Portrait de Xolo Cuintle

Xolo Cuintle est le nom du duo formé par Valentin Vie Binet et Romy Texier depuis 2020. Personne ne sait le prononcer, alors chacun le dit à sa manière. Et cette ambiguïté doit leur plaire. Le trouble provoqué par ce pseudonyme est à l’image d’une pratique qui esquive les catégories, en embrassant toutes celles qui viseraient à réduire un décor. Leur production frôle les définitions, du design d’espace à la sculpture, flirtant amplement avec l’usage. Xolo Cuintle imagine dans un héritage direct des arts décoratifs, des œuvres originales en dialogue avec les commanditaires qui rythment leur parcours naissant. Et si certains contours rappellent des éléments du travail de Laure Prouvost, c’est que Xolo Cuintle en est tout simplement à l’origine. La figure internationale, identifiée pour son fonctionnement tentaculaire, leur accorde sa confiance pour façonner librement une partie de son œuvre sculptural. C’est d’abord Valentin Vie Binet qui intègre en 2018 le studio pour l’assister à la réalisation de tapisseries, notamment dans le cadre de sa monographie au Palais de Tokyo. En 2019, à l’occasion de sa participation à La Biennale de Venise, celle qui représente la France en son pavillon lui demandera avec Jan Van Den Bosch de réaliser un environnement inspiré du Palais idéal du Facteur Cheval, destiné à accueillir le public lors de la projection d’un film réalisée en partie sur le site. Et toujours pour le compte de l’artiste, Romy Texier rejoindra son partenaire en 2020 afin de sculpter ensemble une porte monumentale en ciment pour l’événement Nuit Blanche. Depuis, une intime relation de complicité s’est installée et Xolo Cuintle continue à développer des productions commandés au fil des projets, tout en affirmant sa propre signature.

→ Rédigé à l’occasion de la commission d’acquisition Arts décoratifs, design et métiers d’art 2022 Cnap.fr

Portrait des Crafties

Jeanne Martin-Taton et Marie-Marie Vergne fondent leur studio en 2018, conjuguant d’importants bagages en arts appliqués acquis au fil de formations dans des écoles prestigieuses à Paris, Genève et Bruxelles. Révélées par la villa Noailles lors du festival Design Parade Toulon 2018 dont elles sont finalistes, elles collaborent depuis avec une diversité de contextes et de commanditaires. Elles répondent ainsi à des invitations d’India Mahdavi, de Claude Cartier ou d’Hermès à concevoir des environnements à la volupté caractéristique. Leur vocabulaire se distingue par sa fougue plastique et l’utilisation systématique de matériaux souples, généralement des rebuts de l’industrie du vêtement revalorisés. Un goût pour le décoratif s’exprime sans complexe par la synthèse de recherches sur la tapisserie, la peinture, et les arts qui vont au mur. Le binôme œuvre par le patchwork et l’appliqué pour confectionner à quatre mains des fresques textiles, avec une prédilection pour le grandiloquent. Une surface ornementale se déploie. À la fois toile de fond et rideau de scène, la pièce iconique de leur répertoire consiste en un vaste panoramique activant le théâtre domestique.

→ Rédigé à l’occasion de la commission d’acquisition Arts décoratifs, design et métiers d’art 2022 Cnap.fr

Portrait de Claudine Monchaussé

Claudine Monchaussé déploie depuis six décennies un travail de la terre d’une grande constance. L’argile bien que cuite, demeure nue, et affiche la flagrance d’une humanité offerte. Toujours, les principes de fertilité animent ses statures verticales, furieusement dressées à travers les âges. Aucune reconnaissance institutionnelle, ni prix, ni monographies, n’ont jusque-là célébré sa production développée avec détermination depuis un atelier tapissé d’images de vierges et de taureaux, sans se soucier des validations extérieures. La détermination de l’artiste s’apparente à la fierté immuable de ses figures. Bien qu’installée dans le mythique village de potiers de La Borne, dans le centre de la France au nord de Bourges, Claudine Monchaussé n’adhère pas à l’association qui en fédère toutes les autres adresses. Elle se tient à l’écart de tout, et c’est là qu’il faut aller à sa rencontre, au fond de son jardin, où patiente un autel près duquel l’artiste apparaît parfois lorsqu’on la cherche. Et plusieurs personnalités s’y sont aventurées ces temps-ci, telles que les artistes, designers ou commissaires Benoît Maire, Julien Carreyn, Pascal Yonet, matali crasset et Renaud Regnier avec lesquel·le·s je forme le comité encore restreint d’adeptes ayant été envoûté par l’exceptionnelle qualité de céramiques, couronnées par la sensibilité d’une artiste, que le pays ne peut pas continuer à ignorer.

→ Rédigé à l’occasion de la commission d’acquisition Arts décoratifs, design et métiers d’art 2022 Cnap.fr

Portrait de Jean-Jacques Gentil

Jean-Jacques Gentil est maître en terre sigillée. En France, une quinzaine de céramistes perpétueraient cette technique chérie par les étrusques et célébrée durant toute l’Antiquité occidentale, puis oubliée par l’humanité durant des millénaires jusqu’à ce qu’on en pénètre à nouveau les secrets durant la deuxième moitié du siècle passé. Jean-Jacques Gentil est alors ingénieur agricole, et va se faire licencié pour être en désaccord éthique avec son patron. Il commence à pratiquer le grès utilitaire en autodidacte, jeune père devant s’inventer une source de revenus à l’orée des années 1970. Trois décennies de labeur suivront jusqu’à l’opportunité d’une étude sur les matériaux céramiques portée par le Bureau de Recherches Géologiques et Minières auquel il participe en tant que bénévole. L’initiative consiste en la valorisation des sous-produits de carrières, ce qui lui fait rencontrer diverses qualités de terre qu’il commence à cueillir en consignant leur exacte localisation. Il dispose aujourd’hui d’une collection de 170 argiles méticuleusement répertoriées dans un carnet, et pas une de plus puisque ses pages sont maintenant pleines. Chacune est conservée dans une bouteille en plastique d’un litre et demi, quantité bien suffisante pour les quelques microns qui forment cette peau satinée si caractéristique. L’artisan expérimente l’infini variété des rendus, avec ou sans gazette, selon mille atmosphères dans son nouveau petit four à bois qui carbure. Il vient en effet de quitter l’Auvergne pour emménager à Saint-Julien-Molin-Molette en plein Pilat. Parmi ses trésors, patiente un sublime contenant, marqué par un œil dessiné par le jeu des flammes. « Le feu m’a fait un beau cadeau » dit le potier. Sous l’objet, à côté de sa signature, est gravée l’inscription « 5 F 157/2 », un code permettant de décrire systématiquement chaque pièce. En l’occurrence, celle-ci a été obtenue avec cinq kilos (5) de faïence (F) engobée de terre récoltée à Souvigny dans le Bourbonnais (157) par deux couches (2). L’opération nécessite quatre cuissons. Son couvercle est encore assez mobile car il est conçu pour être scellé. Il s’agit d’une urne funéraire. En visite à son atelier, Jean-Jacques Gentil me confie que c’est la sienne. Et qu’il s’en était façonné deux, ainsi si l’une part, il lui restera l’autre.

→ Rédigé à l’occasion de la commission d’acquisition Arts décoratifs, design et métiers d’art 2022 Cnap.fr

Service de terre vernissée

On la traite de pâte à modeler décorée au vernis à ongle et cuite au soleil. C’est dire combien elle est moquée au sein-même du monde de la céramique. La terre vernissée, joyeuse et utile, rayonne de tout ce qu’on lui reproche, si sud, si colorée. Elle se caractérise par sa monocuisson économique, sa sulfureuse couverte d’alquifoux et sa bonne humeur serviable. Il me semble incontournable que les collections nationales témoignent de l’humilité de cette vaisselle de tradition paysanne, principalement tournée, déclinant un répertoire de formes à partir du principe ancestral du pot. Ainsi, les quarante-huit pièces réunies pour composer ce service incarnent l’actualité d’une technique à travers deux ateliers, mis en perspective de deux figures maintenant historiques. Ces quatre signatures affichent la permanence d’une pratique dans sa diversité, et dessinent une constellation professionnelle et sentimentale. Héloïse Bariol (1983) est passée se former chez Jean-Jacques Dubernard (1955) alors installé dans la mythique Poterie de Chals à Roussillon dans la Vallée du Rhône, où Gérard Lachens (1929-2016) avait lui-même effectué un stage en 1950. Leur ami David Miller (1942-2008) les accompagne par la picturalité enlevée de ses décors. Bols, pichets, saladiers, plats, assiettes, écuelles, bougeoirs, vases et quelques pièces excentriques offrent un panorama unique et généreux sur ce savoir-faire, seulement représenté à ce jour au sein de la collection du Cnap par une quinzaine d’éléments, dont très peu sont utilitaires. À table !

→ Rédigé à l’occasion de la commission d’acquisition Arts décoratifs, design et métiers d’art 2022 Cnap.fr

Attirail de grès

Ce nécessaire, l’est. La cuisson à haute température assure une solidité à l’épreuve de la vie courante. Férocement utilitaire, l’arsenal trônait dans les cuisines et continue aujourd’hui à fasciner par la simplicité de ses formes, par l’évidence de sa réalité. Le grès coriace se ferme pour mieux contenir et résister, en traversant une fournaise alchimique obtenue au gaz ou au bois. Il aura connu la flamme. Le chêne permettra des dépôts de cendre foncés, avec du charme, des nuances rosées, avec du sapin, une tonalité bleutée et lumineuse. La terre est préparée pour être nourrie, voire directement récoltée. Les émaux sont conçus selon des recettes qu’on se partage. Voilà une poterie qui paraît aussi bien coréenne que berrichonne. Elle bénéficie de cette sophistication d’être populaire de partout. Notre panoplie se constitue de quarante-huit éléments de vaisselle, augmentés par deux pièces iconiques, à savoir des assiettes, gobelets, bols, saladiers, cruches, plats, écuelles, coupe à fruits, cruche à distiller, pots à graisse, huiliers et porte-dîner, avec une théière et un pichet en bonus. Tout sert. Magali Wagner (1980) a eu pour tuteur lors de sa formation Michel Cohen (1958) connu pour sa production au four anagama dans les Hautes-Alpes. Dauphine Scalbert (1955) et Lulu Rozay (1931) ont respectivement installé leurs feux en Puisaye et à La Borne, deux hauts lieux en la matière. Différentes générations et géographies convergent vers une passion pour l’usage, et sa traduction dans des contours furieusement ancrés dans un répertoire traditionnel constamment actualisé. Au sein des collections du Cnap, à l’autre bout de l’échelle des températures en céramique, et ailleurs en termes de rusticité, cet « Attirail de grès » complétera à merveille le « Service de terre vernissée » acquis en 2022.

→ Rédigé à l’occasion de la commission d’acquisition Arts décoratifs, design et métiers d’art 2024 Cnap.fr

Portrait d’Anne Verdier

Anne Verdier se permet tout. Dans son four, elle fait ce qu’on empêche ailleurs. Cet antre est son atelier. Elle y entre. Cinq murs scellés d’un sixième définissent sa liberté. Elle l’a construit il y a quinze ans avec la complicité de son père, chaudronnier. C’est un moyen pour cuire gros, un bon mètre cube, à cœur, seule ou presque. Ce modèle Fehler permet une grande autonomie grâce à un alandier unique ne nécessitant aucune équipe. La combustion au bois, en y jetant de grosses branches sans besoin de les fendre, voire de la palette, est amplifiée par de l’air pulsé. On lui souffle dans les bronches. Après vingt-quatre heure jusqu’à 1300°, le chaos s’offre en un épais gisement coloré aux céladons traditionnels et pigments industriels, à extraire à la barre à mine. La céramiste sculpte doublement, en façonnant le mou puis en taillant le dur. Elle transforme ainsi l’argile et toutes les matières qui fondent plus ou moins à haute température en ce foyer qu’elle a fondé à SaintVictor-sur-Rhins dans la Loire en pleine campagne. C’est par là, au bord d’une route qu’elle emprunte depuis toute petite, qu’émerge sa série « Lignes » sur un flanc rocheux. La formation volcanique date de la fin de l’ère primaire, et présente des arrêtes verticales très graphiques. On suit les failles. Elle en prend l’empreinte en pressant deux cents kilos de porcelaine recyclée et préparée au pied. L’estampage est un procédé essentiel, qui s’appuie sur des choses existantes. Ainsi, l’artiste cherche à saisir ce qui est à sa portée, le monde. Elle colle à la réalité autour de l’atelier, et s’autorise à en faire ce qu’elle veut. Tout a fondu, encore une fois.

→ Rédigé à l’occasion de la commission d’acquisition Arts décoratifs, design et métiers d’art 2024 Cnap.fr

Portrait de Philippe Godderidge

Philippe Godderidge est potier-paysan. Il écrit aussi. Il y a un demi-siècle, il quitte Paris pour installer son activité et sa famille dans la campagne normande. Fallait y aller, et un peu tout casser. Romantique et punk, il affirme une terre charnelle. Ça semble juste. La basse température chamarrée lui paraît plus légère, fragile, joyeuse, picturale, plus humaine, et offre un champs alternatif d’expérimentation loin des territoires de ses idoles. Ailleurs. Tout en vendant la viande des bovins qu’il élève, il construit une façon de travailler la chair s’approchant davantage de la peinture que de la poterie qu’il avait apprise, sans école, en atelier. Il monte ainsi les couleurs comme un peintre, de cuisson en cuisson, dans un petit four à gaz qui lui permet de multiplier les couches et les palettes. L’œil en caresse les strates. Toutes se lisent dans l’ordre de leur application, avec pour règle de toujours laisser apparent un bout d’argile nue, de toile vierge. Sa matière est très chamottée pour supporter au mieux les aléas de températures un peu brutales. S’il pose deux morceaux côte à côte, ça va tenir. Et y a une vraie richesse de couleurs là-dedans. La série « Roseraie » témoigne de la fascination du céramiste pour le Vert de cuivre des terres vernissées anciennes, qui trouvent leurs racines partout. La forme devient motif. La pause de l’émail n’est jamais soignée. L’image bucolique assez banale se présente en chantier. Il y a trace de tout, avec l’assurance de mettre un peu de bazar dans le décoratif. De liberté.

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Portrait de Julia Huteau

Julia Huteau s’inscrit entre le four et l’écran. Si elle part bien de dessins numériques réalisés aux casque et manettes connectées afin de mieux défier la gravité, qu’elle étudie ensuite sur un logiciel pour visionner les choses, c’est pour interpréter sur papier ce potentiel avec des outils graphiques traditionnels, et surtout, en passant par une maquette modelée, aboutir à un volume qu’elle seule peut produire. Des yeux aux doigts pour cette série « Rebound », un flux traverse son corps en plusieurs étapes extirpant la réalité virtuelle vers la réalité tout court. Ainsi, les objets sont réalisés à partir d’une terre de creuset tournée au tour, découpée au fil puis assemblée à la barbotine. Chacun relève d’une centaine d’opérations de collages, présentant des creux et coudes que l’imprimante ne sait pas encore façonner aujourd’hui. D’ailleurs son grès est chamotté, ce qui indique qu’il ne passe pas par une buse. Le résultat en cuisson gaz offre d’autres preuves affirmant une navigation entre imagerie électronique et main à la pâte, entre digital et digital. La surface exhibe une texture cabossée brute sur laquelle la glaçure ripe, à rebours de l’esthétique lisse et gommée de l’intelligence artificielle. Pour fusionner le meilleur des propriétés des deux mondes, l’artiste circule entre un fablab voisin et son atelier installé dans une ancienne faïencerie. Ses formes issues d’une autre dimension reçoivent un émail provenant de cette manufacture de vaisselle. Deux ères caricaturent un futur et un passé, entre lesquelles elle glisse son propre présent.

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