Portrait de Bente Skjøttgaard

Bente Skjøttgaard conduit l’argile à destination. Guidée par la terre-même selon la manière dont celle-ci réagit avec son corps, elle véhicule la matière vers la direction qu’il lui faut suivre. Elle l’emporte ainsi là où elle veut, sans la forcer ailleurs, tout en en frôlant les limites. Les formes qu’elle finit par prendre sont générées pour recevoir au mieux un travail d’émail. En cela, il s’agit d’une production picturale qui s’acclimate de la contingence d’un support, car il faut bien poser les couleurs quelque part. Les masses de grès gris sont ainsi soumises à la façon dont elles permettront à la surface de se déployer, en cuisson électrique. Actuellement, l’artiste s’enthousiasme de veilles recettes du maître Jean Carriès dont les rendus résonnent avec les spécimens centenaires qu’elle observe chaque matin lorsqu’elle traverse le parc voisinant son atelier. Cette étendue arborée lui inspire depuis plusieurs années une production émue par ce dont les arbres sont les témoins depuis des siècles. Leur longévité n’empêche pas la nouveauté de surgir, voire à de nouvelles générations de les parasiter. De l’ancien point le neuf. Tout cela coule dans le même sens, sur de l’écorce bien enracinée. Après les nuages dans le ciel, les créatures sous l’eau, elle regarde le végétal sur terre. Dans son coin, elle a pour habitude de travailler en écoutant des livres audio, une littérature qu’on lui susurre à l’oreille. Il est certain qu’elle continue à entendre entre les lignes, ce que lui raconte le reste du temps, la nature.

→ Publié dans le catalogue de l’exposition personnelle « Nature and Glaze » du 6 avril au 26 octobre 2025 au CLAY Museum of Ceramic Art Denmark à Middelfart, Danemark www.claymuseum.dk et traduit en anglais par Maïté Lombard

[EN] Bente Skjøttgaard leads clay to its destination. Guided herself by the very material and how it reacts to her body, she drives it toward the needed direction. She thereby carries it wherever she wishes, without otherwise forcing it, yet verging on its limits. The shapes it eventually assumes are brought about to best receive the glaze work. In that sense, hers is a very pictorial production, accommodating to the contingency of a medium —colours must be placed somewhere, after all. Thus, masses of grey stoneware are subject to the way they will allow the surface to expand in the electric kiln. The artist has been marvelling at the master Jean Carriès’s old recipes, which finishes evoke the centuries-old residents of the park she crosses every morning on her way to the studio. Her gazing at this great stretch of trees has for some years been inspiring her work, deeply moved by these centenarian witnesses. Their longevity still leaves room for novelty to arise, or even for new generations to parasitise them. From the old springs the new, together flowing in the same direction, over deeply-rooted bark. After observing the clouds in the sky and the creatures under water, she turns her attention to the vegetation of the earth. Standing her ground, she is in the habit of working whilst listening to audiobooks, literature whispered to her ears. She undoubtedly keeps on hearing between the lines of what nature tells her the rest of the time.

Portrait de Marit Kathriner

Marit Kathriner étire la terre dans le temps. Elle dit ne pas être assez rapide. Il reste une minute. Le rythme propre à sa production impacte nécessairement les formes qui en résultent, à l’image des plantes qui poussent sans que cela ne se voie. On constate pourtant bien leur présence, et même leur croissance. Peut-être par manque d’attention, sinon par la constitution anatomique de notre œil, certaines choses nous échappent jusqu’à s’imposer. Un ensemble d’une vingtaine de sculptures s’apprête ainsi à éclore après une décennie de latence. L’été est chaud. La matinée est silencieuse. Le soir, on se rafraîchit en famille dans la rivière. Aucun train ne passe plus dans l’ancienne gare aménagée en maison-atelier ceinturée aujourd’hui d’un rempart de végétation. Mais ça circule bel et bien. La sève, surtout. Un élan de vie navigue d’une masse à l’autre, faisant s’épanouir des spécimens pulpeux. Tous figurent une sorte de gestation, corps gorgé en pleine maturité. Pour cela, il faut monter au colombin, parfois à la plaque, des statures stables affirmant leur tenue impudique. Et se dresser n’empêche pas la langueur. Souvent blanche ou presque, pastel et douce, une peau d’argiles et de cendres émaille en cuisson électrique le grès, sans le noyer. L’artiste danse. Ça anime le mouvement. Une intuition la guide pour aller dans des endroits qui ne se dessinent pas, qui ne s’imaginent pas d’avance. Alors sans outil, elle façonne de ses mains, elle creuse de ses doigts. Elle y rentre et en ressort.

→ Publié par R.S.V.P. Editions (Bruxelles) à l’occasion de l’exposition personnelle « Un corps épais de temps » du 19 octobre au 31 décembre 2024 au Centre céramique contemporaine La Borne, France www.laborne.org

[EN] Marit Kathriner stretches the clay in the space of time. She says she’s not fast enough. There’s one minute left. The resulting shapes are necessarily impacted by the rhythm inherent in her production, like plants that grow unnoticed. Yet their presence, and even their growth, is clearly visible. Perhaps due to a lack of attention, if not to the anatomical constitution of our eye, some things tend to escape to us until they impose themselves upon our senses. A group of some twenty sculptures are about to bloom after a decade’s latency. The summer is hot. Mornings are silent. In the evening, the family cools off in the river. No train ever passes through the former station, which has been converted into a workshop house and is now surrounded by a wall of vegetation. However, there is intense traffic going on there. Sap, above all. A surge of life runs from one mass to another, causing pulpy specimens to blossom. All of them represent a kind of gestation, a gorged body in full maturity. To achieve this, it is necessary to mount stable statures, sometimes using a colombin and sometimes a plate, to assert their immodesty. At the same time, standing erected doesn’t prevent languor. Often white or almost white, pastel and soft, a skin of clays and ashes enamels the stoneware in electric firing, without betraying it. The artist dances. It animates the movement. An intuition guides her to places that can’t be drawn, that can’t be imagined in advance. So, without tools, she shapes with her hands, digs with her fingers. She goes in and comes out.