Faire essaim

une exposition avec de nouvelles productions d’Antoine Dochniak et Anna Hulačová, ainsi que des prêts de céramiques de Maurice Chaudière, Claudine Monchaussé et Albert Vallet, de bois de Roland Cognet, de peintures de Jean Messagier, de tapisseries de Jacques & Bilou Plasse Le Caisne, et de sculptures de Marion Verboom
en présence d’œuvres pérennes du Fonds Moly-Sabata
du 18 septembre au 31 octobre 2021
à Moly-Sabata à Sablons

Moly-Sabata a été pensée dès ses débuts comme une communauté qui travaille. Chaque individu y fabrique, et forme avec ses pairs un groupe défini par ce qu’il façonne. Initialement, la coopérative voulue par Albert Gleizes & Juliette Roche, s’extrait des circuits installés pour s’établir ailleurs, et fonder une structure de production inédite. L’image de la ruche traverse toute l’Histoire des avant-gardes. Cet élan pionnier instaure la dynamique toujours vivace d’une collectivité mue par son désir de confection. La nouvelle exposition à Moly-Sabata manifeste ce mouvement commun de réalisation propre. Que l’on tisse ou que l’on érige, chaque activité contribue à l’édification d’une société horizontale, où chacun trouve sa place, en faisant.

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Jordan Madlon

Jordan Madlon accroche. Du mur, ses œuvres souvent sortent, toujours s’ancrent. Une quête d’autonomie motive sa production, calibrant toute pièce afin d’obtenir des épaisseurs suspectes, trop fines ou trop importantes pour de la peinture, sinon pas assez pour de la sculpture. Les standards sont chatouillés. Alors l’artiste arrime, suspend, heurte, immobilise, retient, saisit. Il confie avoir du mal à trouver une image qui vaille d’être représentée. Il fabrique donc des objets. Et les intitule avec panache. Il a un mot pour tout. Son lexique est plastique autant que verbal. Signe. Ça part de notes, de papiers volants à l’atelier. Puis souvent, une forme prend du volume. Il y a aussi des chutes qui s’émancipent. La liberté importe. Un tableau se trouve en réserve dans un autre. Sans que l’on n’identifie clairement ce qui pousse le premier à découler du second, si ce n’est la date à laquelle il a été réalisé ou montré. Cette chronologie, cette économie, voire cette écologie, donnent une certaine saveur à la part anecdotique que pourraient prendre ses motifs. Et nous ne parlons pas là que de recyclage. Une inventivité est déployée pour que techniquement, les choses tiennent, s’approchant parfois de la console, du porte-manteau. Alors qu’une toile tendue sur châssis rectangulaire répète une astuce dont le fonctionnement est éprouvé, avec bonheur, depuis des siècles, l’artiste cherche à renouveler la validité d’autres supports. Conjuguer le verbe « seoir » fait partie de ces joies nourrissantes qui distingue la pratique de Jordan Madlon.

« Je ne suis pas très bonbon sucré. »

Publié dans la catalogue du 65e Salon de Montrouge

Hatice Pinarbasi

Hatice Pinarbasi parle. Et pas qu’avec la bouche. Si elle échange en français, turc, anglais, allemand, kurde et portugais brésilien, imaginons combien sa peinture cherche à refléter ce plurilinguisme et les nombreuses nuances générées par une personnalité qui, davantage que la maîtrise, encourage la conversation. Il s’agit de se faire comprendre. Sa langue est linguale plus que linguistique. Ainsi, son travail est avant tout incarné. Il est un muscle qui bouge et articule. La toile est un tissu de vêtement marqué par l’huile, l’acrylique, le crayon ou le pastel. Dans l’espace, l’artiste organise des textures colorées. On peut y identifier des lettres, des formes de ponctuation, ou ne rien y déchiffrer du tout. Il y a un enthousiasme certain à bavarder, et des manques, des hésitations, des trous qui humanisent le flux de la parole. Accents et intonations chérissent les dialectes voire les patois, embrassant les rugosités de l’élocution, affirmant où l’on est, diluant d’où l’on vient. En ce moment, la peintre immortalise des feuilles mortes, des escargots et des ciels expressifs. Elle a envie de faire un tour de France pour en boire la polyphonie, la polychromie. Assurément, elle mangera. Jargon et bouffe passent tous deux par là. Langage et nourriture célèbrent l’oralité. D’où peut-être l’expérience de la performance, qui prend place au sein de ses accrochages, comme des voix intérieures à spatialiser. Cela impose littéralement la présence de la chair. De la table au tableau, goûtons la cuisine d’Hatice Pinarbasi.

« Quand je dis pizza, c’est parce que les ingrédients sont anarchiquement posés et non grammaticalement parfaitement alignés. »

Publié dans la catalogue du 65e Salon de Montrouge

Marine Wallon. Purple Lime

Marine Wallon traite la couleur en paysage. Chacune des teintes qu’elle étire scrupuleusement sur la surface de la toile, participe d’une étendue panoramique. Avec fermeté, elle configure des terrains accidentés aux croûtes exquises. Une fougue dicte sa gestuelle funambule, en réajustement, toujours sur l’arête. Sa tectonique est chromatique.

Beige fossile. Garance bleutée. Amande pas mûre.

Marine Wallon y plonge. Les coloris sont son milieu. Elle évolue en leur sein avec aisance et gourmandise, dans son élément. Et cet environnement rocailleux affirme une rugosité sur laquelle on ne ripe pas. Est assuré l’aplomb nécessaire pour négocier les parois, support idéal pour la lumière des sommets. Ces versants sont des laboratoires rétiniens.

Noir de nuit. Bleu glissant. Framboise au soleil.

Marine Wallon pratique la varappe picturale. Elle entraîne à un alpinisme par l’oeil, ce rapport physique aux reliefs. Notre regard cramponne. L’adrénaline irrigue cette discipline optique à laquelle nous nous adonnons, sollicitant endurance, équilibre et souplesse. Ascensionniste, l’artiste s’élève pour mieux accorder de la hauteur, jusqu’au vertige.

Ardoise frottée. Mauve berlingot. Rouge volcan.

Marine Wallon dégage des vues. Elle opère selon ce romantisme qui se mesure aux immensités, aboutissant toujours au choc. Car on se cogne. Le caprice météorologique, la verticalité de la falaise, la permanence du vent, le risque du précipice, l’arrivée de la tempête, contribuent à un état d’alerte. La catastrophe peut surgir. Furieusement.

Fuchsia tendre. Bleu tumulte. Orange qui s’enroule.

Marine Wallon dompte. Une certaine brutalité orchestre son objectif d’apprivoisement. La manière dont elle manie la palette relève du dressage. Elle cravache. Une détermination franche s’applique à faire respecter soumissions et affranchissements, par le magma plutôt que le contour. Intensité et tension règnent en chaque recoin.

Forêt sèche. Outremer violet mousseux. Rose soutenu.

Marine Wallon nous en sert des tranches. Ses morceaux de matière raclée témoignent d’une onctuosité vivace, qu’elle triture jusqu’au bout. Elle livre des carnations sans carnage. Ses pinceaux sont ses couteaux, qui lui permettent de débiter les impressions atmosphériques. À l’image d’une extraction géologique, elle fend le plein air.

Terre mouillée. Saumon nacré. Crépis violet.

Marine Wallon découvre le jeu des gammes lors de sa formation, non pas en cours de peinture, mais de modelage. Le potentiel tactile de chacune des tonalités qu’elle observait alors parmi les appellations des pots d’engobes et d’émaux, semble nourrir durablement un appétit flagrant, tourné vers la pâte, obtenue par combinaisons infinies.

Miel foncé. Vert chlorophylle. Éclats citron d’or.

Marine Wallon alors, pendant que nous cherchons à les nommer, naviguons en son orographie, pensons à des équivalences, expérimentons leurs climats, réveillons ces titres impressionnistes, givre et neige, effet de soleil, brise d’été, au crépuscule, dégel, soir de mars, levée du brouillard, matin d’hiver, clair de lune, elle, les peint.

→ Commandé par la galerie pour l’exposition personnelle « Purple Lime » de Marine Wallon du 8 octobre au 6 november 2021 chez Stoppenbach & Delestre (Londres)

↓ english version translated by Katia Porro

Marine Wallon treats colours in landscapes. Each shade that she scrupulously stretches on the surface of the canvas participates in a panoramic expansion. With firmness, she configures uneven grounds with exquisite crusts. Ardour directs her tightrope walking gestures, in readjustment, always on the edge. Her tectonic is chromatic.

Fossil beige. Bluish madder. Unripe almond.

Marine Wallon dives in. Colours are her environment. She evolves within them with ease and delicacy, in her element. And this rocky environment asserts a roughness one clings on to. It is assured the plumbness necessary to negotiate the rock walls, an ideal support for the light of the summits. The slopes are retinal laboratories.

Midnight black. Slippery blue. Sunlight raspberry.

Marine Wallon practices pictorial rock climbing. She trains for a mountaineering with the eye, a physical relationship to the reliefs. Our gaze grasps. The adrenalin irrigates this optical discipline to which we devote ourselves, soliciting endurance, balance and flexibility. Alpinist, the artist rises to gain height, to the point of vertigo.

Rubbed slate. Purple berlingot. Volcano red.

Marine Wallon clears views. She operates according to this romanticism measured with immensities, always leading to a shock. Because we collide. The meteorological caprice, the verticality of the cliff, the permanence of the wind, the risk of the precipice, the arrival of the storm, all contribute to a state of alert. The catastrophe can occur. Furiously.

Tender fuchsia. Tumultuous bleu. Curling orange.

Marine Wallon tames. A certain brutality orchestrates her objective of subduing. The way she handles the palette is like training. She whips. A frank determination is applied for submission and emancipation to comply, by magma rather than contour. Intensity and tension reign in every corner.

Dry forest. Foamy violet ultramarine. Deep pink.

Marine Wallon serves us slices. Her pieces of scraped matter testify to a lively unctuousness that she pummels until the end. She delivers carnations without carnage. Her brushes are her knives, which allow her to cut out atmospheric impressions. Like a geological extraction, she splits the open air.

Wet earth. Pearly salmon. Parged purple.

Marine Wallon discovered the game of scales in her training, not in painting courses, but in modelling. The tactile potential of each tone that she observed among the labels of the pots of slips and enamels seems to nourish an obvious appetite, turned to paste, obtained by infinite combinations.

Dark honey. Chlorophyl green. Slivers of golden lemon.

While we seek to name them, navigating in her orography, thinking of equivalences, experiencing their climates, waking up these impressionist titles– frost and snow, sunshine effect, summer breeze, in the twilight, thaw, evening of March, lifting of the fog, morning of winter, moonlight– Marine Wallon paints them.

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↑ Marine Wallon, Kabengama, 40 x 55 cm, huile sur toile, 2021 | Courtoisie de l’artiste et Stoppenbach & Delestre (Londres)

Victor Levai

Victor Levai herborise. Sa production s’offre ainsi en recueil exponentiel, relevant de la nomenclature comme du grimoire. Ni la science ni la magie ne prédominent dans cette approche empirique du vivant. La cueillette raisonnée importe autant que la vadrouille mystique. C’est ainsi qu’il vaque en expérimentant les rendus, pétrifiant l’organique par ses pouvoirs céramiques. La palette doit rester vraisemblable, alors que les couleurs s’obtiennent souvent par surprise. Mauvaises, ses herbes s’obstinent et apparaissent inopportunes. Folles, elles échappent à la maîtrise absolue. Grasses, ses plantes regorgent d’une sève épaisse et visqueuse. Simples, elles s’utilisent telles qu’elles poussent. On pourrait encore rajouter nuisibles ou coriaces parmi les qualificatifs dont on affuble sa verdure. Algues, lichens et pinacées augmentent cette flore sans fleur. L’artiste pourtant la valorise en une succulente pharmacopée dont il a le secret, bousculant les ordres en célébrant la malherbologie, étude agronomique des indésirables, comme on fêterait la majesté d’un magnolia. Ses œuvres envisagent une phytothérapie par l’ornement, attribuant à la déco d’aquarium des vertus officinales. Elles éveillent la poésie des adventices, de ce qui vient de l’extérieur. Mais plus qu’un motif, la végétation lui dicte une structure. Ces croissances suivent des schémas répétitifs, multipliant les ramifications autour de tiges selon une succession de nœuds par réitération, jusqu’au vertige fractal. L’autosimilarité nous plonge dans une géométrie hypnotique, invoquant l’incommensurable du haricot magique. Cette prodigieuse échelle relie la terre au ciel à l’image du mythe primordial de l’arbre cosmique. Tout cela requiert une discipline de l’artifice, c’est-à-dire une disposition à tout fabriquer. Par un travail savant et sensible, Victor Levai figure ce qui jusque-là demeurait hors d’homme, pas encore extrait, naturellement abstrait.

→ Publié à l’occasion de l’exposition personnelle « Cohérences aventureuses » de Victor Levai à la Maison des arts de Grand-Quevilly

la20cuivrecc81e20closeup20↑ Victor Levai, série Celle-là et les autres, La cuivrée (détail), 230 x 65 x 40cm, grès, émail, acier, joint, ciment, 2020

Empire et royaume

Une exposition avec des œuvres d’AuchKatzStudio, Nicolas Bourthoumieux, François Dehoux, Wandrille Duruflé, Margot Piétri, Guillaume Pinard, Mélissa Sinapan, Pierre Unal-Brunet et Marine Wallon
du 27 au 29 août 2021
à Art-o-rama à la Friche la Belle de Mai à Marseille

Sur son île, Moly-Sabata demeure un havre, une zone franche émancipée des pouvoirs alentour. Son territoire s’invente, conquérant en permanence son autonomie, et œuvre au-delà des dominations à une hospitalité de tout temps. Ses parages relèvent de l’interface, à la fois ligne de partage et voie d’échanges, étanche et perméable. Car le Rhône tranchait ici les terres, séparant durant des siècles le Saint-Empire romain germanique du Royaume de France. Dans le vocable des érudit·e·s du coin, c’est encore ainsi que l’on distingue aujourd’hui une rive de l’autre. Cette position médiane, sans taire la violence des frontières, offre des panoramas chevaleresques depuis le milieu du fleuve, ne dépendant d’aucune des berges, ni de leur autorité. Nous nous trouvons entre les deux.

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Tête-à-tête

Une exposition personnelle de Caroline Achaintre
du 5 mars au 7 mai 2021
à la Galerie Art : Concept à Paris

Cette deuxième exposition personnelle à la galerie réunira principalement des bas-reliefs et des dessins, affirmant par leur vis-à-vis une certaine équivalence des médiums, du moins une aisance pour l’artiste à naviguer de feuille en feuille, du papier à l’argile, et vice-versa. Il existe une horizontalité fluide dans la manière dont elle pétrit techniques et matériaux, pour les rendre monstre, nous les monstrant. Plus généralement, l’événement célébrera les joies d’un face-à-face avec les œuvres, mettant le public nez-à-nez avec son travail. Une forme de rendez-vous. Le titre évoque également la complicité entre artiste et commissaire, et la conversation qui en découle. Rappelons que le Tête-à-tête désigne un type de mobilier dessiné pour permettre à deux personnes de bavarder sans risquer le torticolis, relevant de la même typologie que l’Indiscret, la Causeuse, la Boudeuse ou le Confident.

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La céramique, de père en fils

Gilles Le Goff a démarré son métier il y a trois décennies. C’est environ le temps par lequel se définit une génération. Depuis peu, son fils Théo a rejoint son enseigne. C’est pour le père un grand bonheur de voir l’aventure se poursuivre ainsi. Au-delà du mythe d’une transmission filiale et unilatérale, Aux Grès de l’Eau affirme aujourd’hui combien les apports sont réciproques.

Une famille ancrée en Bretagne
Natif de Loudéac, Gilles Le Goff a voulu installer son entreprise dans la région. Après avoir débuté dans les Côtes-d’Armor, il déménagera à plusieurs reprises jusque dans le Finistère, pour enfin revenir dans le département où se trouve actuellement sa poterie. C’est à Guingamp qu’il a établi son activité, de manière définitive à l’en croire. L’influence océanique semble resurgir dans la gamme colorée d’une production nappée de bleus, verts, beiges et blancs. Ces teintes voisinent les qualités de la nacre, aux surfaces parfois frappée par des effets iridescents. Nuances et moires témoignent assurément de la richesse des glaçures, éveillant par leur traitement le vertige des abysses. Il existe justement ce terme breton, le glaz, pour définir en un mot le nuancier complet de la mer. Et bien que des bolées figurent dans leur magasin, Théo Le Goff se défend d’utiliser le motif folklorique du triskel. Avec décontraction, il affirme que mieux vaut se jouer des traditions que de les subir.

Entre deux eaux
Originellement dans le domaine de la marine, cette expression désignait un équipage capable de naviguer en gardant le cap, malgré les courants pouvant l’entraîner dans une mauvaise direction. Ensemble, Gilles et Théo Le Goff conduisent indéniablement leur navire vers leur propre horizon. Le premier a bâti les fondations stables d’une pratique de l’argile tournée, acquise durant dix mois passés en formation au CNIFOP de Saint-Amand-en-Puisaye. Il lance ensuite son affaire pour fabriquer de l’utilitaire. Le second a commencé en tournassant des couvercles. Enfant, la terre était davantage perçue comme un amusement, plutôt qu’une perspective professionnelle. Après de rapides études peu satisfaisantes suivies d’un service civique à l’étranger, c’est en revenant qu’il retourne à la céramique. Au sein de la poterie paternelle, il aide d’abord à la comptabilité ou à travers de petites tâches, pour finir par complètement reconsidérer le travail de potier, la vingtaine à peine passée.

Même atelier, différentes signatures
Chacun développe aujourd’hui ses propres séries. La production faite-main consiste en une terre tournée, biscuitée à 1000° puis passée à 1280° en cuisson réductrice, au gaz. L’un pratique l’engobe sur du grès de Puisaye. L’autre s’enivre des charmes des émaux, et expérimente les rendus sur la porcelaine. Au fil des dosages d’oxydes et des erreurs, il parvient à se différencier véritablement de l’enseignement hérité. Bien-sûr, sa quête personnelle ne l’empêche pas de continuer à donner un coup de main à son père. C’est le fils qui propulse la marque sur les réseaux sociaux, et entretient une visibilité en ligne par la refonte du site internet et la tenue d’une e-boutique. Il œuvre activement par sa touche, à sensibiliser les jeunes de son âge avec son matériau, et les motiver à une consommation engagée. Les deux personnalités coexistent, et la passion et les gestes se partagent pour finalement faire du Le Goff. En 2021, Aux Grès de l’Eau fête ses trente ans.

Aux Grès de l’Eau, 11 rue du Maréchal Joffre, Guingamp (22). Tél. : 06 70 03 25 63. https://ogresdeleau.com/

Publié dans la Revue de la Céramique et du Verre #237 Mars – Avril 2021

Odyssée à deux

Avec son titre manifeste, l’ouvrage annonce d’emblée la permanence de la terre cuite que Matthew Lutz-Kinoy et Natsuko Uchino immortalisent à leur tour, réveillant une étymologie antique. C’est ici toute une généalogie de la Méditerranée qui sert de cadre à un projet d’envergure, initié il y a plus d’une décennie. Keramikos compile ainsi trois cents poteries peintes lors d’une de leurs étapes exploratoires, cette fois au sein de Cerámica Los Arrayanes, une fabrique familiale située dans le Sud de l’Espagne. Ce nouvel opus a permis au duo de se plonger dans la tradition andalouse Fajalauza, en embrassant les potentiels techniques et décoratifs de cette faïence émaillée typique, obtenue par cuisson en oxydation. Systématiquement documenté par dessus et dessous, leur service fait de plats, d’assiettes et de bols, apparaît sur le papier sous la forme d’une immense constellation qui se déplie au fil des pages à travers six cents photos. Quelques cruches détourées viennent bousculer la cartographie céleste que dessinent tous ces disques au sein d’une mise en page enjouée, rythmée par quelques citations ou anecdotes. On y frôle de nombreuses références, sorte de compost culturel d’après les mots des auteurs qui cultivent leurs connaissances de façon particulièrement organique. Cette porosité cosmopolite évoque également les grands banquets de la convivialité pré-covid, durant lesquels toute une communauté s’attablait autour de la fameuse vaisselle des deux artistes. Eux se rencontrent en 2002 pendant leurs études à The Cooper Union à New York. En 2010, alors que Matthew Lutz-Kinoy est en résidence à la Rijksakademie connue pour son atelier de terre dirigé par Pieter Kemink, il se souvient que Natsuko Uchino s’était déjà essayée à la matière à la Greenwich House où enseignait jadis Peter Voulkos, et l’invite pour ensemble perfectionner leurs compétences. De là naîtra une amitié florissante, toujours vigoureuse dix ans plus tard comme en atteste cette publication.

Keramikos: Ceramic projects by Matthew Lutz-Kinoy and Natsuko Uchino de Nicolas Trembley, Verlag der Buchhandlung Walther und Franz König, 192 p., 30 €.

→ Publié dans la Revue de la Céramique et du Verre #237 Mars – Avril 2021

La joie indélébile d’Hélène Bertin

Elle a rencontré la terre chemin faisant. Et chacun de ses projets découle des hospitalités offertes depuis. Connue pour s’occuper des autres, Hélène Bertin déploie aujourd’hui une vaste monographie à son image, nous ouvrant les bras. L’exposition tresse les complicités avec jubilation, associant artisans, résidences d’artistes, entreprises et institutions, en coproduction avec Aware qui lui a décerné son prix éponyme en 2019. La céramique occupe une place privilégiée dans cette épopée archaïque en trois phases, résonnant avec les âges de la vie. « Le Jardin juvénile » éveille l’espièglerie dans de grands bacs peuplés de bestioles sympathiques. Une faïence rousse a été passée à la boudineuse ou travaillée avec le potier Jean-Jacques Dubernard, cuite à 980° puis laissée nue sur des plages de sables. Un nuage de cerfs-volants de papier coiffe l’ensemble. À l’étage dans « Le Jardin des paniers », une nuée de pots en grès engobé cuit au bois à 1300°, vient se lover sous un majestueux chapiteau fait de bouquets de céréales. Cette vaisselle rustique a été façonné en compagnie de Jacques Laroussinie. Et « Le Jardin des voix » se murmure dans une cavité rocheuse humide, évoquant les Fontaines Pétrifiantes sollicitées pour sa fabrication. Des phylactères d’argile s’y retrouvent médusés. Augmenté d’un espace d’accueil pérenne à l’entrée du centre d’art ainsi que d’une publication, l’événement se distingue par sa générosité superstitieuse, de cette gaîté que l’artiste prodigue autant qu’elle lui est procurée. Donnant, donnant.

Cahin-Caha, jusqu’au 30 avril 2021, Le Creux de l’enfer, 85, avenue Joseph Claussat, Thiers (63).Tél. : 04 73 80 26 56 http://www.creuxdelenfer.fr

→ Publié dans la Revue de la Céramique et du Verre #237 Mars – Avril 2021