Spektrum

une exposition d’Emmanuelle Castellan
avec Johannes Nagel, Dagobert Peche, Muriel Pic, Norbert Schwontkowski et Walter Swennen
du 16 mai au 27 juillet 2024
à La Verrière / Fondation d’entreprise Hermès à Bruxelles

Cinquième exposition de Joël Riff en tant que commissaire de La Verrière, « Spektrum » fait apparaître la peinture d’Emmanuelle Castellan. Celle-ci se déplie en éventail dans l’espace bruxellois, dévoilant des revers, partitionnant des coulisses, permettant des écrans. Construite aussi bien par ajout que par retrait, son écriture picturale superpose les couches, et leurs effacements. Des surfaces subsistent, glissant entre support libre ou tableau, lorsque leur épiderme même n’a pas été tranché pour mieux embarquer la deuxième dimension vers la troisième. Du panel au fantôme, de l’apparence à la gamme, du filtre au souvenir, la polysémie du spectre multiplie les accès à une production hospitalière, qui s’efforce d’accueillir ce qui point. La maîtrise passe alors par la liberté de recevoir. En témoignent des compositions qui se laissent surprendre au fil de leur latence. Une forme de passivité permet ainsi aux choses d’émaner, parfois lentement, éloignant tout dogmatisme. L’accrochage permet un déploiement ambitieux des toiles au sein de l’espace d’exposition de la Fondation d’entreprise Hermès, propulsant l’amplitude de nouveaux tableaux à une échelle inédite. Leur voisinage avec les œuvres des peintres Norbert Schwontkowski (1949-2013) et Walter Swennen (1946) invente une filiation limpide, complétée par les céramiques de Johannes Nagel (1979), les miroirs de Dagobert Peche (1887-1923) et les mots de Muriel Pic (1974). Cet élan se concrétise hors de France où l’artiste est née et enseigne, et d’Allemagne où elle est basée. Le programme renoue ainsi avec ses premières monographies à Bruxelles, accordant une ampleur sans précédent à la peinture d’Emmanuelle Castellan.

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crédit photographique Isabelle Arthuis / Fondation d’entreprise Hermès

Sandrine Pagny. Glow Up

Sandrine Pagny s’aventure à franchir un palier. Lors des Grands Feux de La Borne l’automne passé, elle a participé à une cuisson bois dans le four Anagama du Centre Céramique Contemporaine, menée par Anne-Marie Kelecom. Elle a ainsi effectué deux quarts parmi une quinzaine de complices dont Mélanie Mingues, céramiste installée dans le village, à l’initiative de cette invitation à exposer à quelques pas du foyer qu’elles ont un temps partagé. L’expérience était éprouvante. Et l’on sait combien la combustion n’est pas que physique. De ce feu alimenté durant cinq jours, de la pénibilité et la fascination, de l’épuisement et la magie, sort une céramique qui sera assurément le noyau de l’accrochage. Il s’agit d’une porcelaine en partie nue afin de profiter des effets de flammes sur la terre, sinon émaillée au shino et au rutile. La réduction a joué en sa faveur, donnant des violets et bleus par le fer, et des cristallisations blanches par le titane. L’artiste est jusque-là identifiée pour ses importants ventres bien massés, aux surfaces colorées, d’une palette vive à laquelle elle reste très attachée. Au-delà de la gamme, cette nouvelle étape ne l’éloigne pas tant du cœur de sa pratique, pétrissant toujours une forme nourricière. Aussi, l’émaillage est semblable dans sa pose et son comportement, générant par rencontres et croisements des paysages similaires. Mais à l’habitude d’avancer en solitaire dans l’atelier, s’oppose ici l’élan collectif nécessaire à l’effort alchimique.

Glow Up, du 16 mars au 23 avril 2024, Centre Céramique Contemporaine La Borne, 25, Grand’ Route, La Borne (18), Tél. : 02 48 26 96 21 http://www.laborne.org

→ Publié dans la Revue de la Céramique et du Verre #255, Mars-Avril 2024

Emi e dames messeur

une exposition de Koenraad Dedobbeleer
avec Marie-Henriette Bataille, Claire Bretécher, Jean Brusselmans, Roger Capron, Marc Camille Chaimowicz, Pol Chambost, Simona Denicolai, Aglaia Konrad, Amélie Lucas-Gary, Valérie Mannaerts, Jérôme Massier et Alexandre de Wemmel
du 8 février au 27 avril 2024
à La Verrière / Fondation d’entreprise Hermès à Bruxelles

Quatrième exposition en tant que commissaire de La Verrière, «Emi e dames messeur» partage une encyclopédie sentimentale, socle de la pratique sculpturale de Koenraad Dedobbeleer. L’artiste nous livre ici une partie de sa cuisine, littéralement. C’est dans cette partie de sa maison que se déploie une constellation de complicités. Un mémento mural se construit en famille, par des analogies nourrissant un imagier commun qui consacre les figures de la faune et la flore. Son projet pour La Verrière associe œuvres existantes à une pléiade d’objets issus de sa sphère privée articulés autour d’interventions architecturales produites par la Fondation d’entreprise Hermès. Le mystère du titre invite à regarder les lettres avant de comprendre les mots, à s’autoriser le plaisir de la surprise d’éléments mis en présence plutôt qu’à chercher à tout prix à rationaliser l’ensemble. Cela n’empêche en rien la jouissance de la phrase. Se déploie alors un véritable jeu de pistes nourri par l’ancrage d’une vie quotidienne à Bruxelles. Ainsi, «Emi e dames messeur*» provient d’une enseigne vue dans une rue de Saint-Gilles, écorchant d’emblée la pression linguistique en vigueur dans la capitale belge. Ce bégaiement chamboule toute lecture mécanique. Une langue s’invente. L’accrochage redouble le système de Koenraad Dedobbeleer, montrant des œuvres qui montrent. Ses propres dispositifs se retrouvent ainsi auscultés parmi les figures qu’il donne à voir, relevant d’amitiés voisines, de pépites du XXe siècle, de photographies d’avant-garde ou d’autres icônes d’un art domestique. Le programme de La Verrière, après trois monographies, continue à cultiver l’exclusivité en la situant ailleurs, dans la confidence d’un artiste révélant les coulisses de son œuvre.

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Koenraad Dedobbeleer_26Koenraad Dedobbeleer_1Koenraad Dedobbeleer_25Koenraad Dedobbeleer_24Koenraad Dedobbeleer_21Koenraad Dedobbeleer_4Koenraad Dedobbeleer_7Koenraad Dedobbeleer_8Koenraad Dedobbeleer_13Koenraad Dedobbeleer_14Koenraad Dedobbeleer_11Koenraad Dedobbeleer_16Vue de l'exposition de Koenraad Dedobbeleer, Emi e dames messeur, La Verrière (Bruxelles), 2024 © Isabelle Arthuis - Fondation d'entreprise HermèsKoenraad Dedobbeleer_17

crédit photographique Isabelle Arthuis / Fondation d’entreprise Hermès

Façade de maison alsacienne

une exposition avec Théophile Schuler, Max Claudet et une table bouillotte style Louis XVI
du 23 au 26 novembre 2023
pour la Société des Amis des Arts et des Musées de Strasbourg à St’art à Strasbourg

« La Belle Strasbourgeoise » pose à la lisière d’un bois. Derrière elle, au-delà de l’ombre, se situe peut-être l’Outre-Forêt. Une maison alsacienne s’y trouve, et Théophile Schuler en a immortalisé la façade. En poursuivant l’exploration, dans cette habitation perdurent un meuble, et sur celui-ci, une céramique contemporaine du peintre. Ce décor en trois objets nous permet de partager un petit moment à regarder ensemble l’artiste dont notre Prix célèbre la mémoire.

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Caca bleu véritable

une exposition avec June Crespo, Amandine Guruceaga, Robin Laurens, Robert Malaval, Bram van Velde et Anne Verdier
ainsi qu’un ensemble de rustiques figulines
du 16 septembre au 29 octobre 2023
à Moly-Sabata à Sablons

À l’approche du centenaire de la résidence, Moly-Sabata continue à sonder sa propre histoire. Et à force de creuser, on se retrouve dans les caves. C’est là précisément qu’en 1973, un groupe de prog rock voit le jour. Quelques jeunes des alentours se réunissent sous une voûte pour s’inventer une voix et se faire entendre, en se baptisant Caca bleu véritable. Ce collage lexical ancre indiscutablement une dynamique de protestation inventive. La nouvelle exposition à Moly-Sabata invite à considérer l’apparente anarchie des formes qui privilégie l’émotion frontale à la reconnaissance. Elle célèbre l’urgence d’exprimer. Il faut savoir regarder ce qui jonche la surface, ces qualités du plus bas.

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crédit photographique Frédérique Houvert

Moly shop hors-les-murs

avec Audrey Ballacchino, Bastier Morin, Marianne Castelly, Michel Cohen, Jérôme Galvin, Julia Gilles, Andrea Moreno, Jean Ponsart, Zélie Rouby et Livia Spinga
du 31 août au 3 septembre 2023
à Art-o-rama à Marseille

Pour sa cinquième participation à Art-o-rama en tant que partenaire du salon, Moly-Sabata change le format de sa contribution en concevant un nouvel avatar du Moly shop, boutique de céramique utilitaire. Ce sont ainsi dix potiers et potières installé·e·s entre Moly et la Méditerranée qui ont été sollicité·e·s pour déployer près de 400 pièces de vaisselle entre 15 et 1.200 €. À Moly-Sabata, le Moly shop propose au public d’acquérir des objets façonnés dans des ateliers du pays entier et au-delà. L’initiative s’inscrit dans le succès de l’exposition-vente « Aux foyers » présentée sur place à l’automne 2020, qui remit au goût du jour la tradition locale voulant que le village achète sa vaisselle à Moly-Sabata. Ouvert en continu au sein de la résidence d’artistes, le Moly shop s’est exporté une première fois à Strasbourg en 2022 à l’occasion de l’exposition « Au Bonheur » au CEAAC ayant alors réuni des artisan·e·s d’Alsace. Le soutien matériel à sa communauté d’artistes se prolonge ainsi : 30 % des ventes sont affectées à des bourses de production, le reste des recettes revenant aux exposant·e·s.

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All For Ceramics – Entretien avec Anne Marie Laureys

Elle tourne la terre depuis quarante ans, et des nuages d’argiles naissent entre ses paumes. Ses contenances tourbillonnent dans des gammes veloutées. Lorsqu’on les ausculte, des mystères demeurent, des indices surgissent. C’est bien sur sa girelle qu’Anne Marie Laureys métamorphose la poterie. Née en 1962 dans le Nord de la Belgique, elle est aujourd’hui installée entre Tournai et Courtrai où son travail s’épanouit dans un fabuleux lieu de production et de transmission, aux côtés de son partenaire Patrick V.H. Aimée.

JR     Comment êtes-vous devenue potière ?

AML     Il me manquait quelque chose. Après un enseignement secondaire en langues et en sciences, j’ai commencé des études supérieures en sciences humaines à l’Université de Louvain, mais je cherchais toujours autre chose. C’est ainsi que j’ai fini par me retrouver à Gand, au département des arts appliqués en céramique. La LUCA School of Arts a été un saut dans l’inconnu. C’était aussi une révélation. Me familiariser avec la matière, la pratique, la théorie, la philosophie et le monde de l’art ont été un apport inépuisable : j’étais sur la bonne voie, une vie All for ceramics. Ce choix définit ma vie aujourd’hui encore.

JR     Comment avez-vous ensuite conforté votre activité sur le terrain ?

AML     Après quatre années d’école et un projet final autour de la cuisson au sel, j’ai installé un premier petit atelier à Gand, avec des moyens limités, un travail lent mais régulier, et toutes sortes d’expérimentations en affirmant un focus sur le tournage. En 1989, j’ai ensuite déménagé à Lovendegem dans une maison du XIXème siècle abandonnée dans un petit bois au bord du canal, la Villa Acacia où est née une méthode de travail avec Patrick, mon partenaire de vie. Nous y avons construit un premier four à gaz pour la cuisson au sel, un four à chaîne. Le moulage a permis la fabrication en série de grands pots de jardin. Cela a aussi marqué le début d’éditions limitées pour les grossistes d’intérieur et de décoration Artas et Domani, tournées et émaillées. Et estampées aussi, par l’intérieur, dans la paroi d’argile qui subit des déformations de plus en plus importantes, parfois avec les doigts et la main. Cette période a été intense et très instructive, la conception d’objets utilitaires et le savoir-faire représentant des défis en termes de design, de technicité et d’organisation d’un modeste atelier.

JR     Vous vous basez ensuite à Russeignies où vous travaillez maintenant depuis plus de vingt-cinq ans. Quel est cet endroit ?

AML     Il s’agit d’une maison de campagne du XVIIIe siècle, probablement commanditée par un homme d’affaires bruxellois. Au début du XXe siècle, le diocèse de Gand reçut le bâtiment en donation du chevalier du château de Kluisberg. Des religieuses y ont alors développé un institut pour enfants handicapés. Lorsque nous sommes arrivés, le bâtiment était abandonné après avoir été utilisé pendant plusieurs décennies comme colonie scolaire. Cela demeure un bel ensemble architectural toujours consacré aujourd’hui à l’hospitalité, puisque nous continuons à y héberger des groupes, séjours parfois liés à des workshops.

JR     Pouvez vous décrire votre engagement pour le partage ?

AML     J’ai moi-même participé à des ateliers de manière sporadique, surtout au cours des premières années. Nous avons commencé à organiser nos premiers stages sur place à la demande, d’abord pour les enfants. Cela fut un succès dont l’enthousiasme nous a stimulé et amusé. Partager la passion de l’argile et de la forme avec d’autres a été motivé par les réactions directes, spontanées et surprenantes des jeunes participants. Nous avons fait cela pendant longtemps, avec pour thème une histoire, un conte, mais nous pouvions aussi laisser libre cours à notre propre créativité. Nous avons également travaillé avec des adultes. Il s’agit d’un travail orienté sur le résultat, avec une approche différente, plus technique et plus axée sur le soutien à la mise en œuvre des idées des participants. Il faut savoir transmettre des connaissances sur la manière de fabriquer des objets. Il est fascinant de procéder à des ajustements lorsque quelque chose ne fonctionne pas. Nous aussi, nous apprenons sans cesse. Au fil des ans, des céramistes internationaux ont animé un atelier intensif de plusieurs jours sur notre site, tels que Monika Patuszynska, Alexandra Engelfriet ou Michael Flynn.

JR     Au-delà du pédagogique, votre partage est aussi associatif. Qu’est-ce que BeCraft que vous avez rejoint au début des années 2000 ?

AML     C’est une association professionnelle valorisant les métiers d’Arts appliqués des régions de Wallonie et de Bruxelles. Il y a à la fois une collaboration avec l’équipe de BeCraft, et au sein de ses membres, pour la promotion du travail en Belgique et à l’étranger sur les lieux d’exposition, mais aussi en termes de formation. Les ateliers, les démonstrations, les visites entre collègues ou les voyages comme à la Manufacture de Sèvres par exemple, sont des moments d’échanges importants.

JR     En découvrant « The Mad Potter of Biloxi » grâce à l’ouvrage éponyme publié par Garth Clark, Robert A. Ellison Jr. et Eugene Heicht, vous rencontrez une personnalité qui influence définitivement votre production. Qui est George E. Ohr ?

AML     C’est un potier américain actif dans le Mississippi de 1880 à 1910. On le considère comme le précurseur de la céramique d’art en son pays, visionnaire préfigurant à la fois le Surréalisme, Dada, l’Expressionnisme Abstrait, le Pop Art ou le Funk. La capacité technique d’Ohr reste sans égal, mais elle ne domine pas son travail. Ses manipulations du parois d’argile et de la forme du pot ne se sentent pas, ou n’ont pas l’air forcées ou envahissantes. Des termes tels que la grâce et la délicatesse, et un peu weird, décrivent positivement le caractère de ses créations uniques. C’est la liberté et l’espièglerie des claybabies d’Ohr qui ont conforté l’élan avec lequel nous travaillons.

JR     Et qu’avez-vous justement modifié pour passer de l’utilitaire au sculptural ?

AML     La surprise de la forme en soi, porteuse de sens et de récit, fait quitter l’utilitaire. Dans la création d’une forme, le résultat est un échange d’idées entre le créateur et le matériau, qui illustre le lien entre le corps et la matière. Le corps mécanique, les muscles et les mains, le corps sensuel du toucher, le corps émotionnel en tant que trésor d’expériences, le corps social en tant qu’humain parmi d’autres et le corps pensant qui ventile les idées. La déformation, le découpage et l’assemblage ont donné naissance à des sculptures en argile. D’une chose à l’autre, les essais et les erreurs constituent un parcours passionnant. L’œuvre continuera d’évoluer.

JR     Vos émaux révèlent un incroyable travail de coloriste. Qui sont les peintres que vous regardez ?

AML     Des années de visites de musées et d’expositions ainsi que les voyages en Orient, sont à chaque fois des immersions chromatiques. Tout comme les promenades dans la nature, où l’on voit des fleurs, des plantes, des mousses, des arbres, des nuages et des paysages. La couleur est partout dans la vie quotidienne aussi. Je regarde les peintures baroques et impressionnistes, abstraites ou figuratives, et c’est souvent aux couleurs nuancées que je consacre du temps. De nombreux peintres belges à travers les âges sont souvent de superbes coloristes. Au musée Roger Raveel de Zulte, je me souviens d’un merveilleux tableau de Jean Brusselmans intitulé Mansarde II datant de 1939, qui m’a énormément frappé en termes de couleurs, mais aussi de solutions formelles et de contenu. Mark Rothko à la Tate Modern ou Claude Monet et Jackson Pollock au MoMA m’ont déjà enchantée. Sans parler de James Ensor. Et la rétrospective Hilma af Klint au Guggenheim fut une vraie découverte. Parfois, ce sont de simples détails qui attirent mon attention, que j’emporte avec moi. Les couleurs de mes sculptures sont principalement déterminées par la forme elle-même. La préférence va aux couleurs sourdes, superposées et douces pour les dégradés. Pas de couleurs primaires dures, car les formes d’argile ne l’exigent pas, pour l’instant.

ANNE MARIE LAUREYS EN 5 DATES | 1985 Formation céramique à la LUCA School of Arts de Gand | 1996 Découverte du travail de George E. Ohr | 1997 Installation dans l’actuel atelier à Russeignies | 2017 Achat d’œuvres par Robert A. Ellison Jr. données au MET de New York | 2023 Premier solo à Bruxelles à La Verrière / Fondation d’entreprise Hermès

Publié dans la Revue de la Céramique et du Verre #252, Septembre – Octobre 2023

Coi

une exposition de Cristof Yvoré
avec Mireille Blanc, Raoul De Keyser, Eugène Leroy, Amélie Lucas-Gary, Noir Métal, Loïc Raguénès et Milène Sanchez
du 7 septembre au 4 novembre 2023
à La Verrière / Fondation d’entreprise Hermès à Bruxelles

Troisième exposition de Joël Riff en tant que commissaire de La Verrière, «Coi» instaure une irréductible tranquillité. Ce silence existentiel relève simultanément de la quiétude et de la stupeur. L’événement marque la première exposition personnelle à Bruxelles de l’artiste français Cristof Yvoré, et donne une visibilité inédite à sa peinture tout en l’associant à sept autres artistes. Avec un ensemble d’huiles sur toile articulé autour d’une ambitieuse commande de mobilier, l’accrochage se déploie en deux temps. On traverse d’abord une antichambre aménagée par le duo bruxellois Noir Métal en tant que transition avec l’extérieur pour mieux montrer un tableau par peintres convoqués, à savoir Mireille Blanc, Raoul De Keyser, Eugène Leroy, Loïc Raguénès et Milène Sanchez. Après cette interface plurielle, un alignement donne à voir de façon chronologique deux décennies de travail, une rétrospective de Cristof Yvoré en treize peintures. Enfin, un épisode inédit de Proue, la fiction d’Amélie Lucas-Gary traversant tout le programme, est à retrouver dans la publication qui prolonge de l’espace d’exposition. Cette nouvelle programmation de La Verrière continue à inventer sa propre temporalité, goûtant ici, contrariant là, une relative linéarité. Après deux expositions ancrées dans le champ de la sculpture, c’est au geste de la peinture de prendre le relais, à sa puissante détermination. Il est essentiel de savoir regarder une toile en tant qu’objet, d’en saisir la fabrication. D’apprécier la réalité de ce que l’on a sous les yeux.

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crédit photographique Isabelle Arthuis / Fondation d’entreprise Hermès

Bise

une exposition d’Anne Marie Laureys
avec Amélie Lucas-Gary, Maude Maris et Auguste Rodin
du 17 mai au 29 juillet 2023
à La Verrière / Fondation d’entreprise Hermès à Bruxelles

Deuxième exposition en tant que commissaire de La Verrière, « Bise » éveille la vigueur d’un souffle. Tout s’anime dans des bourrasques visuelles, qui naissent d’un tourbillon entre les mains. L’événement marque la première exposition personnelle à Bruxelles de l’artiste belge Anne Marie Laureys, et propose de donner une visibilité inédite à sa production de céramiste tout en l’associant à trois autres personnalités. Articulant œuvres existantes, nouvelles productions et prêt exceptionnel d’un objet historique, l’accrochage affirme une dynamique sculpturale sous la bienveillance de la peinture. Cette étape de la nouvelle programmation de La Verrière s’autorise à inventer sa propre temporalité, à prendre son temps, avec certaines invitations qui se déploient dans la durée, aussi bien dans l’espace d’exposition que dans la publication. La bise est un vent du Nord qui balaie l’Europe. Elle est froide et sa caresse peut sembler clinique. Elle apporte pourtant le beau temps. Elle nous touche, en une période où le contact n’est plus d’usage. Aussi, où que l’on soit, l’origine des choses relève d’un façonnage insufflé de vie par des gestes de démiurge. D’ailleurs ce mot en grec ancien signifie artisan. Le potier gonfle depuis toujours des poumons d’argile. Anne Marie Laureys, depuis plus de quatre décennies, tourne la terre. Ses formes retiennent leur respiration. Et ici, une autre expire infiniment.

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DSC_1544DSC_1190DSC_1525DSC_1557DSC_1284DSC_1102DSC_1165DSC_1282DSC_1488DSC_1435DSC_1437DSC_1462DSC_1439DSC_1447DSC_1213DSC_1408DSC_1346DSC_1390crédit photographique Isabelle Arthuis

Portrait de Dominique Stutz

Dominique Stutz fomente de nouvelles espèces. Cette pratique de soin, la fomentation, est réputée pour l’application attentionnée de surfaces sur des corps, jadis cataplasme sur la chair, aujourd’hui émail sur la terre. Toujours, elle touche. D’abord vient la forme de la pièce, générée plutôt que reproduite, après consultation de documentations scientifiques. De l’imagerie de l’infiniment petit, l’artiste retient la vie sexuelle cachée des fleurs dite palynologie, les particularités anatomiques des bestioles de grand fond marin, et surtout le potentiel vertigineux du Physarum polycephalum vulgairement appelé Blob. C’est ainsi que Dominique Stutz aborde ses bols sculpturaux. Autant d’inspections des règnes qui nourrissent le façonnage de contenances d’argile, devant parfois patienter des mois avant de trouver leur peau définitive. Anis, chartreuse, jade. Car un long processus de recherche d’émaux est à l’œuvre dans le laboratoire de la céramiste. Corail, tangerine, mandarine. Sa méthode est traditionnelle et protocolaire, impliquant calculs moléculaires, cuissons et recuisson d’échantillons jusqu’à obtention de l’effet visé. Azur, turquoise, outremer. C’est à ce moment que la masse trouve son épiderme. Cerise, écarlate, sang. Plus qu’une membrane de couleurs, il s’agit d’apporter volume, structure et matière pour contribuer à une impression générale de perpétuelle mutation. Fuchsia, guimauve, framboise. Les biologistes reconnaîtront des radiolaires ou des diatomées. Citron, soleil, acide. Les autres s’émerveilleront tout simplement. Lavande, orchidée, lilas. Depuis une décennie maintenant, dans une constante hybridation, Dominique Stutz caresse ce que ne fabrique pas d’elle-même, la nature.

Commandé par l’artiste pour son propre usage, avril 2023