Portrait d’Émilien Adage

Émilien Adage emprunte. Il ne prend pas. Il utilise momentanément ce qu’il cueille, et extrait de la nature des sujets qui y retournent après avoir prêté leurs contours. Par compost ou digestion, c’est tout un cycle organique qui demeure. Le sculpteur déploie ainsi un corpus d’œuvres dont l’homogénéité relève du moulage, une technique qu’il expérimente depuis le jour où il coula une casquette offerte en montagne, geste fondateur prônant en un même élan le couvre-chef comme outil et motif. Outre ce fétiche qui rythme sa production depuis, les lignes que l’on devine aujourd’hui évoquent surtout une flore pétrifiée. Des contenants sont agrégés verticalement, de vaisselle en totem. Il empile. L’assemblage par superpositions convoque la stratification minérale qui lui est chère. Une énergie brancuséenne érige les choses, rejouant leur montage à chaque exposition. Ça se dresse vers la lumière, comme pratiquement tout ce qui pousse sur le sol. Nous sortons d’ailleurs d’une extraordinaire année à champignons. Jamais vu de tels tapis dans la forêt où on en ramasse. Il y avait notamment cette sorte de lactaires géants coniques. Parfois, des formes vous motivent davantage à les manipuler qu’à les ingurgiter. Ce qui ne devient pas art, est mangé. Dans les deux cas, il y a cuisine. L’artiste trouve des recettes qu’il perd pour mieux les chercher à nouveau. Alors il moule.

Émilien Adage empreint. Du verbe empreindre oui, marquer quelque chose de quelque chose. Il estampe et estampille, inscrit une trace dans la matière. Il produit des doublons et engendre ainsi des multiplications. Nous parlions d’hyménomycètes. Il reproduit aussi des espèces de choux et les fruits de l’oranger des Osages, qui ne fait bizarrement pas d’agrumes. Autant dire que les modèles troublent d’emblée, et que la reconnaissance impliquera un labyrinthe de rebonds. Ils sont quoiqu’il en soit des objets riches en textures, qui généreront par la suite de généreuses palettes moirées lorsque les couleurs viendront ricocher sur leur surface. Nous n’en sommes pas encore là car comme des rushs qui attendent d’être montés, des tirages d’argile sèchent d’ici à être cuits. Cela marche par phase plutôt que par fréquence. Puis quand vient le bon moment, on allume le four. Car il s’agit de céramique. La terre est prise dans des matrices en plâtre assez grossières invitant à poncer voire à gratter plus de masse encore, avant une première cuisson en biscuit. On creuse parfois tellement qu’on abîme. Vient ensuite le travail chromatique ouvragé à partir d’engobes, de flaques d’émail aussi. Sur leurs boîtes alignées dans l’atelier, on lit Polaire, Eruption, Galaxie, Corail, Vert mousse. L’artiste confie qu’il lui arrive de choisir une teinte pour son nom. On le comprend.

Émilien Adage emprunte. Il suit certains chemins. À la station de Flaine, il troue la neige. Dans le parc national des Écrins, il transforme son paquetage. Sur l’île d’Ouessant, il grave des déchets. Les sentiers sont également nombreux chez lui tout simplement, dans sa fabrique située sous la maison familiale qu’il s’est construite dans un village du Pilat, face aux Alpes au loin. Son activité artistique se niche en effet au cœur d’un écosystème œuvrant à sa manière à tout respecter au mieux. Elle socle cela, en osmose avec son environnement immédiat, dans une relative confidentialité tant le voisinage n’a aucune idée de ce qui se manigance dans son antre. Sanctuaire, rituel et sacrifice pourraient nourrir un autre paragraphe sur ce qui se trame là. Concentrons-nous ici sur la zone préservée dans laquelle l’homme s’est basé, parsemée de lichens qui témoignent de sa bonne santé. Par considération pour ce terrain, il s’est progressivement éloigné des matériaux synthétiques pour modeler des éléments naturels. Les rencontres humaines au fil des vadrouilles importent autant, en fonction de ce qu’on vous donne. On travaille avec ce qu’on a autour de soi. Les influences viennent de partout. Cette sensibilité à sa proximité oblige à la diligence. En maniant avec soin et inventivité les artifices, l’artiste expérimente par anticipation ce que serait après nous, la nature de demain.

→ Publié par Documents d’artistes Auvergne-Rhône-Alpes avec le soutien de la Fondation de l’Olivier en mai 2025

Portrait de Sylvie Auvray

Sylvie Auvray change avec constance. Elle a l’impression de sauter du cochon à l’âne, tout le temps. Le coq, ce sera pour plus tard. Personne ne pourrait la suivre. Au début, ça l’amusait beaucoup. Aujourd’hui, un peu moins mais elle ne peut pas faire autrement. Tout ce qu’elle peut dire, c’est que vraiment, là, elle s’éclate à l’atelier. Bon, c’est tout du plâtre. C’est pénible à travailler. C’est de la poudre, mélangée avec un peu de pigment pour que ce soit plus blanc, versée à la surface d’un bol d’eau, en patientant que ça absorbe. Il faut bien touiller, sans grumeaux, pour couler la mixture sur la filasse et l’étaler au couteau, attendre que ça sèche, que l’humidité à l’intérieur s’évapore. Un peu stuc, peut-être staff, ça s’approche surtout des enduits sur les murs.

Sylvie Auvray a toujours mis des plombes à préparer ses toiles avec de la colle de peau de lapin. C’était presque plus important que le dessin tracé. Là, elle adore peindre sur ces surfaces de gypse, ou juste mettre une trace de crayon. Rien de plus beau qu’un coup de graphite sur du plâtre. Quand on y passe le pinceau, ça boit, ça avale, et ça fait ressortir les couleurs, tous les détails du trait. C’est vraiment kiffant. Elle aime aussi que ce ne soit pas du papier, que même plat, ce soit déjà un objet. Elle adore ce matériau hyper fragile, qui ne sert d’habitude qu’aux esquisses, au toc ou au pastiche. Paradoxalement en fonderie, c’est le tirage qui duplique le brouillon, le doublon qui devient notoire. Du moulage antique au coulage du bronze, on se perd entre copie et original, exact et véridique.

Sylvie Auvray aime bien quand c’est fait très vite, car on a l’impression que ça vient pas de soi. Tout ce qui est délicat, elle aime pas. Le plâtre, c’est pas l’ami de la terre. Les deux ensemble, ça va éclater pendant la cuisson. Mais le plâtre, c’est aussi le meilleur ami de la terre parce que c’est lui qui lui donne forme en absorbant l’eau dans les moules. On se demande toujours si les potiers aiment le four parce qu’il pensent que c’est quelqu’un d’autre qui décide à la fin. Le feu, il s’en fout de la responsabilité. Alors ça enlève une grosse charge. Cette fois, c’est un peu flippant parce que justement, il n’y a aucune céramique. L’artiste est pleinement responsable, mais c’est ok parce qu’elle s’amuse comme une petite fille, une petite folle.

Sylvie Auvray se sent faussaire. Enfant, elle faisait de faux portefeuilles avec de fausses cartes d’identité. Elle s’en rappelle très bien. En ce moment, elle fait la même chose. Elle fait des faux, des faux Sylvie Auvray, pour mieux taquiner sa légitimité dans le monde de l’art. Y a vraiment qu’elle, pour se falsifier. Elle fait des peintures qui sont pas pour de vrai, des sculptures qui font semblant, des œuvres qui ne sont pas sûres d’en être. S’il faut être honnête c’est toujours pareil. Toutes sont véritables. Elle se demande d’ailleurs perpétuellement pourquoi faire tant de masques. Ça couvre ce qu’il y a dessous. Et sa cave est bourrée de faux vrais qu’elle n’a jamais montré. Mais comme elle adore faire des choses, elle en fait de nouvelles, qui n’y sont pas encore.

Sylvie Auvray ne comprend pas pourquoi le plupart des romans noirs français se passent dans le treizième arrondissement, c’est-à-dire là où elle a grandi. En vraie parisienne, elle a toujours confondu Bastille et République, deux grandes places qui tournent. Le seul endroit qui bouge pas c’est Quai de la gare, cette station de métro au-dessus de l’eau sur ses grandes pattes en ferraille. Elle ne changera jamais. Elle demeure par son authenticité. L’artiste adore les petits trucs, petits papiers, petits machins par terre dans la rue. Et ces volumes solides qu’elle fabrique, c’est pour mettre en valeur des tissus. Au début, elle utilisait de la toile de jute qui armait la matière, mais maintenant, elle triche grave. Les textiles tiennent plus rien du tout.

Sylvie Auvray est nulle en couture. Elle adore les imprimés. Les premiers coupons qu’elle travaillait venaient du Japon. Ils sonnent pas forcément justes. Ils se ressemblent trop. Alors elle en a pris des glanés au fur et à mesure des années. Ou des délaissés. Elle en a des cartons pleins. Elle déteste les élèves des beaux-arts qui utilisent les vieux draps pour peindre. Elle aimerait bien faire des coussins aussi, pour y poser des objets en plâtre, mélangés avec des bouts de terre cuite. Mais c’est pas encore d’actualité. Pour l’instant, ce sont des échantillons et des brouillons dans du magma. D’ailleurs sa prochaine exposition n’a pas encore de titre. Elle a entendu une chanson hier soir, et ça lui a fait penser à « Something in My Soup » ou quelque chose comme ça

→ Commandé à l’occasion de l’exposition personnelle « Strange Things In My Soup » du 14 février au 21 mars 2025 chez Martina Simeti à Milan, Italie www.martinasimeti.com

Portrait de Bente Skjøttgaard

Bente Skjøttgaard conduit l’argile à destination. Guidée par la terre-même selon la manière dont celle-ci réagit avec son corps, elle véhicule la matière vers la direction qu’il lui faut suivre. Elle l’emporte ainsi là où elle veut, sans la forcer ailleurs, tout en en frôlant les limites. Les formes qu’elle finit par prendre sont générées pour recevoir au mieux un travail d’émail. En cela, il s’agit d’une production picturale qui s’acclimate de la contingence d’un support, car il faut bien poser les couleurs quelque part. Les masses de grès gris sont ainsi soumises à la façon dont elles permettront à la surface de se déployer, en cuisson électrique. Actuellement, l’artiste s’enthousiasme de veilles recettes du maître Jean Carriès dont les rendus résonnent avec les spécimens centenaires qu’elle observe chaque matin lorsqu’elle traverse le parc voisinant son atelier. Cette étendue arborée lui inspire depuis plusieurs années une production émue par ce dont les arbres sont les témoins depuis des siècles. Leur longévité n’empêche pas la nouveauté de surgir, voire à de nouvelles générations de les parasiter. De l’ancien point le neuf. Tout cela coule dans le même sens, sur de l’écorce bien enracinée. Après les nuages dans le ciel, les créatures sous l’eau, elle regarde le végétal sur terre. Dans son coin, elle a pour habitude de travailler en écoutant des livres audio, une littérature qu’on lui susurre à l’oreille. Il est certain qu’elle continue à entendre entre les lignes, ce que lui raconte le reste du temps, la nature.

→ Publié dans le catalogue de l’exposition personnelle « Nature and Glaze » du 6 avril au 26 octobre 2025 au CLAY Museum of Ceramic Art Denmark à Middelfart, Danemark www.claymuseum.dk et traduit en anglais par Maïté Lombard

[EN] Bente Skjøttgaard leads clay to its destination. Guided herself by the very material and how it reacts to her body, she drives it toward the needed direction. She thereby carries it wherever she wishes, without otherwise forcing it, yet verging on its limits. The shapes it eventually assumes are brought about to best receive the glaze work. In that sense, hers is a very pictorial production, accommodating to the contingency of a medium —colours must be placed somewhere, after all. Thus, masses of grey stoneware are subject to the way they will allow the surface to expand in the electric kiln. The artist has been marvelling at the master Jean Carriès’s old recipes, which finishes evoke the centuries-old residents of the park she crosses every morning on her way to the studio. Her gazing at this great stretch of trees has for some years been inspiring her work, deeply moved by these centenarian witnesses. Their longevity still leaves room for novelty to arise, or even for new generations to parasitise them. From the old springs the new, together flowing in the same direction, over deeply-rooted bark. After observing the clouds in the sky and the creatures under water, she turns her attention to the vegetation of the earth. Standing her ground, she is in the habit of working whilst listening to audiobooks, literature whispered to her ears. She undoubtedly keeps on hearing between the lines of what nature tells her the rest of the time.

Portrait de Xolo Cuintle

Xolo Cuintle est le nom du duo formé par Valentin Vie Binet et Romy Texier depuis 2020. Personne ne sait le prononcer, alors chacun le dit à sa manière. Et cette ambiguïté doit leur plaire. Le trouble provoqué par ce pseudonyme est à l’image d’une pratique qui esquive les catégories, en embrassant toutes celles qui viseraient à réduire un décor. Leur production frôle les définitions, du design d’espace à la sculpture, flirtant amplement avec l’usage. Xolo Cuintle imagine dans un héritage direct des arts décoratifs, des œuvres originales en dialogue avec les commanditaires qui rythment leur parcours naissant. Et si certains contours rappellent des éléments du travail de Laure Prouvost, c’est que Xolo Cuintle en est tout simplement à l’origine. La figure internationale, identifiée pour son fonctionnement tentaculaire, leur accorde sa confiance pour façonner librement une partie de son œuvre sculptural. C’est d’abord Valentin Vie Binet qui intègre en 2018 le studio pour l’assister à la réalisation de tapisseries, notamment dans le cadre de sa monographie au Palais de Tokyo. En 2019, à l’occasion de sa participation à La Biennale de Venise, celle qui représente la France en son pavillon lui demandera avec Jan Van Den Bosch de réaliser un environnement inspiré du Palais idéal du Facteur Cheval, destiné à accueillir le public lors de la projection d’un film réalisée en partie sur le site. Et toujours pour le compte de l’artiste, Romy Texier rejoindra son partenaire en 2020 afin de sculpter ensemble une porte monumentale en ciment pour l’événement Nuit Blanche. Depuis, une intime relation de complicité s’est installée et Xolo Cuintle continue à développer des productions commandés au fil des projets, tout en affirmant sa propre signature.

→ Rédigé à l’occasion de la commission d’acquisition Arts décoratifs, design et métiers d’art 2022 Cnap.fr

Portrait des Crafties

Jeanne Martin-Taton et Marie-Marie Vergne fondent leur studio en 2018, conjuguant d’importants bagages en arts appliqués acquis au fil de formations dans des écoles prestigieuses à Paris, Genève et Bruxelles. Révélées par la villa Noailles lors du festival Design Parade Toulon 2018 dont elles sont finalistes, elles collaborent depuis avec une diversité de contextes et de commanditaires. Elles répondent ainsi à des invitations d’India Mahdavi, de Claude Cartier ou d’Hermès à concevoir des environnements à la volupté caractéristique. Leur vocabulaire se distingue par sa fougue plastique et l’utilisation systématique de matériaux souples, généralement des rebuts de l’industrie du vêtement revalorisés. Un goût pour le décoratif s’exprime sans complexe par la synthèse de recherches sur la tapisserie, la peinture, et les arts qui vont au mur. Le binôme œuvre par le patchwork et l’appliqué pour confectionner à quatre mains des fresques textiles, avec une prédilection pour le grandiloquent. Une surface ornementale se déploie. À la fois toile de fond et rideau de scène, la pièce iconique de leur répertoire consiste en un vaste panoramique activant le théâtre domestique.

→ Rédigé à l’occasion de la commission d’acquisition Arts décoratifs, design et métiers d’art 2022 Cnap.fr

Portrait de Claudine Monchaussé

Claudine Monchaussé déploie depuis six décennies un travail de la terre d’une grande constance. L’argile bien que cuite, demeure nue, et affiche la flagrance d’une humanité offerte. Toujours, les principes de fertilité animent ses statures verticales, furieusement dressées à travers les âges. Aucune reconnaissance institutionnelle, ni prix, ni monographies, n’ont jusque-là célébré sa production développée avec détermination depuis un atelier tapissé d’images de vierges et de taureaux, sans se soucier des validations extérieures. La détermination de l’artiste s’apparente à la fierté immuable de ses figures. Bien qu’installée dans le mythique village de potiers de La Borne, dans le centre de la France au nord de Bourges, Claudine Monchaussé n’adhère pas à l’association qui en fédère toutes les autres adresses. Elle se tient à l’écart de tout, et c’est là qu’il faut aller à sa rencontre, au fond de son jardin, où patiente un autel près duquel l’artiste apparaît parfois lorsqu’on la cherche. Et plusieurs personnalités s’y sont aventurées ces temps-ci, telles que les artistes, designers ou commissaires Benoît Maire, Julien Carreyn, Pascal Yonet, matali crasset et Renaud Regnier avec lesquel·le·s je forme le comité encore restreint d’adeptes ayant été envoûté par l’exceptionnelle qualité de céramiques, couronnées par la sensibilité d’une artiste, que le pays ne peut pas continuer à ignorer.

→ Rédigé à l’occasion de la commission d’acquisition Arts décoratifs, design et métiers d’art 2022 Cnap.fr

Portrait de Jean-Jacques Gentil

Jean-Jacques Gentil est maître en terre sigillée. En France, une quinzaine de céramistes perpétueraient cette technique chérie par les étrusques et célébrée durant toute l’Antiquité occidentale, puis oubliée par l’humanité durant des millénaires jusqu’à ce qu’on en pénètre à nouveau les secrets durant la deuxième moitié du siècle passé. Jean-Jacques Gentil est alors ingénieur agricole, et va se faire licencié pour être en désaccord éthique avec son patron. Il commence à pratiquer le grès utilitaire en autodidacte, jeune père devant s’inventer une source de revenus à l’orée des années 1970. Trois décennies de labeur suivront jusqu’à l’opportunité d’une étude sur les matériaux céramiques portée par le Bureau de Recherches Géologiques et Minières auquel il participe en tant que bénévole. L’initiative consiste en la valorisation des sous-produits de carrières, ce qui lui fait rencontrer diverses qualités de terre qu’il commence à cueillir en consignant leur exacte localisation. Il dispose aujourd’hui d’une collection de 170 argiles méticuleusement répertoriées dans un carnet, et pas une de plus puisque ses pages sont maintenant pleines. Chacune est conservée dans une bouteille en plastique d’un litre et demi, quantité bien suffisante pour les quelques microns qui forment cette peau satinée si caractéristique. L’artisan expérimente l’infini variété des rendus, avec ou sans gazette, selon mille atmosphères dans son nouveau petit four à bois qui carbure. Il vient en effet de quitter l’Auvergne pour emménager à Saint-Julien-Molin-Molette en plein Pilat. Parmi ses trésors, patiente un sublime contenant, marqué par un œil dessiné par le jeu des flammes. « Le feu m’a fait un beau cadeau » dit le potier. Sous l’objet, à côté de sa signature, est gravée l’inscription « 5 F 157/2 », un code permettant de décrire systématiquement chaque pièce. En l’occurrence, celle-ci a été obtenue avec cinq kilos (5) de faïence (F) engobée de terre récoltée à Souvigny dans le Bourbonnais (157) par deux couches (2). L’opération nécessite quatre cuissons. Son couvercle est encore assez mobile car il est conçu pour être scellé. Il s’agit d’une urne funéraire. En visite à son atelier, Jean-Jacques Gentil me confie que c’est la sienne. Et qu’il s’en était façonné deux, ainsi si l’une part, il lui restera l’autre.

→ Rédigé à l’occasion de la commission d’acquisition Arts décoratifs, design et métiers d’art 2022 Cnap.fr

Service de terre vernissée

On la traite de pâte à modeler décorée au vernis à ongle et cuite au soleil. C’est dire combien elle est moquée au sein-même du monde de la céramique. La terre vernissée, joyeuse et utile, rayonne de tout ce qu’on lui reproche, si sud, si colorée. Elle se caractérise par sa monocuisson économique, sa sulfureuse couverte d’alquifoux et sa bonne humeur serviable. Il me semble incontournable que les collections nationales témoignent de l’humilité de cette vaisselle de tradition paysanne, principalement tournée, déclinant un répertoire de formes à partir du principe ancestral du pot. Ainsi, les quarante-huit pièces réunies pour composer ce service incarnent l’actualité d’une technique à travers deux ateliers, mis en perspective de deux figures maintenant historiques. Ces quatre signatures affichent la permanence d’une pratique dans sa diversité, et dessinent une constellation professionnelle et sentimentale. Héloïse Bariol (1983) est passée se former chez Jean-Jacques Dubernard (1955) alors installé dans la mythique Poterie de Chals à Roussillon dans la Vallée du Rhône, où Gérard Lachens (1929-2016) avait lui-même effectué un stage en 1950. Leur ami David Miller (1942-2008) les accompagne par la picturalité enlevée de ses décors. Bols, pichets, saladiers, plats, assiettes, écuelles, bougeoirs, vases et quelques pièces excentriques offrent un panorama unique et généreux sur ce savoir-faire, seulement représenté à ce jour au sein de la collection du Cnap par une quinzaine d’éléments, dont très peu sont utilitaires. À table !

→ Rédigé à l’occasion de la commission d’acquisition Arts décoratifs, design et métiers d’art 2022 Cnap.fr

Attirail de grès

Ce nécessaire, l’est. La cuisson à haute température assure une solidité à l’épreuve de la vie courante. Férocement utilitaire, l’arsenal trônait dans les cuisines et continue aujourd’hui à fasciner par la simplicité de ses formes, par l’évidence de sa réalité. Le grès coriace se ferme pour mieux contenir et résister, en traversant une fournaise alchimique obtenue au gaz ou au bois. Il aura connu la flamme. Le chêne permettra des dépôts de cendre foncés, avec du charme, des nuances rosées, avec du sapin, une tonalité bleutée et lumineuse. La terre est préparée pour être nourrie, voire directement récoltée. Les émaux sont conçus selon des recettes qu’on se partage. Voilà une poterie qui paraît aussi bien coréenne que berrichonne. Elle bénéficie de cette sophistication d’être populaire de partout. Notre panoplie se constitue de quarante-huit éléments de vaisselle, augmentés par deux pièces iconiques, à savoir des assiettes, gobelets, bols, saladiers, cruches, plats, écuelles, coupe à fruits, cruche à distiller, pots à graisse, huiliers et porte-dîner, avec une théière et un pichet en bonus. Tout sert. Magali Wagner (1980) a eu pour tuteur lors de sa formation Michel Cohen (1958) connu pour sa production au four anagama dans les Hautes-Alpes. Dauphine Scalbert (1955) et Lulu Rozay (1931) ont respectivement installé leurs feux en Puisaye et à La Borne, deux hauts lieux en la matière. Différentes générations et géographies convergent vers une passion pour l’usage, et sa traduction dans des contours furieusement ancrés dans un répertoire traditionnel constamment actualisé. Au sein des collections du Cnap, à l’autre bout de l’échelle des températures en céramique, et ailleurs en termes de rusticité, cet « Attirail de grès » complétera à merveille le « Service de terre vernissée » acquis en 2022.

→ Rédigé à l’occasion de la commission d’acquisition Arts décoratifs, design et métiers d’art 2024 Cnap.fr

Portrait d’Anne Verdier

Anne Verdier se permet tout. Dans son four, elle fait ce qu’on empêche ailleurs. Cet antre est son atelier. Elle y entre. Cinq murs scellés d’un sixième définissent sa liberté. Elle l’a construit il y a quinze ans avec la complicité de son père, chaudronnier. C’est un moyen pour cuire gros, un bon mètre cube, à cœur, seule ou presque. Ce modèle Fehler permet une grande autonomie grâce à un alandier unique ne nécessitant aucune équipe. La combustion au bois, en y jetant de grosses branches sans besoin de les fendre, voire de la palette, est amplifiée par de l’air pulsé. On lui souffle dans les bronches. Après vingt-quatre heure jusqu’à 1300°, le chaos s’offre en un épais gisement coloré aux céladons traditionnels et pigments industriels, à extraire à la barre à mine. La céramiste sculpte doublement, en façonnant le mou puis en taillant le dur. Elle transforme ainsi l’argile et toutes les matières qui fondent plus ou moins à haute température en ce foyer qu’elle a fondé à SaintVictor-sur-Rhins dans la Loire en pleine campagne. C’est par là, au bord d’une route qu’elle emprunte depuis toute petite, qu’émerge sa série « Lignes » sur un flanc rocheux. La formation volcanique date de la fin de l’ère primaire, et présente des arrêtes verticales très graphiques. On suit les failles. Elle en prend l’empreinte en pressant deux cents kilos de porcelaine recyclée et préparée au pied. L’estampage est un procédé essentiel, qui s’appuie sur des choses existantes. Ainsi, l’artiste cherche à saisir ce qui est à sa portée, le monde. Elle colle à la réalité autour de l’atelier, et s’autorise à en faire ce qu’elle veut. Tout a fondu, encore une fois.

→ Rédigé à l’occasion de la commission d’acquisition Arts décoratifs, design et métiers d’art 2024 Cnap.fr