Chronique Flora Moscovici par le Ministère de la Culture au Palais-Royal à Paris

Flora Moscovici accorde une splendeur à deux fragments de façades. En pleine rue, aux abords d’une administration en souffrance, l’artiste opère une tranchée flamboyante pour offrir à la ville un moment de répit par le contraste de cette intensité multicolore grandiose, surgissant depuis les trottoirs.

Extrait de la chronique Curiosité – 2021 semaine 20 – Ciel de sable publiée le 17 mai 2021

Chronique Flora Moscovici chez Gilles Drouault à Paris

Flora Moscovici couche ici la flamboyance de la voûte céleste, écorchée à l’aurore, ou peut-être au crépuscule. Trois assises trônent, couvertes de cette étoffe qui confronte le médium de la peinture à la question de sa forme dans l’espace. La toile libre en tant que surface à draper, est modelée avec sensualité.

Extrait de la chronique Curiosité – 2021 semaine 52 – Églogue publiée le 27 décembre 2021

Chronique Flora Moscovici aux Ateliers Vortex à Dijon

Flora Moscovici réussit un superbe déploiement de couleurs, générant surprise et satisfaction au fil de la déambulation. C’est d’abord un parterre quadrillé qui apparaît lorsqu’on survole du regard l’étendue post-industrielle. On y évolue avec précaution, silencieusement. Avant qu’un pan lumineux ne nous submerge.

Extrait de la chronique 2022 semaine 17 – Peintures idiotes le 25 avril 2022

Entretien avec Flora Moscovici

Joël Riff     Quel est l’intérêt d’un entretien ?

Flora Moscovici     Ça m’arrive parfois d’avoir entre les mains des revues des années soixante, d’art ou de cinéma, et j’ai énormément de plaisir à lire ces entretiens poussés dont le format est si long comparé à ceux dont nous avons l’habitude aujourd’hui, où les paroles me semblent toujours hachées et compactées pour être lues d’un coup d’œil en passant, en prenant rarement le temps d’une véritable conversation. Pour un artiste, un entretien c’est aussi l’opportunité de revenir sur certaines choses, de se poser des questions sur la manière dont on travaille, de fouiller pour trouver les mots justes et être honnête. Je me souviens avoir été scotchée lorsque j’étais étudiante en lisant des entretiens de Daniel Buren. Sa parole si virulente, intransigeante, m’impressionnait beaucoup.

JR     Qui est Juliette Roche ?

FM     La première chose qui me vient à l’esprit, c’est que Juliette Roche était la cofondatrice de Moly-Sabata, avec son mari Albert Gleizes. Ce n’est peut-être pas ce qui la caractérise mais c’est un lien qui nous unit tous les trois. Juliette Roche accueillait des artistes à Moly, où presque cent ans plus tard, tu m’as invitée. Mais c’est aussi une artiste qui m’intéresse car elle semble avoir mené sa barque sans se soucier des différents courants qui l’entouraient, en suivant ses désirs. Le titre de cette exposition « On aime trop de choses différentes » est une citation de Juliette Roche extraite d’une interview vidéo de 1969. C’est un moment où elle parle de l’enseignement de Maurice Denis qui évoque le rôle du dessin, « quelque chose que l’on pense et on met une ligne autour ». Et elle lui répondait : « Nous ne savons pas ce que nous pensons, nous aimons trop de choses différentes ». Je me reconnais vraiment dans cette phrase, dans cet appétit, cette envie de regarder dans des directions différentes et de contrer aussi ce rôle du dessin comme la tête pensante.

JR     Justement, qu’aimes-tu ?

FM     J’aime le mouvement, j’aime voyager, j’aime danser, ou plus largement j’aime me déplacer. J’aime travailler in situ et chercher aussi à garder des objets qui seraient comme des traces du processus, des vestiges ou des reliques. Quelque chose qui reste d’une partie plus éphémère. En ce moment je suis aussi contente de retrouver un atelier pour revenir à la recherche dans des temps différents et sur des formats plus petits, même si j’adore travailler à grande échelle. J’ai aussi très envie de refaire des collaborations. En 2024, j’ai invité le compositeur Chassol à réaliser un film musical dans ma peinture pour la Condition Publique, à Roubaix et ça a entrainé mon œuvre dans un autre registre à travers son regard. En avril prochain, je vais travailler prochainement avec une architecte, une chorégraphe et un vidéaste pour un projet à Genève, et je trouve excitants ces temps dédiés à la recherche où l’on ne sait pas comment va évoluer la production. Beaucoup de choses me nourrissent en ce moment, dont la littérature. Je suis en pleine lecture d’un livre qu’on m’a offert récemment : Un désir démesuré d’amitié d’Hélène Giannecchini. La peinture aussi, j’ai vu une exposition de Fra Angelico à Florence qui m’a donné envie de ré-explorer l’objet retable (j’avais fait une série de pièces qui portaient ce titre « Retables » en 2013) et qui m’a beaucoup inspirée en terme de couleurs. Mais à d’autres moments ça peut être le cinéma, la danse, le théâtre et l’art contemporain bien sûr.

JR     À Paris, à New York, à Serrières, à SaintRémy-de-Provence, Juliette Roche travaillait chez elle. En quoi est-ce important d’avoir son atelier à la maison ?

FM     Jusqu’à récemment je t’aurais peut-être répondu que ce n’était pas important pour moi et qu’en travaillant in situ mon atelier pouvait être partout. Aujourd’hui, j’ai un atelier dans ma maison, c’est arrivé à un moment où je ressentais le besoin de pouvoir expérimenter en dehors des projets in situ, et d’avoir un lieu qui soit comme un moteur, qui donne de l’énergie. Et avec les enfants, le fait de travailler à la maison permet une porosité plutôt que de tout dissocier comme si j’allais au bureau.

JR     Dans cet entretien que tu évoques donnant accès à la parole de Juliette Roche, celle-ci confie qu’elle et ses camarades passaient leur temps à demander à leurs maîtres : « Qu’est-ce que la forme ? Est-ce que c’est ce qu’on voit, ou ce dont on se souvient, ou ce qu’on invente ? ». Alors, qu’est-ce que la forme ?

FM     La forme peut être tout cela à la fois, ce qu’on voit, ce dont on se souvient, ce qu’on invente. Pour moi c’est un peu particulier, car il n’y a pas vraiment de forme, puisque mes peintures s’intègrent souvent à la forme architecturale sans y apporter d’autre motif. Et lorsque ce n’est pas sur un bâtiment, c’est tout de même s’adapter à un matériau qui devient la forme : un parchemin, une planche de bois, des tuiles. Mais je me sens néanmoins concernée par ces questions. L’autre jour quelqu’un m’a demandé comment j’en étais venue à faire des grandes peintures et je racontais que j’avais commencé par le portrait d’après modèle, en peignant sur le vif et que ça avait peu à peu dévié vers l’espace, mais pendant longtemps je ne me sentais pas du tout abstraite. Je viens de la figuration et aujourd’hui encore, je travaille d’après ce que je vois, ce que j’observe. Et même si le résultat est fait de couleurs, ce ne sont pas des couleurs abstraites. Pour la palette je puise souvent dans l’environnement ou dans le contexte, ce n’est pas vraiment une œuvre d’imagination au départ, même si après ça se transforme avec des nuances intermédiaires que j’ajoute, avec une intention d’aller vers la lumière, d’aller vers l’intensité.

JR     Que penses-tu du qualificatif « fauve » ?

FM     C’est un terme que j’apprécie, même si je sais qu’il vient d’un critique et que les peintres appelés ainsi ne se définissaient pas comme ça. Ça pouvait d’ailleurs être perçu comme un terme péjoratif mais ça sonne aussi comme un rugissement et je trouve que ça définit bien ces couleurs tellement intenses, ces peintures qui pouvaient paraître violentes mais qui ont gardé leur force aujourd’hui. Quand j’étais enfant, j’ai eu une période la carte postale du Rouge à lèvres de František Kupka accrochée dans ma chambre. J’avais flashé sur ce tableau, qui est aussi associé au fauvisme, même si ce n’était pas un fauve « pur jus » comme Henri Matisse, qui compte aussi énormément pour moi, toutes périodes confondues.

JR     Juliette Roche célébrait les Nabis. Quel est ton propre lien à la Bretagne ?

FM     Dans l’exposition que j’ai organisée récemment dans mon atelier, je me suis rendue compte qu’il y en avait beaucoup, plus que je ne croyais. Ma mère était bretonne, mais pendant longtemps je n’ai connu qu’une petite partie de la Bretagne, autour de Dinan. Ensuite il y a eu l’île de Groix, où je passais mes vacances à l’adolescence. C’était à la fois le lieu du collectif, de la transgression et le rapport direct à l’océan. Et puis au fil des rencontres et du travail, ma relation à cette région s’est élargie. J’ai vécu quelques années à Douarnenez, un petit port de pêche dans le Finistère où vivent maintenant beaucoup d’artistes, je ne sais pas si c’est le Pont Aven de notre époque mais c’est un point de regroupement important aujourd’hui. J’ai aussi enseigné aux Beauxarts de Brest et je suis toujours en contact avec des jeunes artistes de cette ville. Concernant la filiation aux Nabis de Juliette Roche, j’ai pour ma part beaucoup regardé Pierre Bonnard, c’est un peintre important pour moi, notamment pour ses gammes colorées très lumineuses, complémentaires ou en camaïeu, la présence du geste, la relation intérieur/extérieur et le rapport au paysage.

JR     Es-tu artiste ou peintre ?

FM     Quand j’étais encore étudiante, un professeur m’a dit un jour : « Tu t’assumes enfin comme peintre ». Je ne sais pas pourquoi, mais je l’ai très mal pris. J’ai fait mes études à l’école d’art de Cergy, c’était une école conceptuelle, les peintres étaient un peu à part, et moi, je ne voulais pas être à part, je voulais faire de l’art et que ça puisse intéresser tout le monde, pas seulement les gens qui aiment la peinture. Je pense que ça a aussi eu une influence sur la manière dont j’ai développé mon travail, en tout cas les premières années. Aujourd’hui, je me sens à la fois artiste et peintre, même si je n’aime pas trop la dénomination « artiste peintre » que je trouve un peu vieillotte. En général je dis que je suis artiste plasticienne, ça ouvre plus de possibles, je fais de la peinture mais ça ne m’empêche pas de faire des installations ou même des performances lors de collaborations avec d’autres artistes…

JR     On sent que pour Juliette Roche, on doit pouvoir nommer ce qu’elle peint. Que peins-tu ?

FM     Juliette Roche semble en effet avoir un désir de clarification et d’ailleurs, elle peint des choses très différentes : des scènes fantasmées et d’autres plus réalistes, des scènes urbaines, des scènes de danse, des piques-nique, des paysages, des portraits, dans les boîtes de nuit, au match de boxe, au parc, au café. Dans cette exposition, on voit surtout des bouquets, un thème domestique avec lequel je n’étais pas très à l’aise au premier abord, même si je les trouve très beaux. Je me suis toujours sentie embarrassée en choisissant des fleurs pour des bouquets. On pourrait pourtant penser qu’il s’agit d’un assemblage de couleurs, donc une forme de continuité pour moi mais pas du tout. Je ne sais pas si c’est lié au prénom que je porte mais je me sens comme une étrangère avec les bouquets, sauf peut-être avec un bouquet de mimosa, mais les compositions m’angoissent terriblement. Je crois que je les préfère en peinture. Pour revenir à ta question, je peins des nuances de couleur, comme une lumière qui se colore et évolue en passant sur une surface. Je ne représente pas la lumière — je ne serais pas assez virtuose pour le faire même si je le voulais — mais j’essaie de recréer un peu de lumière à ma façon, avec des maladresses, des imperfections, mais une volonté d’éclairer, voire d’illuminer quelque chose. Lorsque je dis que je pars d’éléments que j’observe, ça peut être par exemple une brique ; et ce ne sera pas la couleur mais les couleurs de la brique que je cherche : la partie plus brune, celle plus rosée, la partie rougeoyante, celle qui tire presque vers le violet, la partie un peu passée, presque orangée, c’est toutes les nuances d’un matériau qui évoluent avec le relief, l’usure, et toujours la lumière, qui m’intéressent et que je tente de transposer dans un échec perpétuel car ça devient autre chose mais c’est aussi à ce moment-là qu’il y a une transformation qui s’opère et qui nous emmène ailleurs, hors de toute représentation.

Publié à l’occasion de l’exposition « On aime trop de choses différentes » avec Juliette Roche à la Galerie Pavec (Paris) du 5 au 28 février 2026

Portrait d’Émilien Adage

Émilien Adage emprunte. Il ne prend pas. Il utilise momentanément ce qu’il cueille, et extrait de la nature des sujets qui y retournent après avoir prêté leurs contours. Par compost ou digestion, c’est tout un cycle organique qui demeure. Le sculpteur déploie ainsi un corpus d’œuvres dont l’homogénéité relève du moulage, une technique qu’il expérimente depuis le jour où il coula une casquette offerte en montagne, geste fondateur prônant en un même élan le couvre-chef comme outil et motif. Outre ce fétiche qui rythme sa production depuis, les lignes que l’on devine aujourd’hui évoquent surtout une flore pétrifiée. Des contenants sont agrégés verticalement, de vaisselle en totem. Il empile. L’assemblage par superpositions convoque la stratification minérale qui lui est chère. Une énergie brancuséenne érige les choses, rejouant leur montage à chaque exposition. Ça se dresse vers la lumière, comme pratiquement tout ce qui pousse sur le sol. Nous sortons d’ailleurs d’une extraordinaire année à champignons. Jamais vu de tels tapis dans la forêt où on en ramasse. Il y avait notamment cette sorte de lactaires géants coniques. Parfois, des formes vous motivent davantage à les manipuler qu’à les ingurgiter. Ce qui ne devient pas art, est mangé. Dans les deux cas, il y a cuisine. L’artiste trouve des recettes qu’il perd pour mieux les chercher à nouveau. Alors il moule.

Émilien Adage empreint. Du verbe empreindre oui, marquer quelque chose de quelque chose. Il estampe et estampille, inscrit une trace dans la matière. Il produit des doublons et engendre ainsi des multiplications. Nous parlions d’hyménomycètes. Il reproduit aussi des espèces de choux et les fruits de l’oranger des Osages, qui ne fait bizarrement pas d’agrumes. Autant dire que les modèles troublent d’emblée, et que la reconnaissance impliquera un labyrinthe de rebonds. Ils sont quoiqu’il en soit des objets riches en textures, qui généreront par la suite de généreuses palettes moirées lorsque les couleurs viendront ricocher sur leur surface. Nous n’en sommes pas encore là car comme des rushs qui attendent d’être montés, des tirages d’argile sèchent d’ici à être cuits. Cela marche par phase plutôt que par fréquence. Puis quand vient le bon moment, on allume le four. Car il s’agit de céramique. La terre est prise dans des matrices en plâtre assez grossières invitant à poncer voire à gratter plus de masse encore, avant une première cuisson en biscuit. On creuse parfois tellement qu’on abîme. Vient ensuite le travail chromatique ouvragé à partir d’engobes, de flaques d’émail aussi. Sur leurs boîtes alignées dans l’atelier, on lit Polaire, Eruption, Galaxie, Corail, Vert mousse. L’artiste confie qu’il lui arrive de choisir une teinte pour son nom. On le comprend.

Émilien Adage emprunte. Il suit certains chemins. À la station de Flaine, il troue la neige. Dans le parc national des Écrins, il transforme son paquetage. Sur l’île d’Ouessant, il grave des déchets. Les sentiers sont également nombreux chez lui tout simplement, dans sa fabrique située sous la maison familiale qu’il s’est construite dans un village du Pilat, face aux Alpes au loin. Son activité artistique se niche en effet au cœur d’un écosystème œuvrant à sa manière à tout respecter au mieux. Elle socle cela, en osmose avec son environnement immédiat, dans une relative confidentialité tant le voisinage n’a aucune idée de ce qui se manigance dans son antre. Sanctuaire, rituel et sacrifice pourraient nourrir un autre paragraphe sur ce qui se trame là. Concentrons-nous ici sur la zone préservée dans laquelle l’homme s’est basé, parsemée de lichens qui témoignent de sa bonne santé. Par considération pour ce terrain, il s’est progressivement éloigné des matériaux synthétiques pour modeler des éléments naturels. Les rencontres humaines au fil des vadrouilles importent autant, en fonction de ce qu’on vous donne. On travaille avec ce qu’on a autour de soi. Les influences viennent de partout. Cette sensibilité à sa proximité oblige à la diligence. En maniant avec soin et inventivité les artifices, l’artiste expérimente par anticipation ce que serait après nous, la nature de demain.

→ Publié par Documents d’artistes Auvergne-Rhône-Alpes avec le soutien de la Fondation de l’Olivier en mai 2025

Portrait de Sylvie Auvray

Sylvie Auvray change avec constance. Elle a l’impression de sauter du cochon à l’âne, tout le temps. Le coq, ce sera pour plus tard. Personne ne pourrait la suivre. Au début, ça l’amusait beaucoup. Aujourd’hui, un peu moins mais elle ne peut pas faire autrement. Tout ce qu’elle peut dire, c’est que vraiment, là, elle s’éclate à l’atelier. Bon, c’est tout du plâtre. C’est pénible à travailler. C’est de la poudre, mélangée avec un peu de pigment pour que ce soit plus blanc, versée à la surface d’un bol d’eau, en patientant que ça absorbe. Il faut bien touiller, sans grumeaux, pour couler la mixture sur la filasse et l’étaler au couteau, attendre que ça sèche, que l’humidité à l’intérieur s’évapore. Un peu stuc, peut-être staff, ça s’approche surtout des enduits sur les murs.

Sylvie Auvray a toujours mis des plombes à préparer ses toiles avec de la colle de peau de lapin. C’était presque plus important que le dessin tracé. Là, elle adore peindre sur ces surfaces de gypse, ou juste mettre une trace de crayon. Rien de plus beau qu’un coup de graphite sur du plâtre. Quand on y passe le pinceau, ça boit, ça avale, et ça fait ressortir les couleurs, tous les détails du trait. C’est vraiment kiffant. Elle aime aussi que ce ne soit pas du papier, que même plat, ce soit déjà un objet. Elle adore ce matériau hyper fragile, qui ne sert d’habitude qu’aux esquisses, au toc ou au pastiche. Paradoxalement en fonderie, c’est le tirage qui duplique le brouillon, le doublon qui devient notoire. Du moulage antique au coulage du bronze, on se perd entre copie et original, exact et véridique.

Sylvie Auvray aime bien quand c’est fait très vite, car on a l’impression que ça vient pas de soi. Tout ce qui est délicat, elle aime pas. Le plâtre, c’est pas l’ami de la terre. Les deux ensemble, ça va éclater pendant la cuisson. Mais le plâtre, c’est aussi le meilleur ami de la terre parce que c’est lui qui lui donne forme en absorbant l’eau dans les moules. On se demande toujours si les potiers aiment le four parce qu’il pensent que c’est quelqu’un d’autre qui décide à la fin. Le feu, il s’en fout de la responsabilité. Alors ça enlève une grosse charge. Cette fois, c’est un peu flippant parce que justement, il n’y a aucune céramique. L’artiste est pleinement responsable, mais c’est ok parce qu’elle s’amuse comme une petite fille, une petite folle.

Sylvie Auvray se sent faussaire. Enfant, elle faisait de faux portefeuilles avec de fausses cartes d’identité. Elle s’en rappelle très bien. En ce moment, elle fait la même chose. Elle fait des faux, des faux Sylvie Auvray, pour mieux taquiner sa légitimité dans le monde de l’art. Y a vraiment qu’elle, pour se falsifier. Elle fait des peintures qui sont pas pour de vrai, des sculptures qui font semblant, des œuvres qui ne sont pas sûres d’en être. S’il faut être honnête c’est toujours pareil. Toutes sont véritables. Elle se demande d’ailleurs perpétuellement pourquoi faire tant de masques. Ça couvre ce qu’il y a dessous. Et sa cave est bourrée de faux vrais qu’elle n’a jamais montré. Mais comme elle adore faire des choses, elle en fait de nouvelles, qui n’y sont pas encore.

Sylvie Auvray ne comprend pas pourquoi le plupart des romans noirs français se passent dans le treizième arrondissement, c’est-à-dire là où elle a grandi. En vraie parisienne, elle a toujours confondu Bastille et République, deux grandes places qui tournent. Le seul endroit qui bouge pas c’est Quai de la gare, cette station de métro au-dessus de l’eau sur ses grandes pattes en ferraille. Elle ne changera jamais. Elle demeure par son authenticité. L’artiste adore les petits trucs, petits papiers, petits machins par terre dans la rue. Et ces volumes solides qu’elle fabrique, c’est pour mettre en valeur des tissus. Au début, elle utilisait de la toile de jute qui armait la matière, mais maintenant, elle triche grave. Les textiles tiennent plus rien du tout.

Sylvie Auvray est nulle en couture. Elle adore les imprimés. Les premiers coupons qu’elle travaillait venaient du Japon. Ils sonnent pas forcément justes. Ils se ressemblent trop. Alors elle en a pris des glanés au fur et à mesure des années. Ou des délaissés. Elle en a des cartons pleins. Elle déteste les élèves des beaux-arts qui utilisent les vieux draps pour peindre. Elle aimerait bien faire des coussins aussi, pour y poser des objets en plâtre, mélangés avec des bouts de terre cuite. Mais c’est pas encore d’actualité. Pour l’instant, ce sont des échantillons et des brouillons dans du magma. D’ailleurs sa prochaine exposition n’a pas encore de titre. Elle a entendu une chanson hier soir, et ça lui a fait penser à « Something in My Soup » ou quelque chose comme ça

→ Commandé à l’occasion de l’exposition personnelle « Strange Things In My Soup » du 14 février au 21 mars 2025 chez Martina Simeti à Milan, Italie www.martinasimeti.com

Portrait de Bente Skjøttgaard

Bente Skjøttgaard conduit l’argile à destination. Guidée par la terre-même selon la manière dont celle-ci réagit avec son corps, elle véhicule la matière vers la direction qu’il lui faut suivre. Elle l’emporte ainsi là où elle veut, sans la forcer ailleurs, tout en en frôlant les limites. Les formes qu’elle finit par prendre sont générées pour recevoir au mieux un travail d’émail. En cela, il s’agit d’une production picturale qui s’acclimate de la contingence d’un support, car il faut bien poser les couleurs quelque part. Les masses de grès gris sont ainsi soumises à la façon dont elles permettront à la surface de se déployer, en cuisson électrique. Actuellement, l’artiste s’enthousiasme de veilles recettes du maître Jean Carriès dont les rendus résonnent avec les spécimens centenaires qu’elle observe chaque matin lorsqu’elle traverse le parc voisinant son atelier. Cette étendue arborée lui inspire depuis plusieurs années une production émue par ce dont les arbres sont les témoins depuis des siècles. Leur longévité n’empêche pas la nouveauté de surgir, voire à de nouvelles générations de les parasiter. De l’ancien point le neuf. Tout cela coule dans le même sens, sur de l’écorce bien enracinée. Après les nuages dans le ciel, les créatures sous l’eau, elle regarde le végétal sur terre. Dans son coin, elle a pour habitude de travailler en écoutant des livres audio, une littérature qu’on lui susurre à l’oreille. Il est certain qu’elle continue à entendre entre les lignes, ce que lui raconte le reste du temps, la nature.

→ Publié dans le catalogue de l’exposition personnelle « Nature and Glaze » du 6 avril au 26 octobre 2025 au CLAY Museum of Ceramic Art Denmark à Middelfart, Danemark www.claymuseum.dk et traduit en anglais par Maïté Lombard

[EN] Bente Skjøttgaard leads clay to its destination. Guided herself by the very material and how it reacts to her body, she drives it toward the needed direction. She thereby carries it wherever she wishes, without otherwise forcing it, yet verging on its limits. The shapes it eventually assumes are brought about to best receive the glaze work. In that sense, hers is a very pictorial production, accommodating to the contingency of a medium —colours must be placed somewhere, after all. Thus, masses of grey stoneware are subject to the way they will allow the surface to expand in the electric kiln. The artist has been marvelling at the master Jean Carriès’s old recipes, which finishes evoke the centuries-old residents of the park she crosses every morning on her way to the studio. Her gazing at this great stretch of trees has for some years been inspiring her work, deeply moved by these centenarian witnesses. Their longevity still leaves room for novelty to arise, or even for new generations to parasitise them. From the old springs the new, together flowing in the same direction, over deeply-rooted bark. After observing the clouds in the sky and the creatures under water, she turns her attention to the vegetation of the earth. Standing her ground, she is in the habit of working whilst listening to audiobooks, literature whispered to her ears. She undoubtedly keeps on hearing between the lines of what nature tells her the rest of the time.

Portrait de Xolo Cuintle

Xolo Cuintle est le nom du duo formé par Valentin Vie Binet et Romy Texier depuis 2020. Personne ne sait le prononcer, alors chacun le dit à sa manière. Et cette ambiguïté doit leur plaire. Le trouble provoqué par ce pseudonyme est à l’image d’une pratique qui esquive les catégories, en embrassant toutes celles qui viseraient à réduire un décor. Leur production frôle les définitions, du design d’espace à la sculpture, flirtant amplement avec l’usage. Xolo Cuintle imagine dans un héritage direct des arts décoratifs, des œuvres originales en dialogue avec les commanditaires qui rythment leur parcours naissant. Et si certains contours rappellent des éléments du travail de Laure Prouvost, c’est que Xolo Cuintle en est tout simplement à l’origine. La figure internationale, identifiée pour son fonctionnement tentaculaire, leur accorde sa confiance pour façonner librement une partie de son œuvre sculptural. C’est d’abord Valentin Vie Binet qui intègre en 2018 le studio pour l’assister à la réalisation de tapisseries, notamment dans le cadre de sa monographie au Palais de Tokyo. En 2019, à l’occasion de sa participation à La Biennale de Venise, celle qui représente la France en son pavillon lui demandera avec Jan Van Den Bosch de réaliser un environnement inspiré du Palais idéal du Facteur Cheval, destiné à accueillir le public lors de la projection d’un film réalisée en partie sur le site. Et toujours pour le compte de l’artiste, Romy Texier rejoindra son partenaire en 2020 afin de sculpter ensemble une porte monumentale en ciment pour l’événement Nuit Blanche. Depuis, une intime relation de complicité s’est installée et Xolo Cuintle continue à développer des productions commandés au fil des projets, tout en affirmant sa propre signature.

→ Rédigé à l’occasion de la commission d’acquisition Arts décoratifs, design et métiers d’art 2022 Cnap.fr

Portrait des Crafties

Jeanne Martin-Taton et Marie-Marie Vergne fondent leur studio en 2018, conjuguant d’importants bagages en arts appliqués acquis au fil de formations dans des écoles prestigieuses à Paris, Genève et Bruxelles. Révélées par la villa Noailles lors du festival Design Parade Toulon 2018 dont elles sont finalistes, elles collaborent depuis avec une diversité de contextes et de commanditaires. Elles répondent ainsi à des invitations d’India Mahdavi, de Claude Cartier ou d’Hermès à concevoir des environnements à la volupté caractéristique. Leur vocabulaire se distingue par sa fougue plastique et l’utilisation systématique de matériaux souples, généralement des rebuts de l’industrie du vêtement revalorisés. Un goût pour le décoratif s’exprime sans complexe par la synthèse de recherches sur la tapisserie, la peinture, et les arts qui vont au mur. Le binôme œuvre par le patchwork et l’appliqué pour confectionner à quatre mains des fresques textiles, avec une prédilection pour le grandiloquent. Une surface ornementale se déploie. À la fois toile de fond et rideau de scène, la pièce iconique de leur répertoire consiste en un vaste panoramique activant le théâtre domestique.

→ Rédigé à l’occasion de la commission d’acquisition Arts décoratifs, design et métiers d’art 2022 Cnap.fr