Entretien avec Flora Moscovici

Joël Riff     Quel est l’intérêt d’un entretien ?

Flora Moscovici     Ça m’arrive parfois d’avoir entre les mains des revues des années soixante, d’art ou de cinéma, et j’ai énormément de plaisir à lire ces entretiens poussés dont le format est si long comparé à ceux dont nous avons l’habitude aujourd’hui, où les paroles me semblent toujours hachées et compactées pour être lues d’un coup d’œil en passant, en prenant rarement le temps d’une véritable conversation. Pour un artiste, un entretien c’est aussi l’opportunité de revenir sur certaines choses, de se poser des questions sur la manière dont on travaille, de fouiller pour trouver les mots justes et être honnête. Je me souviens avoir été scotchée lorsque j’étais étudiante en lisant des entretiens de Daniel Buren. Sa parole si virulente, intransigeante, m’impressionnait beaucoup.

JR     Qui est Juliette Roche ?

FM     La première chose qui me vient à l’esprit, c’est que Juliette Roche était la cofondatrice de Moly-Sabata, avec son mari Albert Gleizes. Ce n’est peut-être pas ce qui la caractérise mais c’est un lien qui nous unit tous les trois. Juliette Roche accueillait des artistes à Moly, où presque cent ans plus tard, tu m’as invitée. Mais c’est aussi une artiste qui m’intéresse car elle semble avoir mené sa barque sans se soucier des différents courants qui l’entouraient, en suivant ses désirs. Le titre de cette exposition « On aime trop de choses différentes » est une citation de Juliette Roche extraite d’une interview vidéo de 1969. C’est un moment où elle parle de l’enseignement de Maurice Denis qui évoque le rôle du dessin, « quelque chose que l’on pense et on met une ligne autour ». Et elle lui répondait : « Nous ne savons pas ce que nous pensons, nous aimons trop de choses différentes ». Je me reconnais vraiment dans cette phrase, dans cet appétit, cette envie de regarder dans des directions différentes et de contrer aussi ce rôle du dessin comme la tête pensante.

JR     Justement, qu’aimes-tu ?

FM     J’aime le mouvement, j’aime voyager, j’aime danser, ou plus largement j’aime me déplacer. J’aime travailler in situ et chercher aussi à garder des objets qui seraient comme des traces du processus, des vestiges ou des reliques. Quelque chose qui reste d’une partie plus éphémère. En ce moment je suis aussi contente de retrouver un atelier pour revenir à la recherche dans des temps différents et sur des formats plus petits, même si j’adore travailler à grande échelle. J’ai aussi très envie de refaire des collaborations. En 2024, j’ai invité le compositeur Chassol à réaliser un film musical dans ma peinture pour la Condition Publique, à Roubaix et ça a entrainé mon œuvre dans un autre registre à travers son regard. En avril prochain, je vais travailler prochainement avec une architecte, une chorégraphe et un vidéaste pour un projet à Genève, et je trouve excitants ces temps dédiés à la recherche où l’on ne sait pas comment va évoluer la production. Beaucoup de choses me nourrissent en ce moment, dont la littérature. Je suis en pleine lecture d’un livre qu’on m’a offert récemment : Un désir démesuré d’amitié d’Hélène Giannecchini. La peinture aussi, j’ai vu une exposition de Fra Angelico à Florence qui m’a donné envie de ré-explorer l’objet retable (j’avais fait une série de pièces qui portaient ce titre « Retables » en 2013) et qui m’a beaucoup inspirée en terme de couleurs. Mais à d’autres moments ça peut être le cinéma, la danse, le théâtre et l’art contemporain bien sûr.

JR     À Paris, à New York, à Serrières, à SaintRémy-de-Provence, Juliette Roche travaillait chez elle. En quoi est-ce important d’avoir son atelier à la maison ?

FM     Jusqu’à récemment je t’aurais peut-être répondu que ce n’était pas important pour moi et qu’en travaillant in situ mon atelier pouvait être partout. Aujourd’hui, j’ai un atelier dans ma maison, c’est arrivé à un moment où je ressentais le besoin de pouvoir expérimenter en dehors des projets in situ, et d’avoir un lieu qui soit comme un moteur, qui donne de l’énergie. Et avec les enfants, le fait de travailler à la maison permet une porosité plutôt que de tout dissocier comme si j’allais au bureau.

JR     Dans cet entretien que tu évoques donnant accès à la parole de Juliette Roche, celle-ci confie qu’elle et ses camarades passaient leur temps à demander à leurs maîtres : « Qu’est-ce que la forme ? Est-ce que c’est ce qu’on voit, ou ce dont on se souvient, ou ce qu’on invente ? ». Alors, qu’est-ce que la forme ?

FM     La forme peut être tout cela à la fois, ce qu’on voit, ce dont on se souvient, ce qu’on invente. Pour moi c’est un peu particulier, car il n’y a pas vraiment de forme, puisque mes peintures s’intègrent souvent à la forme architecturale sans y apporter d’autre motif. Et lorsque ce n’est pas sur un bâtiment, c’est tout de même s’adapter à un matériau qui devient la forme : un parchemin, une planche de bois, des tuiles. Mais je me sens néanmoins concernée par ces questions. L’autre jour quelqu’un m’a demandé comment j’en étais venue à faire des grandes peintures et je racontais que j’avais commencé par le portrait d’après modèle, en peignant sur le vif et que ça avait peu à peu dévié vers l’espace, mais pendant longtemps je ne me sentais pas du tout abstraite. Je viens de la figuration et aujourd’hui encore, je travaille d’après ce que je vois, ce que j’observe. Et même si le résultat est fait de couleurs, ce ne sont pas des couleurs abstraites. Pour la palette je puise souvent dans l’environnement ou dans le contexte, ce n’est pas vraiment une œuvre d’imagination au départ, même si après ça se transforme avec des nuances intermédiaires que j’ajoute, avec une intention d’aller vers la lumière, d’aller vers l’intensité.

JR     Que penses-tu du qualificatif « fauve » ?

FM     C’est un terme que j’apprécie, même si je sais qu’il vient d’un critique et que les peintres appelés ainsi ne se définissaient pas comme ça. Ça pouvait d’ailleurs être perçu comme un terme péjoratif mais ça sonne aussi comme un rugissement et je trouve que ça définit bien ces couleurs tellement intenses, ces peintures qui pouvaient paraître violentes mais qui ont gardé leur force aujourd’hui. Quand j’étais enfant, j’ai eu une période la carte postale du Rouge à lèvres de František Kupka accrochée dans ma chambre. J’avais flashé sur ce tableau, qui est aussi associé au fauvisme, même si ce n’était pas un fauve « pur jus » comme Henri Matisse, qui compte aussi énormément pour moi, toutes périodes confondues.

JR     Juliette Roche célébrait les Nabis. Quel est ton propre lien à la Bretagne ?

FM     Dans l’exposition que j’ai organisée récemment dans mon atelier, je me suis rendue compte qu’il y en avait beaucoup, plus que je ne croyais. Ma mère était bretonne, mais pendant longtemps je n’ai connu qu’une petite partie de la Bretagne, autour de Dinan. Ensuite il y a eu l’île de Groix, où je passais mes vacances à l’adolescence. C’était à la fois le lieu du collectif, de la transgression et le rapport direct à l’océan. Et puis au fil des rencontres et du travail, ma relation à cette région s’est élargie. J’ai vécu quelques années à Douarnenez, un petit port de pêche dans le Finistère où vivent maintenant beaucoup d’artistes, je ne sais pas si c’est le Pont Aven de notre époque mais c’est un point de regroupement important aujourd’hui. J’ai aussi enseigné aux Beauxarts de Brest et je suis toujours en contact avec des jeunes artistes de cette ville. Concernant la filiation aux Nabis de Juliette Roche, j’ai pour ma part beaucoup regardé Pierre Bonnard, c’est un peintre important pour moi, notamment pour ses gammes colorées très lumineuses, complémentaires ou en camaïeu, la présence du geste, la relation intérieur/extérieur et le rapport au paysage.

JR     Es-tu artiste ou peintre ?

FM     Quand j’étais encore étudiante, un professeur m’a dit un jour : « Tu t’assumes enfin comme peintre ». Je ne sais pas pourquoi, mais je l’ai très mal pris. J’ai fait mes études à l’école d’art de Cergy, c’était une école conceptuelle, les peintres étaient un peu à part, et moi, je ne voulais pas être à part, je voulais faire de l’art et que ça puisse intéresser tout le monde, pas seulement les gens qui aiment la peinture. Je pense que ça a aussi eu une influence sur la manière dont j’ai développé mon travail, en tout cas les premières années. Aujourd’hui, je me sens à la fois artiste et peintre, même si je n’aime pas trop la dénomination « artiste peintre » que je trouve un peu vieillotte. En général je dis que je suis artiste plasticienne, ça ouvre plus de possibles, je fais de la peinture mais ça ne m’empêche pas de faire des installations ou même des performances lors de collaborations avec d’autres artistes…

JR     On sent que pour Juliette Roche, on doit pouvoir nommer ce qu’elle peint. Que peins-tu ?

FM     Juliette Roche semble en effet avoir un désir de clarification et d’ailleurs, elle peint des choses très différentes : des scènes fantasmées et d’autres plus réalistes, des scènes urbaines, des scènes de danse, des piques-nique, des paysages, des portraits, dans les boîtes de nuit, au match de boxe, au parc, au café. Dans cette exposition, on voit surtout des bouquets, un thème domestique avec lequel je n’étais pas très à l’aise au premier abord, même si je les trouve très beaux. Je me suis toujours sentie embarrassée en choisissant des fleurs pour des bouquets. On pourrait pourtant penser qu’il s’agit d’un assemblage de couleurs, donc une forme de continuité pour moi mais pas du tout. Je ne sais pas si c’est lié au prénom que je porte mais je me sens comme une étrangère avec les bouquets, sauf peut-être avec un bouquet de mimosa, mais les compositions m’angoissent terriblement. Je crois que je les préfère en peinture. Pour revenir à ta question, je peins des nuances de couleur, comme une lumière qui se colore et évolue en passant sur une surface. Je ne représente pas la lumière — je ne serais pas assez virtuose pour le faire même si je le voulais — mais j’essaie de recréer un peu de lumière à ma façon, avec des maladresses, des imperfections, mais une volonté d’éclairer, voire d’illuminer quelque chose. Lorsque je dis que je pars d’éléments que j’observe, ça peut être par exemple une brique ; et ce ne sera pas la couleur mais les couleurs de la brique que je cherche : la partie plus brune, celle plus rosée, la partie rougeoyante, celle qui tire presque vers le violet, la partie un peu passée, presque orangée, c’est toutes les nuances d’un matériau qui évoluent avec le relief, l’usure, et toujours la lumière, qui m’intéressent et que je tente de transposer dans un échec perpétuel car ça devient autre chose mais c’est aussi à ce moment-là qu’il y a une transformation qui s’opère et qui nous emmène ailleurs, hors de toute représentation.

Publié à l’occasion de l’exposition « On aime trop de choses différentes » avec Juliette Roche à la Galerie Pavec (Paris) du 5 au 28 février 2026

Potier joyeux – Entretien avec Jean-Jacques Dubernard

Il incarne une terre vernissée réjouie, et a œuvré durant plus de quarante ans à la Poterie des Chals qu’il vient de quitter. Aujourd’hui dans son nouvel atelier au cœur de Vienne en Isère, il continue à façonner l’argile avec respect et insolence sur son tour à pédale. Sa constance est rythmée par la cadence de sa girelle. Nourri par les rencontres, il perpétue le savoir-faire d’une céramique qu’on tutoie.

Joël Riff     Comment es-tu devenu potier ?

Jean-Jacques Dubernard     C’est vraiment le hasard de la vie. J’arrête mes études quinze jours avant le Bac, filière G3, techniques commerciales. Je savais ce que je ne voulais pas faire. On est en 1975. J’ai du temps libre et vais dans un centre social voir une jeune fille. J’y reste six mois à faire plein de trucs, à essayer des tours électriques, et Madame Ventalon qui y anime des ateliers décide de m’accompagner dans une poterie que je ne connais pas encore, chez Jean-Marie Paquaud. Nous sommes le 6 avril 1976, et j’apprendrai plus tard que c’était son anniversaire. On lui donne une espèce de soupière que j’avais faite, le chef-d’œuvre du centre social, aussi lourde pleine que vide, et Paquaud dit : « C’est bien ». En vrai, pas du tout, mais je pense que ça l’arrangeait : Début avril, faut aller piocher à la carrière. C’était un samedi et il me dit de revenir lundi. À l’époque, il y avait un tas de terre dite de l’autoroute, au moment où on construisait l’A7. Fallait pelleter cinq tonnes en trois jours. Puis j’ai eu droit de tourner un peu, sur le tour de l’apprenti. Il avait beaucoup moins d’inertie mais plus pratique à arrêter et à relancer. J’avais des formes à faire, des petits pots à cactus. Après, il m’a fait faire des pots à géranium. Mais l’apprentissage par la répétition était une bonne école. Ça m’a pas contrarié. Cette discipline aujourd’hui, ce sera sûrement de la liberté pour demain.

JR     Trois ans plus tard, tu commences à louer la poterie, et en 1985, tu l’achètes, pour y travailler durant plusieurs décennies. N’est-ce pas lassant de répéter les mêmes gestes ?

JJD     Non. Cette continuité a été un plaisir plus qu’une contrainte. D’abord, en comparaison avec les facturiers de 1880, on faisait plus du tout la même production. Du moins, y avait quelques bases, des pots pour faire cailler le lait, faire du fromage, des saladiers paille et vert à l’extérieur, des cruches à eau, mais en quantité ridicule. Des biches à lait, on en vendait quand même mille par an. Cette continuité, c’est ce qui me plaît, de ne pas réinventer la céramique au bout de deux ans de pratique. Et continuer la vie de cet atelier, en en gardant l’esprit, populaire, paysan, un peu rigolo, très basique en couleurs, quatre engobes, une terre blanche et une terre rouge, du cuivre, du cobalt, du fer, du manganèse, et puis voilà.

JR     Pourquoi la terre vernissée ?

JJD     J’aime la céramique en général, du grec Keramos qui veut dire terre cuite. Tout le monde peut s’y retrouver. Dès qu’il y a de l’argile, il y a quelqu’un qui l’a tripotée. Mais c’est vrai que j’ai une petite fibre pour la poterie populaire. C’est l’ancêtre de la BD. Il y a toujours une petite histoire. Gérard Lachens et Philippe Sourdive, quasiment des sauveteurs de cette technique, ont vraiment eu le souci de récolter ce truc de pauvre. D’abord, je suis tombé dedans, comme Obélix. Dans la terre vernissée, je me sens bien. Un peu souriant, c’est gai, il y a de la couleur. Et la monocuisson, c’est bien, ça économise l’énergie. Ce que j’aime, c’est ce mélange, de bosser avec une tuilerie active depuis 1740, de tourner des pièces pour d’autres, de prendre des gens en stage, de recevoir les artistes de Moly-Sabata située à quelques kilomètres de là.

JR     Tu ouvres volontiers ton atelier à des personnes de tout horizon. Peux-tu revenir sur quelques collaborations ?

JJD     C’est pas moi qui ait inventé l’idée de faire des échanges avec d’autres artistes, c’est Paquaud, avec Anne Dangar. À l’époque, fallait plutôt fournir les paysans, et y a une australienne qui arrive, élève d’Albert Gleizes, qui va faire du cubisme sur de la terre vernissée. C’est vraiment une chose qui m’a marqué. Je n’ai pas de formation universitaire mais j’ai appris beaucoup de cette relation de travail entre un anarchiste bossant depuis ses douze ans dans une usine sans sécurité sociale ni congés payés, et une anglicane convertie au catholicisme. Je trouve que ça détend au niveau des intégrismes, et c’est important de se mélanger. J’ai fait de grandes cuissons avec des copains où on invitait des artistes à décorer les poteries, et on pouvait être des centaines autour de bœufs à la broche. Puis j’ai travaillé durant dix ans avec le peintre arménien Maurice Der Markarian (1928-2002), ainsi qu’avec le calligraphe tunisien Lassaâd Metoui et la photographe alsacienne Marianne Marić, entre autres. Et Lætitia Casta. J’ai aussi beaucoup bossé avec le Musée gallo-romain de Saint-Romain-en-Gal, un des plus beaux musées de France voire d’Europe où une équipe très dynamique fait des cuissons expérimentales. Je suis pas voyageur, mais si on me pose quelque part, tout va bien. J’ai ainsi rencontré des potiers coréens lors de ma participation à la Biennale de la Céramique là-bas en 2007. Faut savoir que pendant longtemps, le Japon et la Chine venaient y capturer des artisans pour emporter leur savoir-faire.

JR     Tu compares parfois le tournage à un art martial.

JJD     Si t’apprends pas avec, t’apprends contre. Cinq cents grammes de terre est plus fort que n’importe qu’elle personne de soixante-dix kilos, qu’il soit noir ou blanc, jeune ou vieux, gros ou maigre, hétéro ou homo, c’est l’égalité complète, c’est la terre qui va gagner. C’est une question d’équilibre, la terre est molle et elle bouge, toi tu dois être fixe et tétanisé. Il faut un peu débrancher le cerveau. Il y a plein d’infos dans les mains. Et en même temps, tu fais du yoga, la respiration compte beaucoup. D’ailleurs faut couper son souffle, c’est le seul moment où je ne parle pas.

JR     Tu t’impliques beaucoup dans D’Argiles qui célèbre bientôt ses 30 ans. Quelle est cette association ?

JJD     C’est le regroupement des céramistes de Rhône-Alpes, à l’origine de la formation de la Maison de la Céramique de Dieulefit. C’est un rêve qui s’est réalisé : faire des suivis très individualisés, très en lien avec le réseau des potiers de la région, grâce à des tuteurs et tutrices qui facilitent la professionnalisation. Et on organise aussi des marchés. C’est grâce aux associations et à leurs membres que le métier réussit à se fédérer. Terres de Provence et Terres d’Aquitaine ont été les premières à générer des événements autour de la céramique. Aujourd’hui, elles sont une quinzaine à former le Collectif National des Céramistes qui regroupe 750 ateliers. Localement, Figlinæ a organisé de belles manifestations à Roussillon.

JR     Et Vienne, c’est comment ?

JJD     J’ai pu récupérer un tour à pédale, et ça a été, après mon mariage avec Nathalie, le plus beau jour de ma vie. Il a plus de cent cinquante ans, et une histoire : c’était celui de Geneviève de Cissey puis d’Aguilberte Dalban. Y a un côté Amsterdam parce que je suis en vitrine, pour que les gamins, les parents qui sortent de l’école, les touristes puissent voir un potier tourner. Un potier urbain, urbain dans tous les sens du terme d’ailleurs.

EXERGUE | « Faire les choses sérieusement sans se prendre au sérieux »

FOCUS SUR UNE CHANTE-PLEURE | « C’est l’objet qui me fascine le plus au monde. C’est rien, des petits trous dessous, un gros trou dessus. Je pense que ça résume parfaitement mon rapport à la céramique. C’est un peu utile, c’est pas mal ludique, c’est simple et génial. Et c’est Laurence Ravel-Cabrero, maîtresse de conférence à l’Université de Pau, spécialisée en Histoire de l’Art Médiéval, qui a comblé mes connaissances sur le sujet. Ce qui m’épate, c’est la variété. Il existe des modèles espagnols, anglais, flamands, norvégiens. Y en avait partout. Et ça marche avec un enfant de quatre ans autant qu’avec une mamie. Tu peux arroser ton jardin ou prendre une douche. Au Moyen-Âge, y en avait de un à cent litres. C’est tourné comme une buire, une chose assez ventrue, avec un goulot, un petit col. C’est très rustique, et après tu peux délirer sur le truc. »

JEAN-JACQUES DUBERNARD EN 5 DATES | 1976 Rencontre avec le Père Paquaud à la Poterie des Chals à Roussillon | 1985 Achat de la Poterie des Chals après l’avoir louée dès 1979 | 1993 Président fondateur de l’association D’Argiles | 2006 Labellisation Entreprise du Patrimoine Vivant | 2020 Installation dans son nouvel atelier à Vienne

Publié dans la Revue de la Céramique et du Verre #246, Septembre – Octobre 2022

Entretien avec Marion Verboom

Joël Riff     Voici votre première monographie. Lorsque vous ouvrez ce type d’ouvrage, que lisez-vous en premier ?

Marion Verboom     Je ne lis pas les textes en priorité. Je les zappe si les images n’offrent pas de résistance, ou si le texte n’engendre pas une certaine forme de création, indépendante du travail plastique. À la fin, quand j’ai vraiment bu tout le contenu iconographique et que cela m’interroge, j’essaie de trouver les mots de l’artiste, des éléments clés de sa biographie ou de sa technicité. Je me penche aussi avec beaucoup d’attention sur l’index, sur les titres et la composition des œuvres, sur ce dont elles sont faites.

JR     La substance des choses, justement, est flagrante lorsque l’on aborde votre travail. Vos volumes affichent des qualités de surface toujours sensationnelles. Comment naviguez-vous au sein des matériaux que vous manipulez ?

MV     De la fascination que j’éprouve pour une matière et de la technique qu’il faut employer pour la mettre en œuvre découle la forme. J’aime apprendre les techniques et leur histoire, et les interpréter à ma façon, dans mon atelier, selon mes possibilités singulières et la configuration de mon espace. Je suis novice en tout. Comme je suis très gourmande de nouvelles textures, opacités, transparences, couleurs déjà présentes dans l’état premier des matériaux, il me faut ensuite les contraindre et les assembler sans perdre leurs dispositions initiales. Et cela est souvent très dur, car il faut que la beauté originelle des matériaux ne soit pas trop abîmée par la rigueur du travail lui-même. Mon choix vers telle ou telle matière est strictement guidé par l’émotion et la curiosité, l’énigme que représente un métier artisanal.

JR     Cette disposition à fabriquer soi-même irrigue toute votre production. Chaque œuvre, qu’elle soit issue d’une expérimentation personnelle ou d’une commande à laquelle vous répondez, s’offre à vous comme une opportunité d’absorber un savoir-faire supplémentaire au sein de l’éventail grandissant que vous développez. On peut s’interroger sur les voies que vous empruntez pour vous instruire. Comment apprenez-vous ?

MV     J’ai d’abord un diplôme d’état de rocailleur, ayant suivi une courte formation dans un lycée technologique. Plus tard, afin de réaliser mes pièces de diplôme, j’ai été une élève régulière de l’atelier de moulage à l’École des beaux-arts de Paris, où j’ai beaucoup appris de Philippe Renault. Puis je me suis formée à la céramique lors d’une résidence à l’European Ceramic Work Center aux Pays-Bas. Et j’ai complété mes connaissances sur la pâte de verre jusque-là glanées au gré de tutoriels sur internet et de livres spécialisés, en allant quelques jours au Centre européen de recherches et de formation aux arts verriers, en Lorraine.
Ma façon d’apprendre de nouvelles techniques est très chaotique, et motivée par le désir de réalisation d’une pièce. C’est donc toujours très spécifique. Et généralement, plus la technique m’est étrangère, plus ce désir est virulent.
Mes connaissances sur une pluralité de matériaux au fil du temps s’agrègent pour former une sorte de palette que je peux convoquer pour diversifier une technique dite traditionnelle. Par exemple, l’acétate se travaille uniquement en assemblant des formes découpées dans une plaque. Je désirais pouvoir utiliser la technique du moulage pour sortir cette matière industrielle de son application dans la lunetterie. Ainsi, j’ai réussi à trouver quelque chose de plus organique encore dans la matière elle-même, car le moulage faisait apparaître des bulles par transparence, des mélanges de couleurs. Tous ces aspects, plutôt vécus dans le milieu industriel comme des défauts, je les convoitais.

JR     Par votre obstination, vous aimez contredire, ou du moins tenter envers et contre tout des alternatives. Votre appétit nous emporte dans une tornade d’interrogations.

MV     Comment dissoudre l’acétate et le reconstituer ? Pourquoi se consolide-t-il en un magma gazeux ? Quelle est la différence entre le verre et le cristal ? Quelle est la courbe de cuisson à construire pour que ce cristal n’éclate pas en refroidissant ? Y a-t-il un lien entre la rocaille des jardins maniéristes et le rocailleur de l’après-guerre ? De quelle région est issu le grès rouge et à quelle profondeur est-il le plus beau ?
Les questions chimiques, géologiques et historiques que la matière me fait me poser animent et sont le ferment de mon activité. La forme en devient presque anecdotique. En tout cas, c’est souvent la matière qui la constitue qui guide la danse volumétrique.

JR     On aborde couramment la question des matériaux en sculpture par une voie technique – passionnante au demeurant. Mais cette dimension ne doit pas tempérer l’aspect politique du choix de telle ou telle ressource. La puissance d’une œuvre reflète le pouvoir en présence. Vous m’avez récemment appris le terme « chryséléphantine » qui désigne un façonnage inédit et fastueux. Pouvez-vous nous décrire ce procédé, et ce qu’il éveille en vous ?

MV     Oui, il s’agit par exemple d’Athéna Parthénos, attribuée à Phidias. J’étais abasourdie par l’idée qu’un bâtiment tel que le Parthénon ait été créé seulement pour servir d’écrin à cette sculpture. Il a fallu que le sacré et la richesse la maçonnent pour qu’il en soit ainsi. Et c’est effectivement à cause de ce qui la constituait, l’or et l’ivoire, deux matériaux tels que la sculpture était une pompe à fortune, donc un instrument de pouvoir. Le corps de la déesse a été fabriqué en bois, puis recouvert de plaques d’or et d’ivoire, comme une banque en strates. Son extrême valeur est aussi vraisemblablement la raison pour laquelle elle n’existe plus. Aujourd’hui, nous découvrons seulement son coffre en quelque sorte, et cette sculpture en creux brille par son absence, et non plus par la lueur de ses reflets dorés.

JR     Et Zeus eut une statue à son effigie à Olympie, réalisée suivant la même stratification d’opulences, connue pour figurer parmi les Sept Merveilles du monde. Cette surenchère propre aux démonstrations de bravoure humaine épate, bien sûr. Mais dans vos réalisations, malgré une flagrante ampleur, on ressent toujours une forme d’humilité. Ce sentiment évoque autant l’humeur des grands bâtisseurs contribuant à une construction qui nous dépasse que la philosophie du potier fabriquant tout à partir de rien. Comment gérez-vous cet équilibre entre grandeur exponentielle et déférence envers la matière ?

MV     Il me semble effectivement que la matière mène la danse dans la réalisation d’une sculpture. C’est son poids, sa ductilité, les instruments pour son façonnage qui décident. J’étudie souvent longuement les matériaux et leurs possibilités avant de leur donner corps. La forme est juste un prolongement des qualités intrinsèques d’une matière. Par exemple, en ce moment, je travaille le verre moulé. Et ce qui me fascine le plus, c’est la façon dont le spectre chromatique se révèle dans la masse, dans l’épaisseur. Il faut donc que je trouve une forme qui incarne la nature de ce spectre. Je vais aller farfouiller dans la science et la physique. Je voudrais que la forme soulève la matière, au sens propre et figuré.

JR     Parfait, nous voilà dans les nuances de tout jargon. Plusieurs de vos ensembles, tels que « Tectonie » ou « Achronies », paraissent fonctionner comme une langue à part entière, une combinatoire d’éléments que l’on articule en phrases. Et cette dimension modulaire se perçoit dans d’autres pièces encore. Quel est votre rapport à la linguistique, à la littérature et au mot en général ?

MV     Je suis fascinée par la construction des idées et par les personnes qui maîtrisent l’art de disposer de cela par l’écriture, et je ressens comme un manque intellectuel à le faire. J’ai l’impression de ne pas savoir créer les enchaînements qui permettent le partage. La forme plastique envisage l’expression des idées sans avoir à argumenter. La sculpture me permet d’être très directe. Je n’aime pas la finitude des mots. J’ai d’ailleurs peur de répondre à vos questions par écrit, car il ne m’est ensuite plus possible de changer d’avis.
Les séries « Tectonies », « Achronies » et « Lectio difficilior potior » sont effectivement un alphabet de gypse. Et je peux en disposer comme je le souhaite, dans une durée infinie. J’ai le droit de redéployer une forme avec une matière différente. Cette forme prendra une tout autre orientation, idem avec l’enchaînement des fragments. L’alphabet maya, lui, a été très dur à déchiffrer, car les idéogrammes évoluent sans cesse, au gré des élans artistiques des scribes.
Ma relation aux écrits est guidée par mon activité plastique, ce qui m’écarte un peu des romans, mais me rapproche de la poésie. De façon assez égocentrique, je cherche ce qui peut répondre à mes questions dans les livres, mais souvent je me retrouve avec encore plus de questions, auxquelles il faut que je trouve des réponses.

JR     Comment déterminez-vous vos titres, qui relèvent chaque fois d’un lexique aiguisé ?

MV     La terminologie issue de la science, qu’elle soit géologie, archéologie, linguistique, psychologie, ethnologie, théologie, etc., est souvent une réponse à une pratique particulière que j’ai dû mettre en œuvre. Ou bien, elle lui fait simplement écho. Je lis et m’intéresse un peu à tout ce qui donne des explications pragmatiques.

JR     On vous imagine aisément piocher dans les manuels. Mais y a-t-il des images aux murs de votre atelier ?

MV     Non, pas vraiment. Je peux, à de rares occasions, me constituer un mur d’images qui va me servir pour amorcer un corpus de travail, entrecroiser des sources et des idées, mais il disparaît assez rapidement, car j’ingère et altère tout cela au point que j’intériorise toutes ces images. Si elles restent collées sur mon mur, soit je les évite, soit je pose quelque chose devant.
Actuellement, j’ai laissé le patron d’un volume à réaliser, quelques mots et un croquis qui est là depuis cinq ans. Le vide sur les murs et de l’espace m’aide à projeter ma pensée. Je le fétichise, le vide étant difficile à tenir, car j’ai tendance à l’investir avec plaisir. La fourniture iconographique n’est pas une béquille, elle serait plutôt un frein. Le travail de la mémoire sur elle est plus intéressant que la contemplation.
J’ai laissé assez longtemps dans mon atelier un détail floral d’une sculpture de Jean-Baptiste Carpeaux, et pour répondre à cette question, je viens de retrouver, accroché derrière d’autres papiers, le jeune homme nu d’Hippolyte Flandrin. C’est un mille-feuille bien enseveli.
Quel est votre sentiment sur l’iconographie présente dans les ateliers d’artiste ?

JR     C’est de vous qu’il est question ici, mais tout le monde sera attentif à votre réflexe à toujours retourner les choses. Cette force est irrésistible dans votre travail.
Et alors que le médium de la sculpture implique une conscience de la matière, elle motive généralement une résistance avec sa pesanteur, une célébration de sa réalité. La manière dont vous la pratiquez relève indéniablement du défi. Quelles sont vos limites ?

MV     La limite est effectivement la pesanteur, que cela soit dans l’érection sur l’axe vertical, de matière et de fragments, ou la suspension sur l’axe horizontal, ou bien encore la contention de matière au sein d’un volume dont elle voudrait se soustraire, s’épancher, et fuir.
Il y a aussi le poids et l’espace : ce que je peux porter, ce que je peux abriter, la taille de mon atelier, la taille de la porte d’entrée, ce que mon corps accepte de fournir comme force. Tout cela se présente à moi comme une limite très pragmatique. Je ne préfère pas trop penser à la limite parce qu’elle me contraint et qu’elle me rend folle de frustration. Mais malgré cela, quand je pense à quelque chose que je ne peux pas faire, que je ne connais pas, qui semble mystérieux, inaccessible et compliqué, je finis par y aller, comme dernièrement mettre à exécution, seule dans mon atelier, la technique de la pâte de verre. Ou en 2012, construire un labyrinthe en céramique. Cela me donne l’occasion d’organiser de nouveaux emboîtements de matériaux, d’enchaîner sur de nouvelles méthodologies et de ramifier un peu plus mon travail sculptural.
Comme me disait Didier Vermeiren, « produire une sculpture, c’est créer un problème. » Je vois chaque nouvelle sculpture comme une équation insérée dans une chaîne de problèmes en phase de résolution.

Publié dans la monographie « Peptapon » de Marion Verboom aux Éditions Dilecta (Paris), Septembre 2022