas de faire des installations ou même des performances lors de collaborations avec d’autres artistes…

JR     On sent que pour Juliette Roche, on doit pouvoir nommer ce qu’elle peint. Que peins-tu ?

FM     Juliette Roche semble en effet avoir un désir de clarification et d’ailleurs, elle peint des choses très différentes : des scènes fantasmées et d’autres plus réalistes, des scènes urbaines, des scènes de danse, des piques-nique, des paysages, des portraits, dans les boîtes de nuit, au match de boxe, au parc, au café. Dans cette exposition, on voit surtout des bouquets, un thème domestique avec lequel je n’étais pas très à l’aise au premier abord, même si je les trouve très beaux. Je me suis toujours sentie embarrassée en choisissant des fleurs pour des bouquets. On pourrait pourtant penser qu’il s’agit d’un assemblage de couleurs, donc une forme de continuité pour moi mais pas du tout. Je ne sais pas si c’est lié au prénom que je porte mais je me sens comme une étrangère avec les bouquets, sauf peut-être avec un bouquet de mimosa, mais les compositions m’angoissent terriblement. Je crois que je les préfère en peinture. Pour revenir à ta question, je peins des nuances de couleur, comme une lumière qui se colore et évolue en passant sur une surface. Je ne représente pas la lumière — je ne serais pas assez virtuose pour le faire même si je le voulais — mais j’essaie de recréer un peu de lumière à ma façon, avec des maladresses, des imperfections, mais une volonté d’éclairer, voire d’illuminer quelque chose. Lorsque je dis que je pars d’éléments que j’observe, ça peut être par exemple une brique ; et ce ne sera pas la couleur mais les couleurs de la brique que je cherche : la partie plus brune, celle plus rosée, la partie rougeoyante, celle qui tire presque vers le violet, la partie un peu passée, presque orangée, c’est toutes les nuances d’un matériau qui évoluent avec le relief, l’usure, et toujours la lumière, qui m’intéressent et que je tente de transposer dans un échec perpétuel car ça devient autre chose mais c’est aussi à ce moment-là qu’il y a une transformation qui s’opère et qui nous emmène ailleurs, hors de toute représentation.

Publié à l’occasion de l’exposition « On aime trop de choses différentes » avec Juliette Roche à la Galerie Pavec (Paris) du 5 au 28 février 2026

Joël Riff a assuré depuis 2010 le commissariat d’une cinquantaine d’expositions au sein de fondations privées, de musées et centres d’art publics, de galeries commerciales et d’espaces alternatifs en France, en Belgique, au Japon et au Royaume-Uni. Un quart d’entre elles sont des monographies développant des collaborations déterminantes avec Caroline Achaintre, Hélène Bertin, Mireille Blanc, Emmanuelle Castellan, Neil Haas, Anne Marie Laureys, Claudine Monchaussé, Eva Nielsen et Marion Verboom, ou contribuant à la diffusion posthume de Cristof Yvoré. Ses expositions collectives embrassent les arts visuels, appliqués et décoratifs en mettant en perspective productions historiques et contemporaines. Ses dix premiers projets sont conçus en collaboration avec Mathieu Buard. Il travaille depuis 2014 aux expositions annuelles et hors-les-murs de Moly-Sabata. Il déploie courant 2020 une série de cinquante-cinq duetti, petits duos de deux oeuvres dont il est le seul public. Il manifeste depuis 2023 à travers le programme de la Fondation d’entreprise Hermès, le format d’exposition personnelle collective s’autorisant tout à la fois. Il expérimente ainsi depuis quinze ans l’exposition en tant qu’objet.

Joël Riff has curated more than fifty exhibitions since 2010, commissionned by private foundations, public museums and art centers, commercial galleries and project spaces in France, Belgium, Japan and the United Kingdom. A quarter of them are solos strenging collaborations with Caroline Achaintre, Hélène Bertin, Mireille Blanc, Emmanuelle Castellan, Neil Haas, Anne Marie Laureys, Claudine Monchaussé, Eva Nielsen and Marion Verboom, or contributing to the posthume legacy of Cristof Yvoré. His group shows embrace visual, applied and decorative arts, mixing historic and contemporary material. His ten first projects were co-concieved with Mathieu Buard. He has been working on annual and offsite exhibitions at Moly-Sabata since 2014. He has unfolded in 2020 a serie of fifty-five duetti, little duos made from two artworks he was the only viewer. He has manifested since 2023 through the Fondation d’entreprise Hermès’ program, the format of solo group show, enjoying everything at once. So has he experimented since fifteen years the exhibition as an object.

Entr’acte

une exposition collective avec Semiha Berksoy, Leonor Fini, Kentaro Kawabata, Antoine Marquis, Nick Mauss, Juliette Roche, Mathias Roche, Anne Ryan, Marijke Vasey, Zoe Williams
ainsi que la participation des Archives Fanély Revoil (Sablons) et de la Maison Saint-Prix (Le Péage-de-Roussillon)
du 20 septembre au 2 novembre 2025
à Moly-Sabata à Sablons

Moly-Sabata permet une pause. Son temps est interlude. Et ce n’est pas parce que le spectacle est suspendu, que tout s’arrête. Au contraire, la scène continue d’exister même lorsqu’on éteint les projecteurs. L’exposition « Entr’acte » dévoile ce qui se fabrique lorsque les rideaux se referment. Réveillant la mémoire de personnalités du voisinage de Moly-Sabata telles que la divette de l’Opéra-Comique Fanély Revoil (1906-1999) et le pensionnaire de la Comédie-Française Raymond Saint-Prix (1887-1981), l’exposition « Entr’acte » s’attache à une sophistication mobile, entre carrière citadine et vie à la campagne. Une manière de ne pas laisser à Paris le monopole du glamour. L’exposition « Entr’acte » associe ainsi dix artistes de différentes générations, horizons et pratiques, façonnant une élégance tout terrain, partout chez elle, libre.

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↑ crédit photographique Frédéric Houvert

Sourdre

une exposition de Claudine Monchaussé
avec Nicolas Bourthoumieux, Damien Fragnon, mountaincutters, Germaine Richier, Marie Talbot
du 11 septembre au 13 décembre 2025
à La Verrière / Fondation d’entreprise Hermès à Bruxelles

La sculptrice Claudine Monchaussé présente à La Verrière plusieurs dizaines de pièces couvrant plus d’un demi-siècle de pratique. S’y révèle une œuvre d’une grande cohérence, dont les formes géométriques mêlent universel et mystique. Aujourd’hui âgée de 89 ans, elle est invitée par Joël Riff qui lui consacre un “solo augmenté”, format qui permet au public d’appréhender le travail d’un artiste en dialogue avec d’autres créateurs. L’exposition “Sourdre” ne déroge pas à la règle, faisant littéralement surgir l’œuvre de Claudine Monchaussé parmi d’autres approches de la matière.

En 1959, à l’âge de 23 ans, Claudine Monchaussé s’installe dans le village berrichon de La Borne, haut lieu de la poterie identifié dès le XIIᵉ siècle : elle se forme en autodidacte et y poursuit depuis lors sa production. La terre est sa matière de prédilection : elle la modèle puis soumet sa sculpture au feu qui fait son œuvre. Les premières silhouettes de la sculptrice ont évolué vers des formes plus strictes nimbées d’un certain mystère, oscillant entre principes sphériques, symboles de fertilité et éléments saillants. Selon le commissaire de l’exposition Joël Riff, “chaque œuvre a sa propre adresse, une charge qui en émane et qui trouvera sa propre destination”. Le travail de Claudine Monchaussé témoigne d’une permanence, d’un dépassement continu qui tend au sacré par son universalité. Ses sculptures s’imposent d’elles-mêmes, comme une évidence.

À La Verrière, une quarantaine de pièces témoignent de cette recherche intérieure. L’artiste ne dessine pas : elle perçoit en volume la forme qu’elle façonne dans son atelier. Chaque sculpture relève ainsi du surgissement, comme l’évoque le titre de ce projet – “sourdre” signifiant littéralement “sortir de terre”. S’agissant de la deuxième exposition personnelle de la sculptrice et de sa première hors de France, ce titre se rapporte aussi au jaillissement de son œuvre sur la scène artistique : une mise en lumière importante pour la céramiste née en 1936, dont la production est longtemps restée confidentielle.

Le commissaire Joël Riff a réuni autour de Claudine Monchaussé d’autres créateurs pour nourrir la réception du public. L’artiste bruxellois Nicolas Bourthoumieux (né en 1985) présente des sculptures qui accueillent celles de son aînée. Deux grandes figures féminines de la sculpture française, Marie Talbot (1814-1874) et Germaine Richier (1902-1959), sont représentées respectivement par une pièce emblématique et une gravure. Des idoles signées par le duo mountaincutters (actif depuis 2012) rythment l’espace tandis que le sculpteur Damien Fragnon (né en 1987) signe un texte sur la nature des eaux minérales issues des profondeurs. Et chaque artiste de “sourdre” sous la lumière zénithale de La Verrière.

↑ Vue de l’exposition de Claudine Monchaussé « Sourdre », La Verrière 2025 © Adagp, Paris, 2025 © Isabelle Arthuis / Fondation d’entreprise Hermès

Moly shop hors-les-murs

une exposition collective avec Clémence Debris, Quentin Dupuy, Ery Céramique, Hélène Lathoumétie, Louise Laugier, Elisa Le Guern, Anja Marschal, Cynthia Nge, Laura Pardini, Charline Robache
du 29 au 31 août 2025
à Art-o-rama à Marseille

Moly-Sabata est la plus ancienne résidence d’artistes en activité en France, mettant aujourd’hui ses ateliers et ses ressources à la disposition d’une vingtaine d’artistes par an, sur invitation. Pour sa septième participation à Art-o-rama en tant que partenaire du salon, Moly-Sabata renouvelle sa contribution en concevant son troisième et dernier avatar du Moly shop pour la foire, boutique de céramique utilitaire. Ce sont ainsi dix potiers et potières installé·e·s entre Moly et la Méditerranée qui ont été sollicité·e·s pour déployer près de 400 pièces de vaisselle vendues entre 30 et 500 €.

À Moly-Sabata, le Moly shop propose au public d’acquérir des objets façonnés dans des ateliers du pays entier et au-delà. L’initiative s’inscrit dans le succès de l’exposition-vente « Aux foyers » présentée sur place à l’automne 2020, qui remit au goût du jour la tradition locale voulant que le village achète sa vaisselle à Moly-Sabata. Ouvert en continu au sein de la résidence d’artistes, le Moly shop s’est exporté une première fois à Strasbourg en 2022 à l’occasion de l’exposition « Au Bonheur » au CEAAC ayant alors réuni des artisan·e·s d’Alsace. Le soutien matériel à sa communauté d’artistes se prolonge ainsi : 20 % des ventes sont affectés aux ressources de l’atelier de poterie, 10 % assurent le fonctionnement du projet, et le reste des recettes revient aux exposant·e·s.

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Portrait d’Émilien Adage

Émilien Adage emprunte. Il ne prend pas. Il utilise momentanément ce qu’il cueille, et extrait de la nature des sujets qui y retournent après avoir prêté leurs contours. Par compost ou digestion, c’est tout un cycle organique qui demeure. Le sculpteur déploie ainsi un corpus d’œuvres dont l’homogénéité relève du moulage, une technique qu’il expérimente depuis le jour où il coula une casquette offerte en montagne, geste fondateur prônant en un même élan le couvre-chef comme outil et motif. Outre ce fétiche qui rythme sa production depuis, les lignes que l’on devine aujourd’hui évoquent surtout une flore pétrifiée. Des contenants sont agrégés verticalement, de vaisselle en totem. Il empile. L’assemblage par superpositions convoque la stratification minérale qui lui est chère. Une énergie brancuséenne érige les choses, rejouant leur montage à chaque exposition. Ça se dresse vers la lumière, comme pratiquement tout ce qui pousse sur le sol. Nous sortons d’ailleurs d’une extraordinaire année à champignons. Jamais vu de tels tapis dans la forêt où on en ramasse. Il y avait notamment cette sorte de lactaires géants coniques. Parfois, des formes vous motivent davantage à les manipuler qu’à les ingurgiter. Ce qui ne devient pas art, est mangé. Dans les deux cas, il y a cuisine. L’artiste trouve des recettes qu’il perd pour mieux les chercher à nouveau. Alors il moule.

Émilien Adage empreint. Du verbe empreindre oui, marquer quelque chose de quelque chose. Il estampe et estampille, inscrit une trace dans la matière. Il produit des doublons et engendre ainsi des multiplications. Nous parlions d’hyménomycètes. Il reproduit aussi des espèces de choux et les fruits de l’oranger des Osages, qui ne fait bizarrement pas d’agrumes. Autant dire que les modèles troublent d’emblée, et que la reconnaissance impliquera un labyrinthe de rebonds. Ils sont quoiqu’il en soit des objets riches en textures, qui généreront par la suite de généreuses palettes moirées lorsque les couleurs viendront ricocher sur leur surface. Nous n’en sommes pas encore là car comme des rushs qui attendent d’être montés, des tirages d’argile sèchent d’ici à être cuits. Cela marche par phase plutôt que par fréquence. Puis quand vient le bon moment, on allume le four. Car il s’agit de céramique. La terre est prise dans des matrices en plâtre assez grossières invitant à poncer voire à gratter plus de masse encore, avant une première cuisson en biscuit. On creuse parfois tellement qu’on abîme. Vient ensuite le travail chromatique ouvragé à partir d’engobes, de flaques d’émail aussi. Sur leurs boîtes alignées dans l’atelier, on lit Polaire, Eruption, Galaxie, Corail, Vert mousse. L’artiste confie qu’il lui arrive de choisir une teinte pour son nom. On le comprend.

Émilien Adage emprunte. Il suit certains chemins. À la station de Flaine, il troue la neige. Dans le parc national des Écrins, il transforme son paquetage. Sur l’île d’Ouessant, il grave des déchets. Les sentiers sont également nombreux chez lui tout simplement, dans sa fabrique située sous la maison familiale qu’il s’est construite dans un village du Pilat, face aux Alpes au loin. Son activité artistique se niche en effet au cœur d’un écosystème œuvrant à sa manière à tout respecter au mieux. Elle socle cela, en osmose avec son environnement immédiat, dans une relative confidentialité tant le voisinage n’a aucune idée de ce qui se manigance dans son antre. Sanctuaire, rituel et sacrifice pourraient nourrir un autre paragraphe sur ce qui se trame là. Concentrons-nous ici sur la zone préservée dans laquelle l’homme s’est basé, parsemée de lichens qui témoignent de sa bonne santé. Par considération pour ce terrain, il s’est progressivement éloigné des matériaux synthétiques pour modeler des éléments naturels. Les rencontres humaines au fil des vadrouilles importent autant, en fonction de ce qu’on vous donne. On travaille avec ce qu’on a autour de soi. Les influences viennent de partout. Cette sensibilité à sa proximité oblige à la diligence. En maniant avec soin et inventivité les artifices, l’artiste expérimente par anticipation ce que serait après nous, la nature de demain.

→ Publié par Documents d’artistes Auvergne-Rhône-Alpes avec le soutien de la Fondation de l’Olivier en mai 2025

Portrait de Sylvie Auvray

Sylvie Auvray change avec constance. Elle a l’impression de sauter du cochon à l’âne, tout le temps. Le coq, ce sera pour plus tard. Personne ne pourrait la suivre. Au début, ça l’amusait beaucoup. Aujourd’hui, un peu moins mais elle ne peut pas faire autrement. Tout ce qu’elle peut dire, c’est que vraiment, là, elle s’éclate à l’atelier. Bon, c’est tout du plâtre. C’est pénible à travailler. C’est de la poudre, mélangée avec un peu de pigment pour que ce soit plus blanc, versée à la surface d’un bol d’eau, en patientant que ça absorbe. Il faut bien touiller, sans grumeaux, pour couler la mixture sur la filasse et l’étaler au couteau, attendre que ça sèche, que l’humidité à l’intérieur s’évapore. Un peu stuc, peut-être staff, ça s’approche surtout des enduits sur les murs.

Sylvie Auvray a toujours mis des plombes à préparer ses toiles avec de la colle de peau de lapin. C’était presque plus important que le dessin tracé. Là, elle adore peindre sur ces surfaces de gypse, ou juste mettre une trace de crayon. Rien de plus beau qu’un coup de graphite sur du plâtre. Quand on y passe le pinceau, ça boit, ça avale, et ça fait ressortir les couleurs, tous les détails du trait. C’est vraiment kiffant. Elle aime aussi que ce ne soit pas du papier, que même plat, ce soit déjà un objet. Elle adore ce matériau hyper fragile, qui ne sert d’habitude qu’aux esquisses, au toc ou au pastiche. Paradoxalement en fonderie, c’est le tirage qui duplique le brouillon, le doublon qui devient notoire. Du moulage antique au coulage du bronze, on se perd entre copie et original, exact et véridique.

Sylvie Auvray aime bien quand c’est fait très vite, car on a l’impression que ça vient pas de soi. Tout ce qui est délicat, elle aime pas. Le plâtre, c’est pas l’ami de la terre. Les deux ensemble, ça va éclater pendant la cuisson. Mais le plâtre, c’est aussi le meilleur ami de la terre parce que c’est lui qui lui donne forme en absorbant l’eau dans les moules. On se demande toujours si les potiers aiment le four parce qu’il pensent que c’est quelqu’un d’autre qui décide à la fin. Le feu, il s’en fout de la responsabilité. Alors ça enlève une grosse charge. Cette fois, c’est un peu flippant parce que justement, il n’y a aucune céramique. L’artiste est pleinement responsable, mais c’est ok parce qu’elle s’amuse comme une petite fille, une petite folle.

Sylvie Auvray se sent faussaire. Enfant, elle faisait de faux portefeuilles avec de fausses cartes d’identité. Elle s’en rappelle très bien. En ce moment, elle fait la même chose. Elle fait des faux, des faux Sylvie Auvray, pour mieux taquiner sa légitimité dans le monde de l’art. Y a vraiment qu’elle, pour se falsifier. Elle fait des peintures qui sont pas pour de vrai, des sculptures qui font semblant, des œuvres qui ne sont pas sûres d’en être. S’il faut être honnête c’est toujours pareil. Toutes sont véritables. Elle se demande d’ailleurs perpétuellement pourquoi faire tant de masques. Ça couvre ce qu’il y a dessous. Et sa cave est bourrée de faux vrais qu’elle n’a jamais montré. Mais comme elle adore faire des choses, elle en fait de nouvelles, qui n’y sont pas encore.

Sylvie Auvray ne comprend pas pourquoi le plupart des romans noirs français se passent dans le treizième arrondissement, c’est-à-dire là où elle a grandi. En vraie parisienne, elle a toujours confondu Bastille et République, deux grandes places qui tournent. Le seul endroit qui bouge pas c’est Quai de la gare, cette station de métro au-dessus de l’eau sur ses grandes pattes en ferraille. Elle ne changera jamais. Elle demeure par son authenticité. L’artiste adore les petits trucs, petits papiers, petits machins par terre dans la rue. Et ces volumes solides qu’elle fabrique, c’est pour mettre en valeur des tissus. Au début, elle utilisait de la toile de jute qui armait la matière, mais maintenant, elle triche grave. Les textiles tiennent plus rien du tout.

Sylvie Auvray est nulle en couture. Elle adore les imprimés. Les premiers coupons qu’elle travaillait venaient du Japon. Ils sonnent pas forcément justes. Ils se ressemblent trop. Alors elle en a pris des glanés au fur et à mesure des années. Ou des délaissés. Elle en a des cartons pleins. Elle déteste les élèves des beaux-arts qui utilisent les vieux draps pour peindre. Elle aimerait bien faire des coussins aussi, pour y poser des objets en plâtre, mélangés avec des bouts de terre cuite. Mais c’est pas encore d’actualité. Pour l’instant, ce sont des échantillons et des brouillons dans du magma. D’ailleurs sa prochaine exposition n’a pas encore de titre. Elle a entendu une chanson hier soir, et ça lui a fait penser à « Something in My Soup » ou quelque chose comme ça

→ Commandé à l’occasion de l’exposition personnelle « Strange Things In My Soup » du 14 février au 21 mars 2025 chez Martina Simeti à Milan, Italie www.martinasimeti.com