Portrait de Claudine Monchaussé

Claudine Monchaussé déploie depuis six décennies un travail de la terre d’une grande constance. L’argile bien que cuite, demeure nue, et affiche la flagrance d’une humanité offerte. Toujours, les principes de fertilité animent ses statures verticales, furieusement dressées à travers les âges. Aucune reconnaissance institutionnelle, ni prix, ni monographies, n’ont jusque-là célébré sa production développée avec détermination depuis un atelier tapissé d’images de vierges et de taureaux, sans se soucier des validations extérieures. La détermination de l’artiste s’apparente à la fierté immuable de ses figures. Bien qu’installée dans le mythique village de potiers de La Borne, dans le centre de la France au nord de Bourges, Claudine Monchaussé n’adhère pas à l’association qui en fédère toutes les autres adresses. Elle se tient à l’écart de tout, et c’est là qu’il faut aller à sa rencontre, au fond de son jardin, où patiente un autel près duquel l’artiste apparaît parfois lorsqu’on la cherche. Et plusieurs personnalités s’y sont aventurées ces temps-ci, telles que les artistes, designers ou commissaires Benoît Maire, Julien Carreyn, Pascal Yonet, matali crasset et Renaud Regnier avec lesquel·le·s je forme le comité encore restreint d’adeptes ayant été envoûté par l’exceptionnelle qualité de céramiques, couronnées par la sensibilité d’une artiste, que le pays ne peut pas continuer à ignorer.

→ Rédigé à l’occasion de la commission d’acquisition Arts décoratifs, design et métiers d’art 2022 Cnap.fr

Portrait de Jean-Jacques Gentil

Jean-Jacques Gentil est maître en terre sigillée. En France, une quinzaine de céramistes perpétueraient cette technique chérie par les étrusques et célébrée durant toute l’Antiquité occidentale, puis oubliée par l’humanité durant des millénaires jusqu’à ce qu’on en pénètre à nouveau les secrets durant la deuxième moitié du siècle passé. Jean-Jacques Gentil est alors ingénieur agricole, et va se faire licencié pour être en désaccord éthique avec son patron. Il commence à pratiquer le grès utilitaire en autodidacte, jeune père devant s’inventer une source de revenus à l’orée des années 1970. Trois décennies de labeur suivront jusqu’à l’opportunité d’une étude sur les matériaux céramiques portée par le Bureau de Recherches Géologiques et Minières auquel il participe en tant que bénévole. L’initiative consiste en la valorisation des sous-produits de carrières, ce qui lui fait rencontrer diverses qualités de terre qu’il commence à cueillir en consignant leur exacte localisation. Il dispose aujourd’hui d’une collection de 170 argiles méticuleusement répertoriées dans un carnet, et pas une de plus puisque ses pages sont maintenant pleines. Chacune est conservée dans une bouteille en plastique d’un litre et demi, quantité bien suffisante pour les quelques microns qui forment cette peau satinée si caractéristique. L’artisan expérimente l’infini variété des rendus, avec ou sans gazette, selon mille atmosphères dans son nouveau petit four à bois qui carbure. Il vient en effet de quitter l’Auvergne pour emménager à Saint-Julien-Molin-Molette en plein Pilat. Parmi ses trésors, patiente un sublime contenant, marqué par un œil dessiné par le jeu des flammes. « Le feu m’a fait un beau cadeau » dit le potier. Sous l’objet, à côté de sa signature, est gravée l’inscription « 5 F 157/2 », un code permettant de décrire systématiquement chaque pièce. En l’occurrence, celle-ci a été obtenue avec cinq kilos (5) de faïence (F) engobée de terre récoltée à Souvigny dans le Bourbonnais (157) par deux couches (2). L’opération nécessite quatre cuissons. Son couvercle est encore assez mobile car il est conçu pour être scellé. Il s’agit d’une urne funéraire. En visite à son atelier, Jean-Jacques Gentil me confie que c’est la sienne. Et qu’il s’en était façonné deux, ainsi si l’une part, il lui restera l’autre.

→ Rédigé à l’occasion de la commission d’acquisition Arts décoratifs, design et métiers d’art 2022 Cnap.fr

Service de terre vernissée

On la traite de pâte à modeler décorée au vernis à ongle et cuite au soleil. C’est dire combien elle est moquée au sein-même du monde de la céramique. La terre vernissée, joyeuse et utile, rayonne de tout ce qu’on lui reproche, si sud, si colorée. Elle se caractérise par sa monocuisson économique, sa sulfureuse couverte d’alquifoux et sa bonne humeur serviable. Il me semble incontournable que les collections nationales témoignent de l’humilité de cette vaisselle de tradition paysanne, principalement tournée, déclinant un répertoire de formes à partir du principe ancestral du pot. Ainsi, les quarante-huit pièces réunies pour composer ce service incarnent l’actualité d’une technique à travers deux ateliers, mis en perspective de deux figures maintenant historiques. Ces quatre signatures affichent la permanence d’une pratique dans sa diversité, et dessinent une constellation professionnelle et sentimentale. Héloïse Bariol (1983) est passée se former chez Jean-Jacques Dubernard (1955) alors installé dans la mythique Poterie de Chals à Roussillon dans la Vallée du Rhône, où Gérard Lachens (1929-2016) avait lui-même effectué un stage en 1950. Leur ami David Miller (1942-2008) les accompagne par la picturalité enlevée de ses décors. Bols, pichets, saladiers, plats, assiettes, écuelles, bougeoirs, vases et quelques pièces excentriques offrent un panorama unique et généreux sur ce savoir-faire, seulement représenté à ce jour au sein de la collection du Cnap par une quinzaine d’éléments, dont très peu sont utilitaires. À table !

→ Rédigé à l’occasion de la commission d’acquisition Arts décoratifs, design et métiers d’art 2022 Cnap.fr

Attirail de grès

Ce nécessaire, l’est. La cuisson à haute température assure une solidité à l’épreuve de la vie courante. Férocement utilitaire, l’arsenal trônait dans les cuisines et continue aujourd’hui à fasciner par la simplicité de ses formes, par l’évidence de sa réalité. Le grès coriace se ferme pour mieux contenir et résister, en traversant une fournaise alchimique obtenue au gaz ou au bois. Il aura connu la flamme. Le chêne permettra des dépôts de cendre foncés, avec du charme, des nuances rosées, avec du sapin, une tonalité bleutée et lumineuse. La terre est préparée pour être nourrie, voire directement récoltée. Les émaux sont conçus selon des recettes qu’on se partage. Voilà une poterie qui paraît aussi bien coréenne que berrichonne. Elle bénéficie de cette sophistication d’être populaire de partout. Notre panoplie se constitue de quarante-huit éléments de vaisselle, augmentés par deux pièces iconiques, à savoir des assiettes, gobelets, bols, saladiers, cruches, plats, écuelles, coupe à fruits, cruche à distiller, pots à graisse, huiliers et porte-dîner, avec une théière et un pichet en bonus. Tout sert. Magali Wagner (1980) a eu pour tuteur lors de sa formation Michel Cohen (1958) connu pour sa production au four anagama dans les Hautes-Alpes. Dauphine Scalbert (1955) et Lulu Rozay (1931) ont respectivement installé leurs feux en Puisaye et à La Borne, deux hauts lieux en la matière. Différentes générations et géographies convergent vers une passion pour l’usage, et sa traduction dans des contours furieusement ancrés dans un répertoire traditionnel constamment actualisé. Au sein des collections du Cnap, à l’autre bout de l’échelle des températures en céramique, et ailleurs en termes de rusticité, cet « Attirail de grès » complétera à merveille le « Service de terre vernissée » acquis en 2022.

→ Rédigé à l’occasion de la commission d’acquisition Arts décoratifs, design et métiers d’art 2024 Cnap.fr

Portrait d’Anne Verdier

Anne Verdier se permet tout. Dans son four, elle fait ce qu’on empêche ailleurs. Cet antre est son atelier. Elle y entre. Cinq murs scellés d’un sixième définissent sa liberté. Elle l’a construit il y a quinze ans avec la complicité de son père, chaudronnier. C’est un moyen pour cuire gros, un bon mètre cube, à cœur, seule ou presque. Ce modèle Fehler permet une grande autonomie grâce à un alandier unique ne nécessitant aucune équipe. La combustion au bois, en y jetant de grosses branches sans besoin de les fendre, voire de la palette, est amplifiée par de l’air pulsé. On lui souffle dans les bronches. Après vingt-quatre heure jusqu’à 1300°, le chaos s’offre en un épais gisement coloré aux céladons traditionnels et pigments industriels, à extraire à la barre à mine. La céramiste sculpte doublement, en façonnant le mou puis en taillant le dur. Elle transforme ainsi l’argile et toutes les matières qui fondent plus ou moins à haute température en ce foyer qu’elle a fondé à Saint-Victor-sur-Rhins dans la Loire en pleine campagne. C’est par là, au bord d’une route qu’elle emprunte depuis toute petite, qu’émerge sa série « Lignes » sur un flanc rocheux. La formation volcanique date de la fin de l’ère primaire, et présente des arrêtes verticales très graphiques. On suit les failles. Elle en prend l’empreinte en pressant deux cents kilos de porcelaine recyclée et préparée au pied. L’estampage est un procédé essentiel, qui s’appuie sur des choses existantes. Ainsi, l’artiste cherche à saisir ce qui est à sa portée, le monde. Elle colle à la réalité autour de l’atelier, et s’autorise à en faire ce qu’elle veut. Tout a fondu, encore une fois.

→ Rédigé à l’occasion de la commission d’acquisition Arts décoratifs, design et métiers d’art 2024 Cnap.fr

Portrait de Philippe Godderidge

Philippe Godderidge est potier-paysan. Il écrit aussi. Il y a un demi-siècle, il quitte Paris pour installer son activité et sa famille dans la campagne normande. Fallait y aller, et un peu tout casser. Romantique et punk, il affirme une terre charnelle. Ça semble juste. La basse température chamarrée lui paraît plus légère, fragile, joyeuse, picturale, plus humaine, et offre un champs alternatif d’expérimentation loin des territoires de ses idoles. Ailleurs. Tout en vendant la viande des bovins qu’il élève, il construit une façon de travailler la chair s’approchant davantage de la peinture que de la poterie qu’il avait apprise, sans école, en atelier. Il monte ainsi les couleurs comme un peintre, de cuisson en cuisson, dans un petit four à gaz qui lui permet de multiplier les couches et les palettes. L’œil en caresse les strates. Toutes se lisent dans l’ordre de leur application, avec pour règle de toujours laisser apparent un bout d’argile nue, de toile vierge. Sa matière est très chamottée pour supporter au mieux les aléas de températures un peu brutales. S’il pose deux morceaux côte à côte, ça va tenir. Et y a une vraie richesse de couleurs là-dedans. La série « Roseraie » témoigne de la fascination du céramiste pour le Vert de cuivre des terres vernissées anciennes, qui trouvent leurs racines partout. La forme devient motif. La pause de l’émail n’est jamais soignée. L’image bucolique assez banale se présente en chantier. Il y a trace de tout, avec l’assurance de mettre un peu de bazar dans le décoratif. De liberté.

→ Rédigé à l’occasion de la commission d’acquisition Arts décoratifs, design et métiers d’art 2024 Cnap.fr

Portrait de Julia Huteau

Julia Huteau s’inscrit entre le four et l’écran. Si elle part bien de dessins numériques réalisés aux casque et manettes connectées afin de mieux défier la gravité, qu’elle étudie ensuite sur un logiciel pour visionner les choses, c’est pour interpréter sur papier ce potentiel avec des outils graphiques traditionnels, et surtout, en passant par une maquette modelée, aboutir à un volume qu’elle seule peut produire. Des yeux aux doigts pour cette série « Rebound », un flux traverse son corps en plusieurs étapes extirpant la réalité virtuelle vers la réalité tout court. Ainsi, les objets sont réalisés à partir d’une terre de creuset tournée au tour, découpée au fil puis assemblée à la barbotine. Chacun relève d’une centaine d’opérations de collages, présentant des creux et coudes que l’imprimante ne sait pas encore façonner aujourd’hui. D’ailleurs son grès est chamotté, ce qui indique qu’il ne passe pas par une buse. Le résultat en cuisson gaz offre d’autres preuves affirmant une navigation entre imagerie électronique et main à la pâte, entre digital et digital. La surface exhibe une texture cabossée brute sur laquelle la glaçure ripe, à rebours de l’esthétique lisse et gommée de l’intelligence artificielle. Pour fusionner le meilleur des propriétés des deux mondes, l’artiste circule entre un fablab voisin et son atelier installé dans une ancienne faïencerie. Ses formes issues d’une autre dimension reçoivent un émail provenant de cette manufacture de vaisselle. Deux ères caricaturent un futur et un passé, entre lesquelles elle glisse son propre présent.

→ Rédigé à l’occasion de la commission d’acquisition Arts décoratifs, design et métiers d’art 2024 Cnap.fr

Portrait de Pier Sparta

Pier Sparta sculpte pour être moins seul. Il s’entoure ainsi d’une foule croissante de figures qui s’attendrissent au fil du temps. Cette nouvelle famille, plus encore que de la choisir, il la façonne. Il modèle l’argile, triture la cire, soude le métal, moule le plâtre, fond la paraffine, pratique la menuiserie, développe la construction, taille le bois, coule le béton, émaille la céramique et cuit le verre, dans cet ordre, par l’expérimentation successive des matériaux. Et il adore dessiner, vraiment. Ses papiers qu’il ne montre pas arborent des palettes vives sans que cela ne se traduise pour l’instant de façon flagrante dans ses volumes. Pas facile. Alors l’artiste continue à chercher des couleurs qui aient une véritable matérialité. Il évoque une initiation à la fresque ou à la teinture qui modifierait sa production à venir, en peignant la matière par la matière. La polychromie pare de toute évidence cet art roman qui le fascine. Sa Bourgogne natale semble alors être un socle qui nourrit ses formes, respectant d’irrésistibles contours archaïques. L’échelle du village est également celle qui le conforte, un regroupement de foyers faisant communauté dans le paysage. Dans la vie, il va à la rencontre des gens, récolte des histoire, sans avoir forcément besoin de parler pour communiquer. Cela relève de la superstition, de certains signes à interpréter par les sens plutôt que la raison. C’est selon cette frontalité qu’il nous livre ses œuvres, dans une transmission silencieuse. Leur corps entier fait visage.

→ Commandé à la demande de l’artiste www.instagram.com/spartapier

Portrait d’Hélène Bertin

Hélène Bertin dort. Hélène Bertin travaille. À la Villa Médicis, elle fait cela dans deux zones adjacentes, sans limiter chacune à une fonction définitive. Ça bouge. D’autres d’ailleurs y dorment et y travaillent. C’est vrai que les plafonds sont hauts. Et quand on roupille dans une grande chambre, ça laisse beaucoup d’espace pour les rêves. L’artiste sait ne pas être seule. Dans la vie, dans son œuvre, elle parvient à être à plusieurs sans se diluer, au contraire. Ensemble, elle se concentre. Depuis quelques années, un renversement dans sa pratique s’est opéré, quittant les livres pour déployer une recherche par le corps. De Cuglieri, elle revient avec six caisses d’agrumes dans le coffre pour trois mois de promesses de jus. Cette manière d’absorber le savoir par le geste l’ancre plus encore dans le domaine de la sculpture, définitivement charnel. En incarnant, elle comprend les pleins et le reste autour d’elle, et contribue à leurs interactions et leur harmonie.

C’est la Nuit blanche. L’artiste et Julien Colardelle se mêlent pour fomenter le premier d’une série d’événements. On diffuse des chants paysans collectés autour du Vésuve, mode de communication pour se comprendre à distance. Ils sont cette fois entonnés par le femminiello Enzo Tammurrièllo et le cultivateur Dario Mogavero, en présence d’un grand soleil de citrons. Ces deux cents kilos de fruits sont devenus la matière première d’un limoncello zesté collectivement avec qui vit à la Villa.

Hélène Bertin réunit. La Tammurriata aussi. Il s’agit d’une danse qui l’occupe beaucoup, ces temps-ci. Elle ne s’effectue jamais isolée et toujours de manière circulaire. Les couples ne se touchent pas. Elle relève de la grande famille des Tarentelles que l’on retrouve dans le Sud de l’Italie et se distingue notamment par son intense dynamique des bras, et bien-sûr la rythmique du tambour, cette tammorra dont elle tire son nom. Elle est associée à la campagne, au monde rural qui contextualise la lecture de sa chorégraphie, dont le pincement des castagnettes rejoint l’image d’une cueillette et l’interaction avec le sol évoque ce que l’on prend à la terre, et ce qu’on lui rend. Les musiciens ont joué, c’était puissant, on a dansé en rond, respiré ensemble. Et puis l’artiste a proposé de faire des jupes aux couleurs des instruments. C’est corporel, par rapport aux recherches immobiles de bibliothèque. Elle a un goût pour l’étude. Dès qu’un truc l’intéresse, il y a passion.

C’est Noël. Des oranges Navel de Calabre ont été enrobées dans un texte de Bruno Munari puis suspendues dans le carré des orangers. Avant les desserts, tout le monde a été invité à sortir de la Villa. Le limoncello a été bu pour la première fois lors du repas. Des torches ont été allumées et la troupe s’est dirigée dans le fond du jardin guidée par la musique de Léonie Pernet qui jouait sous les arbres, pour y trouver puis décrocher son présent. Quelques-uns patientent aujourd’hui encore.

Hélène Bertin a décidé de rendre à Rome l’espace qui lui est alloué. À sa manière, elle partage cet endroit avec l’association Roma Trad, avec laquelle elle se rend également à sept défilés en Campanie. Perdue sans parler italien, elle crée des liens par d’autres langues. Elle motive partout quelque chose qui fait centre, qui permet le rassemblement. Le sol de son atelier devient ainsi un parquet à la disposition des danses de récoltes. Cela l’oblige à n’en utiliser que les murs. Il n’y a pas d’étagères, alors faut ranger en accrochant. Elle aime bien les choses suspendues. Cette gravité-là, c’est celle des corps. Le volume est à habiter par le souffle. Les architectures sont construites pour être remplies de nous. La voix fait vivre l’ampleur des églises. Alors elle va chanter auprès de Voci in Ascolto à Pigneto avec trente personnes. Demeure une observation participante. Elle confie son émotion d’être en nombre par la polyphonie, de composer avec les autres un objet unique.

C’est le Nouvel an. L’artiste et Julien Colardelle déploient un réveillon enchaînant des films d’ethnographie expérimentale de Vincent Moon dans le Salon des pensionnaires, pour basculer dans le Salon de musique pour un répertoire dédié à l’improvisation aux côtés de Clara Ysé, Dafné Kritharas, Lou du Pontavice, Paul Barreyre, Naghib Shanbehzadeh, Remy Inuit, Léonie Pernet, Camille El Bacha, Walter Laureti et Aya Metwalli. On revient aux Galeries Ferdinand avec un set d’Africa Acid is the Future baigné dans la lumière de Cécile Trémolières. Plus un bruit, César Chevalier et Julien Salban Créma l’accompagnent pour mener la cérémonie de minuit. Une grande boule d’artichauts, de gui et de fleurs jaunes est portée à travers les jardins. Dans la Loggia Balthus, elle est élevée pour devenir le lieu du baiser symbolique. La tradition païenne reprend sa place et annonce la suite de la fête dansée dans un atelier, vers des Niobides figés dans leur mouvement.

Hélène Bertin cuisine. Histoire de rappeler que tout le monde a un ventre, un gosier. C’est une invitation à incorporer ce qui nous entoure. Être convié à sa table ou, mieux encore, la rejoindre aux fourneaux, offre une pleine compréhension de sa production, tant elle aime nourrir et manger. Dans les Abruzzes, une petite harpe tranche les pâtes pour les faire alla chitarra. L’alimentation permet de frôler cette joie festive qui participe pleinement à tout ce que l’artiste fabrique. Ainsi préparer des rascatieddi calabresi ou des orecchiette revient à comprendre le façonnage de formes sculpturales et ergonomiques, de ses mains. Elle s’enthousiasme d’une esthétique lui permettant d’apprendre des techniques, des recettes. Elle circule à la rencontre des gens, pour leur proposer des choses. Elle a réussi à péter la courroie de distribution de sa voiture deux fois la même année, alors que ça arrive tous les cent mille kilomètres.

C’est tombé le jour de son anniversaire. On réunit les vocalistes Davide Ambrogio, Julen Achiary, Marcello Squillante, Rebecca Roger Cruz et Lila Fraysse ainsi que sa chorale. Les répertoires italiens et français se tressent à travers les chants de la terre de contrées voisines. Une promenade sonore et labyrinthique dans différentes pièces du palais conduit au Grand Salon. Assis en arc de cercle, une douce communion se ressent lorsque le chœur atteint les solistes. On sort et une Tammurriata s’improvise. Les yeux découvrent ces pas qui ont traversé les âges et les champs pour se retrouver ici au cœur de la capitale. Pour clore cette odyssée, un cheval noir l’attend sur le piazzale avant de sillonner les jardins de la Villa. Ce cortège est guidé par le son des accordéons. La célébration continue jusqu’à l’aube.

Hélène Bertin cueille. Il y a du fusain. Elle aimerait bien faire tous ses dessins avec ça. Alors elle en prélève lorsqu’elle en trouve. L’autre fois, elle avait des mèches de cheveux dans le visage, et avec le vent, elle avait l’impression de voir des branches. Elle vadrouille les yeux ouverts, en étant toujours là, présente. Cueillir exige un certain état de vision, et d’être. Quand on commence, on se retrouve vite dans une forme d’ivresse. Le regard est aiguisé. On repère ce qu’on cherche, très loin dans le paysage. Ses projets sont terriens. Selon l’almanach, elle collecte différentes essences. Ça permet d’avoir une régularité. Ça suit le calendrier des fêtes. Puis elle préfère maintenant ne plus brûler de bois en cuisson céramique, mais plutôt collectionner les rameaux. Ce corpus de bâtons initie un lexique de lignes et de courbes, offert par les types de fruitiers nourriciers qu’on taille l’hiver pour qu’ils repoussent avec vigueur. C’est là qu’elle intervient. L’odeur cachée sous l’écorce se répand.

C’est la Chandeleur. La première procession de l’année est l’occasion de danser la Tammurriata auprès de la Madonna di Montevergine. Et de novembre à mai une petite foule se retrouve au moins une fois par mois chez l’artiste. Un compagnonnage s’est formé avec Giulia Pesole, Andrea De Siena, Laura Esposito, Viola Centi et Maria Carmen Di Poce pour concevoir un laboratoire chorégraphique tamisant les cultures populaires pour ne pas les abandonner au passéisme. D’une séance à l’autre, elles s’éveillent.

Hélène Bertin organise des bals. La voilà toujours affairée à articuler les programmes, et tout simplement le quotidien, permettant l’hospitalité de ses complices. Le temps de son travail est ainsi rythmé par des éphémérides joyeuses générant l’allégresse collective. L’agenda, plutôt que d’infliger une suite d’échéances, demeure un chapelet de prétextes à célébrer. Mieux vaut donc envisager les longs génériques comme des opportunités de découvrir des sonorités et d’articuler musicalement les syllabes. Elle n’aime pas quand y a de l’électricité. Lorsqu’on lui adresse actuellement un email, une réponse automatique informe que l’artiste commence un jeûne d’ordinateur et de téléphone. Elle est joignable par courrier à l’adresse postale de la Villa Médicis pour retrouver l’enthousiasme de l’écriture. De toute évidence, elle n’a pas besoin d’être branchée pour cultiver ses réseaux sociaux.
Et bientôt, ce sera le carnaval.

→ Publié à l’occasion de l’exposition des pensionnaires « A più voci / À plusieurs voix » du 8 juin au 8 septembre 2024 à la Villa Médicis – Académie de France à Rome (Italie) villamedici.it

Portrait de Marit Kathriner

Marit Kathriner étire la terre dans le temps. Elle dit ne pas être assez rapide. Il reste une minute. Le rythme propre à sa production impacte nécessairement les formes qui en résultent, à l’image des plantes qui poussent sans que cela ne se voie. On constate pourtant bien leur présence, et même leur croissance. Peut-être par manque d’attention, sinon par la constitution anatomique de notre œil, certaines choses nous échappent jusqu’à s’imposer. Un ensemble d’une vingtaine de sculptures s’apprête ainsi à éclore après une décennie de latence. L’été est chaud. La matinée est silencieuse. Le soir, on se rafraîchit en famille dans la rivière. Aucun train ne passe plus dans l’ancienne gare aménagée en maison-atelier ceinturée aujourd’hui d’un rempart de végétation. Mais ça circule bel et bien. La sève, surtout. Un élan de vie navigue d’une masse à l’autre, faisant s’épanouir des spécimens pulpeux. Tous figurent une sorte de gestation, corps gorgé en pleine maturité. Pour cela, il faut monter au colombin, parfois à la plaque, des statures stables affirmant leur tenue impudique. Et se dresser n’empêche pas la langueur. Souvent blanche ou presque, pastel et douce, une peau d’argiles et de cendres émaille en cuisson électrique le grès, sans le noyer. L’artiste danse. Ça anime le mouvement. Une intuition la guide pour aller dans des endroits qui ne se dessinent pas, qui ne s’imaginent pas d’avance. Alors sans outil, elle façonne de ses mains, elle creuse de ses doigts. Elle y rentre et en ressort.

→ Publié par R.S.V.P. Editions (Bruxelles) à l’occasion de l’exposition personnelle « Un corps épais de temps » du 19 octobre au 31 décembre 2024 au Centre céramique contemporaine La Borne, France www.laborne.org

[EN] Marit Kathriner stretches the clay in the space of time. She says she’s not fast enough. There’s one minute left. The resulting shapes are necessarily impacted by the rhythm inherent in her production, like plants that grow unnoticed. Yet their presence, and even their growth, is clearly visible. Perhaps due to a lack of attention, if not to the anatomical constitution of our eye, some things tend to escape to us until they impose themselves upon our senses. A group of some twenty sculptures are about to bloom after a decade’s latency. The summer is hot. Mornings are silent. In the evening, the family cools off in the river. No train ever passes through the former station, which has been converted into a workshop house and is now surrounded by a wall of vegetation. However, there is intense traffic going on there. Sap, above all. A surge of life runs from one mass to another, causing pulpy specimens to blossom. All of them represent a kind of gestation, a gorged body in full maturity. To achieve this, it is necessary to mount stable statures, sometimes using a colombin and sometimes a plate, to assert their immodesty. At the same time, standing erected doesn’t prevent languor. Often white or almost white, pastel and soft, a skin of clays and ashes enamels the stoneware in electric firing, without betraying it. The artist dances. It animates the movement. An intuition guides her to places that can’t be drawn, that can’t be imagined in advance. So, without tools, she shapes with her hands, digs with her fingers. She goes in and comes out.