Moly-Sabata au cœur du territoire

Depuis bientôt un siècle, Moly-Sabata permet de produire ce qui ne pourrait se faire ailleurs. Par ses moyens techniques, financiers et humains, l’endroit offre un contexte unique ancré dans une village accordant une place à l’artiste, au même titre que le boulanger ou l’institutrice. Entre labeur et contemplation, au bord du Rhône.

C’est à Sablons (38) au carrefour de cinq départements, qu’Albert Gleizes et Juliette Roche décidèrent d’implanter dès 1927 un « couvent laïc où pourraient se réfugier les dégoûtés de ce système moribond ». Parmi les figures pionnières, l’australienne Anne Dangar (1885-1951) y a durablement ancré la pratique de la céramique. Aujourd’hui sous la direction de l’artiste Pierre David, ce havre continue d’offrir un safe space propice à la production. Propriété de la Fondation Albert Gleizes reconnue d’utilité publique, Moly-Sabata est subventionnée par toutes les collectivités de son territoire pour son fonctionnement. À sa charge d’innover pour financer l’accueil d’une trentaine d’artistes par an grâce à du mécénat d’entreprises et de particuliers, à des partenariats de coproduction, à de collaborations avec ambassades et instituts culturels motivant la mobilité, et à d’autres dispositifs encore. Ainsi se perpétue la mission d’hospitalité voulue par le couple visionnaire.

Avant
Depuis ses origines, le programme se construit sur invitation, soit directement par Moly-Sabata, soit par ses partenaires principalement composés de lieux de diffusion en Auvergne-Rhône-Alpes. La résidence se place ainsi au cœur de réseau assurant une pluralité de regards. Si l’émergence est bien représentée, il n’existe aucune limite d’âge. Un tiers environ des artistes viennent de l’étranger. Au sein du domaine des arts visuels, on peut s’y essayer à la terre, perfectionner sa technique ou déployer sa pratique déjà établie tout en bénéficiant à tout stade de la complicité d’artisans du voisinage (Jean-Jacques Dubernard, Jean-Jacques Gentil, Estelle Richard). Quoiqu’il en soit, c’est à la résidence d’accompagner l’artiste en construisant ensemble le cadre propre à ses intentions.

Pendant
La structure est identifiée pour l’implication de son équipe aux expertises complémentaires. Elle dispose de trois ateliers-logements de 50 à 110m² attribués pour une période variable relative à chaque besoin, parfois par ricochets. De nombreux espaces complémentaires peuvent s’adjoindre en tant qu’espace de travail tel qu’un atelier de céramique équipé d’un four électrique de 270 litres cinq faces chauffantes, d’un tour shimpo et d’un séchoir, ainsi qu’un autre petit four de 80 litres et deux à bois. Les budgets de production dépendent des initiatives, sachant que les honoraires respectent une base de 1.000 € /mois. Aucune animation publique n’est sollicitée, Moly-Sabata développant indépendamment d’ambitieuses actions pédagogiques (Marie Ducaté).

Après
La moitié environ des artistes en résidence à Moly-Sabata exposent ailleurs, chez les partenaires de coproduction (Hélène Bertin au Creux de l’Enfer, Damien Fragnon à l’EAC Les Roches, Julia Huteau à la Galerie Tator, Lucille Uhlrich à La BF15, Salvatore Arancio au Château-Musée de Tournon). Sur site chaque automne, les grandes expositions annuelles associent des productions spécifiques (Octave Rimbert-Rivière, Caroline Achaintre, Étienne Mauroy, Sylvie Auvray, Anna Hulačová, Héloïse Bariol) à des prêts prestigieux (Lucien Petit, Jacqueline Lerat, Étienne Noël). Il s’agit davantage de rebondir que de récapituler. Mais tout ne s’arrête pas une fois l’atelier quitté, et la familiarité se cultive à travers un suivi de la Moly family au long terme. Sans exiger de contrepartie, le Fonds Moly-Sabata s’augmente au fil des rencontres de dons, parfois de dépôts, exceptionnellement d’acquisitions, en ayant pour socle un ensemble important de poteries cubistes, de mobilier et d’ouvrages hérités du couple fondateur. Activée au quotidien au sein de la maison et son parc, cette mémoire par l’objet compose le décor d’une communauté bien vivace qui en 2027 célébrera son centenaire.

Publié dans la Revue de la Céramique et du Verre 250 Mai – Juin 2023

Portrait de Io Burgard

Io Burgard charrie. Non pas qu’elle plaisante, bien qu’une bonhomie imprègne sa production, mais travaillant la sculpture, elle se charge de la pesanteur. Et la coltine, la drague, la transbahute, la déplace. Car œuvrer au sein d’un médium caractérisé par son équilibrisme, consiste à répartir les chairs et le reste, pour que tout tienne. À leur tour, ses statures trimballent. Avec la barrière alpine toute proche, des histoires de contrebande habillent ces personnages dont le contenu des paquets nous est dissimulé. Ici comme au Pays Basque et sur tous les reliefs du monde qui souvent marquent une frontière, on cherche à faire fi des limites, à trouver des brèches, pour une passe. Ça colporte des clopes et de l’alcool. On pense à la souffrance de la migration et à l’héroïsme des sommets. Mais pour ces sherpas défiant l’altitude, les paniers tressent l’osier comme des ratures. Des tentures bariolées affichent leur béance. Silhouettes et conduits insistent à leur façon sur un mouvement vertical d’ascension. L’artiste, dans le froid de l’hiver, a découvert la routine de la cheminée, à toujours veiller à ce que jamais le feu ne s’éteigne. La vestale du Vercors goûte progressivement à une vie de château entourée d’oiseaux qui chantent et de lapins qui dansent, altesse surplombant les tirs de mortier et les feux d’artifice. Un volatile s’explose contre la vitre. Des couleuvres rôdent. Depuis février, Io Burgard a peu dormi. Un cauchemar d’œuvres qui se fêlent. Nichée dans son mirador sur le flanc d’un massif, elle a passé son temps à dévaler les escaliers, ceux des cinq étages qui composent son atelier, et les plus nombreux encore qui articulent son esprit. Dans les deux cas, on descend en-haut comme on monte en-bas, sans non-sens. En ascensionniste.

Publié dans le catalogue de Io Burgard édité par la Résidence Saint-Ange (Seyssins), Décembre 2022

Potier joyeux – Entretien avec Jean-Jacques Dubernard

Il incarne une terre vernissée réjouie, et a œuvré durant plus de quarante ans à la Poterie des Chals qu’il vient de quitter. Aujourd’hui dans son nouvel atelier au cœur de Vienne en Isère, il continue à façonner l’argile avec respect et insolence sur son tour à pédale. Sa constance est rythmée par la cadence de sa girelle. Nourri par les rencontres, il perpétue le savoir-faire d’une céramique qu’on tutoie.

Joël Riff     Comment es-tu devenu potier ?

Jean-Jacques Dubernard     C’est vraiment le hasard de la vie. J’arrête mes études quinze jours avant le Bac, filière G3, techniques commerciales. Je savais ce que je ne voulais pas faire. On est en 1975. J’ai du temps libre et vais dans un centre social voir une jeune fille. J’y reste six mois à faire plein de trucs, à essayer des tours électriques, et Madame Ventalon qui y anime des ateliers décide de m’accompagner dans une poterie que je ne connais pas encore, chez Jean-Marie Paquaud. Nous sommes le 6 avril 1976, et j’apprendrai plus tard que c’était son anniversaire. On lui donne une espèce de soupière que j’avais faite, le chef-d’œuvre du centre social, aussi lourde pleine que vide, et Paquaud dit : « C’est bien ». En vrai, pas du tout, mais je pense que ça l’arrangeait : Début avril, faut aller piocher à la carrière. C’était un samedi et il me dit de revenir lundi. À l’époque, il y avait un tas de terre dite de l’autoroute, au moment où on construisait l’A7. Fallait pelleter cinq tonnes en trois jours. Puis j’ai eu droit de tourner un peu, sur le tour de l’apprenti. Il avait beaucoup moins d’inertie mais plus pratique à arrêter et à relancer. J’avais des formes à faire, des petits pots à cactus. Après, il m’a fait faire des pots à géranium. Mais l’apprentissage par la répétition était une bonne école. Ça m’a pas contrarié. Cette discipline aujourd’hui, ce sera sûrement de la liberté pour demain.

JR     Trois ans plus tard, tu commences à louer la poterie, et en 1985, tu l’achètes, pour y travailler durant plusieurs décennies. N’est-ce pas lassant de répéter les mêmes gestes ?

JJD     Non. Cette continuité a été un plaisir plus qu’une contrainte. D’abord, en comparaison avec les facturiers de 1880, on faisait plus du tout la même production. Du moins, y avait quelques bases, des pots pour faire cailler le lait, faire du fromage, des saladiers paille et vert à l’extérieur, des cruches à eau, mais en quantité ridicule. Des biches à lait, on en vendait quand même mille par an. Cette continuité, c’est ce qui me plaît, de ne pas réinventer la céramique au bout de deux ans de pratique. Et continuer la vie de cet atelier, en en gardant l’esprit, populaire, paysan, un peu rigolo, très basique en couleurs, quatre engobes, une terre blanche et une terre rouge, du cuivre, du cobalt, du fer, du manganèse, et puis voilà.

JR     Pourquoi la terre vernissée ?

JJD     J’aime la céramique en général, du grec Keramos qui veut dire terre cuite. Tout le monde peut s’y retrouver. Dès qu’il y a de l’argile, il y a quelqu’un qui l’a tripotée. Mais c’est vrai que j’ai une petite fibre pour la poterie populaire. C’est l’ancêtre de la BD. Il y a toujours une petite histoire. Gérard Lachens et Philippe Sourdive, quasiment des sauveteurs de cette technique, ont vraiment eu le souci de récolter ce truc de pauvre. D’abord, je suis tombé dedans, comme Obélix. Dans la terre vernissée, je me sens bien. Un peu souriant, c’est gai, il y a de la couleur. Et la monocuisson, c’est bien, ça économise l’énergie. Ce que j’aime, c’est ce mélange, de bosser avec une tuilerie active depuis 1740, de tourner des pièces pour d’autres, de prendre des gens en stage, de recevoir les artistes de Moly-Sabata située à quelques kilomètres de là.

JR     Tu ouvres volontiers ton atelier à des personnes de tout horizon. Peux-tu revenir sur quelques collaborations ?

JJD     C’est pas moi qui ait inventé l’idée de faire des échanges avec d’autres artistes, c’est Paquaud, avec Anne Dangar. À l’époque, fallait plutôt fournir les paysans, et y a une australienne qui arrive, élève d’Albert Gleizes, qui va faire du cubisme sur de la terre vernissée. C’est vraiment une chose qui m’a marqué. Je n’ai pas de formation universitaire mais j’ai appris beaucoup de cette relation de travail entre un anarchiste bossant depuis ses douze ans dans une usine sans sécurité sociale ni congés payés, et une anglicane convertie au catholicisme. Je trouve que ça détend au niveau des intégrismes, et c’est important de se mélanger. J’ai fait de grandes cuissons avec des copains où on invitait des artistes à décorer les poteries, et on pouvait être des centaines autour de bœufs à la broche. Puis j’ai travaillé durant dix ans avec le peintre arménien Maurice Der Markarian (1928-2002), ainsi qu’avec le calligraphe tunisien Lassaâd Metoui et la photographe alsacienne Marianne Marić, entre autres. Et Lætitia Casta. J’ai aussi beaucoup bossé avec le Musée gallo-romain de Saint-Romain-en-Gal, un des plus beaux musées de France voire d’Europe où une équipe très dynamique fait des cuissons expérimentales. Je suis pas voyageur, mais si on me pose quelque part, tout va bien. J’ai ainsi rencontré des potiers coréens lors de ma participation à la Biennale de la Céramique là-bas en 2007. Faut savoir que pendant longtemps, le Japon et la Chine venaient y capturer des artisans pour emporter leur savoir-faire.

JR     Tu compares parfois le tournage à un art martial.

JJD     Si t’apprends pas avec, t’apprends contre. Cinq cents grammes de terre est plus fort que n’importe qu’elle personne de soixante-dix kilos, qu’il soit noir ou blanc, jeune ou vieux, gros ou maigre, hétéro ou homo, c’est l’égalité complète, c’est la terre qui va gagner. C’est une question d’équilibre, la terre est molle et elle bouge, toi tu dois être fixe et tétanisé. Il faut un peu débrancher le cerveau. Il y a plein d’infos dans les mains. Et en même temps, tu fais du yoga, la respiration compte beaucoup. D’ailleurs faut couper son souffle, c’est le seul moment où je ne parle pas.

JR     Tu t’impliques beaucoup dans D’Argiles qui célèbre bientôt ses 30 ans. Quelle est cette association ?

JJD     C’est le regroupement des céramistes de Rhône-Alpes, à l’origine de la formation de la Maison de la Céramique de Dieulefit. C’est un rêve qui s’est réalisé : faire des suivis très individualisés, très en lien avec le réseau des potiers de la région, grâce à des tuteurs et tutrices qui facilitent la professionnalisation. Et on organise aussi des marchés. C’est grâce aux associations et à leurs membres que le métier réussit à se fédérer. Terres de Provence et Terres d’Aquitaine ont été les premières à générer des événements autour de la céramique. Aujourd’hui, elles sont une quinzaine à former le Collectif National des Céramistes qui regroupe 750 ateliers. Localement, Figlinæ a organisé de belles manifestations à Roussillon.

JR     Et Vienne, c’est comment ?

JJD     J’ai pu récupérer un tour à pédale, et ça a été, après mon mariage avec Nathalie, le plus beau jour de ma vie. Il a plus de cent cinquante ans, et une histoire : c’était celui de Geneviève de Cissey puis d’Aguilberte Dalban. Y a un côté Amsterdam parce que je suis en vitrine, pour que les gamins, les parents qui sortent de l’école, les touristes puissent voir un potier tourner. Un potier urbain, urbain dans tous les sens du terme d’ailleurs.

EXERGUE | « Faire les choses sérieusement sans se prendre au sérieux »

FOCUS SUR UNE CHANTE-PLEURE | « C’est l’objet qui me fascine le plus au monde. C’est rien, des petits trous dessous, un gros trou dessus. Je pense que ça résume parfaitement mon rapport à la céramique. C’est un peu utile, c’est pas mal ludique, c’est simple et génial. Et c’est Laurence Ravel-Cabrero, maîtresse de conférence à l’Université de Pau, spécialisée en Histoire de l’Art Médiéval, qui a comblé mes connaissances sur le sujet. Ce qui m’épate, c’est la variété. Il existe des modèles espagnols, anglais, flamands, norvégiens. Y en avait partout. Et ça marche avec un enfant de quatre ans autant qu’avec une mamie. Tu peux arroser ton jardin ou prendre une douche. Au Moyen-Âge, y en avait de un à cent litres. C’est tourné comme une buire, une chose assez ventrue, avec un goulot, un petit col. C’est très rustique, et après tu peux délirer sur le truc. »

JEAN-JACQUES DUBERNARD EN 5 DATES | 1976 Rencontre avec le Père Paquaud à la Poterie des Chals à Roussillon | 1985 Achat de la Poterie des Chals après l’avoir louée dès 1979 | 1993 Président fondateur de l’association D’Argiles | 2006 Labellisation Entreprise du Patrimoine Vivant | 2020 Installation dans son nouvel atelier à Vienne

Publié dans la Revue de la Céramique et du Verre #246, Septembre – Octobre 2022

Entretien avec Marion Verboom

Joël Riff     Voici votre première monographie. Lorsque vous ouvrez ce type d’ouvrage, que lisez-vous en premier ?

Marion Verboom     Je ne lis pas les textes en priorité. Je les zappe si les images n’offrent pas de résistance, ou si le texte n’engendre pas une certaine forme de création, indépendante du travail plastique. À la fin, quand j’ai vraiment bu tout le contenu iconographique et que cela m’interroge, j’essaie de trouver les mots de l’artiste, des éléments clés de sa biographie ou de sa technicité. Je me penche aussi avec beaucoup d’attention sur l’index, sur les titres et la composition des œuvres, sur ce dont elles sont faites.

JR     La substance des choses, justement, est flagrante lorsque l’on aborde votre travail. Vos volumes affichent des qualités de surface toujours sensationnelles. Comment naviguez-vous au sein des matériaux que vous manipulez ?

MV     De la fascination que j’éprouve pour une matière et de la technique qu’il faut employer pour la mettre en œuvre découle la forme. J’aime apprendre les techniques et leur histoire, et les interpréter à ma façon, dans mon atelier, selon mes possibilités singulières et la configuration de mon espace. Je suis novice en tout. Comme je suis très gourmande de nouvelles textures, opacités, transparences, couleurs déjà présentes dans l’état premier des matériaux, il me faut ensuite les contraindre et les assembler sans perdre leurs dispositions initiales. Et cela est souvent très dur, car il faut que la beauté originelle des matériaux ne soit pas trop abîmée par la rigueur du travail lui-même. Mon choix vers telle ou telle matière est strictement guidé par l’émotion et la curiosité, l’énigme que représente un métier artisanal.

JR     Cette disposition à fabriquer soi-même irrigue toute votre production. Chaque œuvre, qu’elle soit issue d’une expérimentation personnelle ou d’une commande à laquelle vous répondez, s’offre à vous comme une opportunité d’absorber un savoir-faire supplémentaire au sein de l’éventail grandissant que vous développez. On peut s’interroger sur les voies que vous empruntez pour vous instruire. Comment apprenez-vous ?

MV     J’ai d’abord un diplôme d’état de rocailleur, ayant suivi une courte formation dans un lycée technologique. Plus tard, afin de réaliser mes pièces de diplôme, j’ai été une élève régulière de l’atelier de moulage à l’École des beaux-arts de Paris, où j’ai beaucoup appris de Philippe Renault. Puis je me suis formée à la céramique lors d’une résidence à l’European Ceramic Work Center aux Pays-Bas. Et j’ai complété mes connaissances sur la pâte de verre jusque-là glanées au gré de tutoriels sur internet et de livres spécialisés, en allant quelques jours au Centre européen de recherches et de formation aux arts verriers, en Lorraine.
Ma façon d’apprendre de nouvelles techniques est très chaotique, et motivée par le désir de réalisation d’une pièce. C’est donc toujours très spécifique. Et généralement, plus la technique m’est étrangère, plus ce désir est virulent.
Mes connaissances sur une pluralité de matériaux au fil du temps s’agrègent pour former une sorte de palette que je peux convoquer pour diversifier une technique dite traditionnelle. Par exemple, l’acétate se travaille uniquement en assemblant des formes découpées dans une plaque. Je désirais pouvoir utiliser la technique du moulage pour sortir cette matière industrielle de son application dans la lunetterie. Ainsi, j’ai réussi à trouver quelque chose de plus organique encore dans la matière elle-même, car le moulage faisait apparaître des bulles par transparence, des mélanges de couleurs. Tous ces aspects, plutôt vécus dans le milieu industriel comme des défauts, je les convoitais.

JR     Par votre obstination, vous aimez contredire, ou du moins tenter envers et contre tout des alternatives. Votre appétit nous emporte dans une tornade d’interrogations.

MV     Comment dissoudre l’acétate et le reconstituer ? Pourquoi se consolide-t-il en un magma gazeux ? Quelle est la différence entre le verre et le cristal ? Quelle est la courbe de cuisson à construire pour que ce cristal n’éclate pas en refroidissant ? Y a-t-il un lien entre la rocaille des jardins maniéristes et le rocailleur de l’après-guerre ? De quelle région est issu le grès rouge et à quelle profondeur est-il le plus beau ?
Les questions chimiques, géologiques et historiques que la matière me fait me poser animent et sont le ferment de mon activité. La forme en devient presque anecdotique. En tout cas, c’est souvent la matière qui la constitue qui guide la danse volumétrique.

JR     On aborde couramment la question des matériaux en sculpture par une voie technique – passionnante au demeurant. Mais cette dimension ne doit pas tempérer l’aspect politique du choix de telle ou telle ressource. La puissance d’une œuvre reflète le pouvoir en présence. Vous m’avez récemment appris le terme « chryséléphantine » qui désigne un façonnage inédit et fastueux. Pouvez-vous nous décrire ce procédé, et ce qu’il éveille en vous ?

MV     Oui, il s’agit par exemple d’Athéna Parthénos, attribuée à Phidias. J’étais abasourdie par l’idée qu’un bâtiment tel que le Parthénon ait été créé seulement pour servir d’écrin à cette sculpture. Il a fallu que le sacré et la richesse la maçonnent pour qu’il en soit ainsi. Et c’est effectivement à cause de ce qui la constituait, l’or et l’ivoire, deux matériaux tels que la sculpture était une pompe à fortune, donc un instrument de pouvoir. Le corps de la déesse a été fabriqué en bois, puis recouvert de plaques d’or et d’ivoire, comme une banque en strates. Son extrême valeur est aussi vraisemblablement la raison pour laquelle elle n’existe plus. Aujourd’hui, nous découvrons seulement son coffre en quelque sorte, et cette sculpture en creux brille par son absence, et non plus par la lueur de ses reflets dorés.

JR     Et Zeus eut une statue à son effigie à Olympie, réalisée suivant la même stratification d’opulences, connue pour figurer parmi les Sept Merveilles du monde. Cette surenchère propre aux démonstrations de bravoure humaine épate, bien sûr. Mais dans vos réalisations, malgré une flagrante ampleur, on ressent toujours une forme d’humilité. Ce sentiment évoque autant l’humeur des grands bâtisseurs contribuant à une construction qui nous dépasse que la philosophie du potier fabriquant tout à partir de rien. Comment gérez-vous cet équilibre entre grandeur exponentielle et déférence envers la matière ?

MV     Il me semble effectivement que la matière mène la danse dans la réalisation d’une sculpture. C’est son poids, sa ductilité, les instruments pour son façonnage qui décident. J’étudie souvent longuement les matériaux et leurs possibilités avant de leur donner corps. La forme est juste un prolongement des qualités intrinsèques d’une matière. Par exemple, en ce moment, je travaille le verre moulé. Et ce qui me fascine le plus, c’est la façon dont le spectre chromatique se révèle dans la masse, dans l’épaisseur. Il faut donc que je trouve une forme qui incarne la nature de ce spectre. Je vais aller farfouiller dans la science et la physique. Je voudrais que la forme soulève la matière, au sens propre et figuré.

JR     Parfait, nous voilà dans les nuances de tout jargon. Plusieurs de vos ensembles, tels que « Tectonie » ou « Achronies », paraissent fonctionner comme une langue à part entière, une combinatoire d’éléments que l’on articule en phrases. Et cette dimension modulaire se perçoit dans d’autres pièces encore. Quel est votre rapport à la linguistique, à la littérature et au mot en général ?

MV     Je suis fascinée par la construction des idées et par les personnes qui maîtrisent l’art de disposer de cela par l’écriture, et je ressens comme un manque intellectuel à le faire. J’ai l’impression de ne pas savoir créer les enchaînements qui permettent le partage. La forme plastique envisage l’expression des idées sans avoir à argumenter. La sculpture me permet d’être très directe. Je n’aime pas la finitude des mots. J’ai d’ailleurs peur de répondre à vos questions par écrit, car il ne m’est ensuite plus possible de changer d’avis.
Les séries « Tectonies », « Achronies » et « Lectio difficilior potior » sont effectivement un alphabet de gypse. Et je peux en disposer comme je le souhaite, dans une durée infinie. J’ai le droit de redéployer une forme avec une matière différente. Cette forme prendra une tout autre orientation, idem avec l’enchaînement des fragments. L’alphabet maya, lui, a été très dur à déchiffrer, car les idéogrammes évoluent sans cesse, au gré des élans artistiques des scribes.
Ma relation aux écrits est guidée par mon activité plastique, ce qui m’écarte un peu des romans, mais me rapproche de la poésie. De façon assez égocentrique, je cherche ce qui peut répondre à mes questions dans les livres, mais souvent je me retrouve avec encore plus de questions, auxquelles il faut que je trouve des réponses.

JR     Comment déterminez-vous vos titres, qui relèvent chaque fois d’un lexique aiguisé ?

MV     La terminologie issue de la science, qu’elle soit géologie, archéologie, linguistique, psychologie, ethnologie, théologie, etc., est souvent une réponse à une pratique particulière que j’ai dû mettre en œuvre. Ou bien, elle lui fait simplement écho. Je lis et m’intéresse un peu à tout ce qui donne des explications pragmatiques.

JR     On vous imagine aisément piocher dans les manuels. Mais y a-t-il des images aux murs de votre atelier ?

MV     Non, pas vraiment. Je peux, à de rares occasions, me constituer un mur d’images qui va me servir pour amorcer un corpus de travail, entrecroiser des sources et des idées, mais il disparaît assez rapidement, car j’ingère et altère tout cela au point que j’intériorise toutes ces images. Si elles restent collées sur mon mur, soit je les évite, soit je pose quelque chose devant.
Actuellement, j’ai laissé le patron d’un volume à réaliser, quelques mots et un croquis qui est là depuis cinq ans. Le vide sur les murs et de l’espace m’aide à projeter ma pensée. Je le fétichise, le vide étant difficile à tenir, car j’ai tendance à l’investir avec plaisir. La fourniture iconographique n’est pas une béquille, elle serait plutôt un frein. Le travail de la mémoire sur elle est plus intéressant que la contemplation.
J’ai laissé assez longtemps dans mon atelier un détail floral d’une sculpture de Jean-Baptiste Carpeaux, et pour répondre à cette question, je viens de retrouver, accroché derrière d’autres papiers, le jeune homme nu d’Hippolyte Flandrin. C’est un mille-feuille bien enseveli.
Quel est votre sentiment sur l’iconographie présente dans les ateliers d’artiste ?

JR     C’est de vous qu’il est question ici, mais tout le monde sera attentif à votre réflexe à toujours retourner les choses. Cette force est irrésistible dans votre travail.
Et alors que le médium de la sculpture implique une conscience de la matière, elle motive généralement une résistance avec sa pesanteur, une célébration de sa réalité. La manière dont vous la pratiquez relève indéniablement du défi. Quelles sont vos limites ?

MV     La limite est effectivement la pesanteur, que cela soit dans l’érection sur l’axe vertical, de matière et de fragments, ou la suspension sur l’axe horizontal, ou bien encore la contention de matière au sein d’un volume dont elle voudrait se soustraire, s’épancher, et fuir.
Il y a aussi le poids et l’espace : ce que je peux porter, ce que je peux abriter, la taille de mon atelier, la taille de la porte d’entrée, ce que mon corps accepte de fournir comme force. Tout cela se présente à moi comme une limite très pragmatique. Je ne préfère pas trop penser à la limite parce qu’elle me contraint et qu’elle me rend folle de frustration. Mais malgré cela, quand je pense à quelque chose que je ne peux pas faire, que je ne connais pas, qui semble mystérieux, inaccessible et compliqué, je finis par y aller, comme dernièrement mettre à exécution, seule dans mon atelier, la technique de la pâte de verre. Ou en 2012, construire un labyrinthe en céramique. Cela me donne l’occasion d’organiser de nouveaux emboîtements de matériaux, d’enchaîner sur de nouvelles méthodologies et de ramifier un peu plus mon travail sculptural.
Comme me disait Didier Vermeiren, « produire une sculpture, c’est créer un problème. » Je vois chaque nouvelle sculpture comme une équation insérée dans une chaîne de problèmes en phase de résolution.

Publié dans la monographie « Peptapon » de Marion Verboom aux Éditions Dilecta (Paris), Septembre 2022

Bling-bling, bling, bling-bling-bling

Bling-bling. Par ce son sec résonne encore le bruit insupportable des entraves qu’un renversement de valeurs cherche à conjurer. N’égarons pas la gravité de sa charge politique. Les chaînes qui nous soumettent deviennent celles qu’on exhibe. Quand l’autre nous réduit à n’être rien, nous montrons tout ce que l’on a. Il y a là une parade de propriétaire. L’exorcisme passe par la figuration de l’avoir. Parmi les évidents signes ostentatoires de richesse, surgissent la dent clinquante de Sibylle Meier, la grosse couronne de Tamsin Gifford et les dollars de Coriander Grass. Une dimension narrative s’impose avec les illustrations d’Anne-Laure Montandon et la ruée d’Ainars Rimicans. La pie voleuse de Sarah Michael, la grenouille de Stanislas Cornier et le soulier de Veronique Piotto réveillent les contes. Les toutous Bling et Bling de Miranda Roux et l’autruche Brenda d’Agnès Galichet écrivent leur propre fable. L’humour devient une arme à l’efficacité relative, plus tranchante lorsqu’elle est absurde. C’est rebutant et on adore. L’univers du hip-hop américain est bien-sûr convoqué, à travers les symboles de consommation qu’il manipule mais aussi les genres qu’il stigmatise ou exacerbe. Le mâle rayonne avec l’énorme phallus de Gregory Bourrilly, la pile de casquettes d’Emilien Adage, la grosse basket de Manon Letellier et les trois rappeurs de Stephanie Marie Roos versus les quatre réformateurs de Viviane Schlatter Portmann. Délicatement, danse le roi soleil de Mélanie Duchaussoy. Ailleurs, c’est le girly qui règne avec les ongles de Saranda Mahalla, le vase fleuri d’Arina Antonova, le bijou cousu de Séverine Emery-Jaquier, la pointe d’Eva Gómez Moreno et la panoplie de Clara Gagnou. Antoine Moulinard se joue de ces catégories. Et le faste du paraître déborde du corps pour s’exprimer dans son environnement. Ainsi les éléments de décor de Sophie Conus, Siang-Syuan Zeng et Sunbin Lim chahutent respectivement un lustre, un vase et une horloge. C’est tout l’apparat de salon des grandes familles suisses qui se retrouve face à sa vanité.

Bling. Il existe une extravagance par le peu, une débauche de sobriété, un contre-pied au tape à l’œil pour se démarquer frontalement des interprétations littérales. Il s’agit alors de définir un nouvel étalon de mesure, chamboulant les rapports entre quantité et qualité. Dorian Felgines, Núria Gimbernat, Jane King et le cube aveugle de Fabio Frau s’éloignent de la figuration pour revendiquer un minimalisme souverain. Le mutisme fait place au bavardage. La carte céleste de Velimir Vukicevic amène un peu de calme. On frôle la dimension existentielle, s’extirpe d’une place financière caricaturale pour inventer des alternatives de réussite, et viser un Graal autre. L’or apparaît par petites touches chez Christian Aymard et Stefan Jakob, et se révèle à l’intérieur des clochettes de Marta Armada Rodriguez qui semblent avoir fondu dans la flaque d’Eulàlia Oliver. La référence à l’utilitaire se fait plus flagrante tandis que le précieux métal disparaît bonnement du lingot qui ne brille plus de Thimothée Maire, de la couronne mortuaire de Marion Mounic, du collier tout simple d’Attale Alessandri et du chandelier immaculé de Jessie Derogy. Partout apparaît l’audace de façonner sa propre version du luxe.

Bling-bling-bling. On s’emballe. La surenchère s’active, sans s’encombrer des garde-fou de la décence. Ça en jette. Un niveau inédit d’exubérance est atteint, conforté par une virtuosité technique elle-même source d’ébahissement. Le petit objet de Peter Fink croule sous une lave dorée, alors que la forme futuriste de Nikola Knezevic en est intégralement recouverte. La vaisselle de Susanne Worschech resplendit. La fantaisie explose, et trouve étrangement encore un équilibre de sophistication, à l’image des ikebana de Mariângela Aragão et de Jovan Matic, ou de la flore exubérante de Jeanne Andrieu. Puis des opérations alchimiques nous bouleversent. L’ectoplasme iridescent de Shamai Gibsh et l’éclatement atomique de ChengChung Yu bousculent les sciences établies. Les sanitaires mécaniques de Steven Montgomery ouvrent les vannes de l’opulence. Octave Rimbert-Rivière épate avec un service interstellaire issu d’une technologie numérique. Casey Hanrahan et Charlotte Mumm nous éblouissent. On accumule les superlatifs. Les contenances de Nitsa Meletopoulos et de Mathieu Frossard provoquent le vertige par les multiples contrastes de brillance et de poudré, d’outrance et de subtilité, de textures et de motifs qui nous font gagner des sommets d’artifices. En toute liberté.

Publié dans le catalogue de l’exposition « Bling-bling » présentée du 17 septembre au 11 décembre 2022 au Musée de Carouge en Suisse

Portrait de Pierre Unal-Brunet

Pierre Unal-Brunet sculpte. Attisant l’alliance entre le naturel et l’artifice, il agglomère des images, des récits, des signes, des rumeurs qu’il cherche à assembler, physiquement. Les sutures qu’il opère en rapprochant ces chairs ne visent aucun réalisme. Elles affirment d’emblée le conditionnel d’une cryptozoologie, d’une faune qui pourrait exister. Alors ses créatures prennent la pose, pour mieux nous empoisonner. Une toxicité positive vient ainsi imbiber tout ce qu’il façonne. L’artiste développe une production vénéneuse, à l’impact organique qu’il nous faut digérer. Idéalement, ses humeurs nous transforment. Et stimulent l’attention.

Insomnie

Pierre Unal-Brunet veille. Avec quelques complices, sur une île familière pourtant réputée pour son inhospitalité, il active une cérémonie au socle autobiographique perceptible. Sa liturgie profane grime la noirceur en fertilité, forgeant un deuil à travers une impulsion collective vivante. Il s’agit bien de bousculer les valeurs établies en réhabilitant par la vigueur un secteur dit hostile, pauvre, marécageux, triste. Il faut d’ailleurs se mouiller pour l’atteindre. On y participe seul et ensemble à une procession dispersée. Là, des œuvres nous guidaient, à la limite du praticable. Pour ne pas tomber, pour ne pas s’enliser, pour ne pas sombrer, il fallait avancer. Tout nous empêchait de nous assoupir.

Affût

Pierre Unal-Brunet maquille. Il est d’ailleurs éclairant de percevoir combien la cosmétique et les tréfonds marins sont imbriqués, l’industrie de la beauté exploitant sécrétions et déjections de vertébrés aquatiques. Les cristaux de guanine et l’ambre font partie de ces ressources animales composant les fards les plus sophistiqués. Et l’artiste agit en thanatopracteur. Retardant la décomposition par des techniques d’embaumement et diverses mesures esthétiques, il vise à maintenir ses charognes dans un état de contemplation. Le travail de surface, en stabilisant au préalable la putréfaction interne, ravive ce qui se voit pour mieux regarder la mort sans cligner.

Égide

Pierre Unal-Brunet cuirasse. Ses actions de revêtement aguerrissent la peau des choses. On observe dans sa pratique une mutation de la sculpture vers la peinture. Ce renversement vers une dimension plate s’exprime par une série de châssis de bois flotté baptisée d’après les pleuronectiformes, ces poissons qui nagent de travers suite à ce que les scientifiques appellent une anomalie. Une migration oculaire intervient alors qu’un cartilage se développe de manière extrême derrière un des yeux pour le rabattre sur le même côté que l’autre, chamboulant au passage la mobilité de l’alevin. Sa pigmentation aussi évolue, face à la lumière qu’elle affronte maintenant.

Agrypnie

Pierre Unal-Brunet enlumine. Ses supports se trouvent vivifiés par des jus qui réagissent et imprègnent, griffés pour obtenir des lignes plus claires, poncés dans leur épaisseur, travaillés dans leurs interstices. Les plaies sont estompées ou réveillées. Ça va d’un vert jaunasse à un pourpre profond, en frôlant les recoins d’une telle palette. Les mélanges se font directement sur la matière à partir de couleurs sorties du tube. Tout est unifié par des acryliques irisées transparentes. Il faut chatoyer. Les bestioles affichent de fascinantes stratégies de façade. À l’inverse du camouflage, ici on parade pour hameçonner avec acuité.

Égard

Pierre Unal-Brunet pêche. Cette activité est d’ailleurs la base de son rapport à l’art. Durant ce temps de vacance, il pense au leurre qui évolue sous l’eau. Cette feinte, l’artiste la choisit pour son épiderme, sa forme et sa potentielle attitude en fonction du territoire à incorporer. Ainsi le piège est son avatar, à la fois appât et apparat, un costume qui lui envoie des informations sur un environnement qu’il ne voit pas. À travers lui, il sonde. Ses sculptures jouent ce rôle. Elles sont des protagonistes envoyées pour explorer des zones sensibles qu’elles nous permettent de tâter. Entre étang et mer, ces appendices nous assurent un éveil perpétuel.

Qui-vive

Pierre Unal-Brunet spécule. Il tamise les abysses, inspecte les entrailles. En profondeur, selon une opération quasi-méditative qui par objet interposé renseigne sur les reliefs, les espèces et l’histoire de l’abîme, il observe, épie et cherche à pénétrer par l’esprit. Cela traduit une expérience du regard. L’extrêmophilie consiste à se sentir bien dans des conditions auxquelles les autres ne survivraient pas. L’artiste se confronte au pire pour être à l’aise partout ailleurs. Et après avoir orchestré sa propre initiation, aux aguets du bouchon qui frissonne, demeure la conviction de ne jamais fermer l’œil.

Publié dans le catalogue de l’exposition « Maldormir » présentée les 21 et 22 mai 2022 à Marseillan, autoédition avec le soutien de Mécènes du Sud Montpellier-Sète-Béziers

Trésors du Berry : Vassil Ivanoff à Paris

Il aura fallu attendre trente ans pour qu’une nouvelle exposition personnelle lui soit consacrée à Paris. La galerie Anne-Sophie Duval clôture son année en programmant une monographie de Vassil Ivanoff. L’artiste bulgare né en 1897 est identifié pour ses grès cuits au bois à La Borne, où il s’est installé en 1946. Là, auprès d’autres pionniers de la céramique moderne, il produira près de 3.000 pièces en deux décennies. L’exposition en présente une centaine, affichant la grande diversité de typologies et d’esthétiques qu’emprunte sa terre modelée, qu’elle soit vase zoomorphe, sculpture brutaliste, figure, ou plaque au décor abstrait. Cette variété témoigne de l’appétit et de la culture de Vassil Ivanoff, qui a formé son œil en exerçant divers métiers de l’image dès son arrivée à Paris en 1922. Le corpus d’œuvres est d’ailleurs exceptionnellement augmenté de peintures du sculpteur, qui affirment plus encore l’aspect protéiforme de sa quête d’expression. L’événement s’inscrit dans la célébration des cinquante ans de la galerie, et s’accompagne d’un catalogue illustré avec des textes d’Antoinette Faÿ Hallé, Jean-Jacques Wattel et Renaud Régnier.

Vassil Ivanoff (1897-1973), un céramiste-sculpteur, du 19 octobre au 30 décembre 2022, galerie Anne-Sophie Duval, 5, quai Malaquais, Paris 6e. Tél. : 01 43 54 51 16. https://www.annesophieduval.com

Publié dans la Revue de la Céramique et du Verre 247, Novembre – Décembre 2022

Ode aux arts ménagers

L’exposition réveille le passé commercial de son écrin Art Nouveau, construit en 1899 en tant que magasin d’objets de commodité, afin d’accomplir le dessein du confort moderne. Vaisselle, luminaires et articles de ménage font partie des typologies d’objets qui guident un accrochage sur deux étages, porté par l’usage des choses. À commencer par un Moly shop hors-les-murs, boutique de céramique utilitaire de la résidence d’artistes Moly-Sabata (Sablons, 38) qui s’exporte au sein de l’événement. L’initiative résulte d’une prospection d’un an par les commissaires Alice Motard et Joël Riff parmi les artisans d’Alsace, afin d’en réunir neuf : Sophie Irwin, Le Palais du Corbeau et Alban Turquois de Strasbourg, Marianne Marić, T R et Giom Von Birgitta de Mulhouse, la Poterie Schmitter de Betschdorf (67), Camille Schpilberg de Freland (68) et Dominique Stutz de Roederen (68). Traditionnel grès au sel, terre modelée, faïence tournée ou porcelaine à la plaque sont servies sur un plateau. Plus loin, une colonne d’assiettes affiche différentes façons de réaliser le décor moucheté de Soufflenheim, selon les poteries Ludwig et Friedmann. Augmentée de nouvelles productions et de prêts d’artistes internationaux, l’aventure célèbre la décoration comme geste domestique de révolution, par l’intérieur.

Au Bonheur, jusqu’au 8 janvier 2023, CEAAC – Centre européen d’actions artistiques contemporaines, 7, rue de l’Abreuvoir, Strasbourg (67). Tél. : 03 88 25 69 70. https://ceaac.org

Publié dans la Revue de la Céramique et du Verre 247, Novembre – Décembre 2022

Portrait de Julia Scalbert

Julia Scalbert frôle tout de ses doigts. Son tact relève de la timidité des cimes, ce phénomène encore inexpliqué de branches qui ne se touchent pas, d’arbres qui dessinent dans la canopée des lignes de réserve. Il en résulte une délicatesse inouïe. Ainsi malgré la densité de la forêt, les différents houppiers respectent entre eux une infime distance de confort, laissant la place à chaque panache pour s’épanouir singulièrement, tout en formant ensemble une masse compact. D’autres essences reproduiraient ce principe de coexistence au niveau de leurs racines. Peinture et céramique partagent ces bonnes manières. Une telle humilité implique des contours graciles, bien qu’assurés de leur tracé. Et la pudeur parfois, aboutit à la frontalité la plus indécente. Sans commentaires ni explications, le corps s’offre en paysage. Le vocabulaire de l’artiste relève aujourd’hui des statuettes préhistoriques autant que de la poupée surréaliste. Elle nous livre des fruits mûrs, presque impatients. Pour les produire, sans esquisse, elle modèle la terre jusqu’à ce qu’une silhouette l’arrête et l’interroge, lorsque la sculpture esquive ses mains. La chose alors s’échappe. L’hameçonnage a pris son temps. C’est le moment de ferrer, de biscuiter la pièce avant d’appliquer des engobes ou jus d’oxyde sur le grès, que l’on peut laver pour troubler un peu plus encore les aspects, avant l’ultime cuisson haute température. Les œuvres en ressortent froides. La palette de ces viandes contribuent d’ailleurs au frisson, en complément de tant de caresses.

Commandé par la Galerie Françoise Besson pour l’exposition personnelle « Chair Azur » de Julia Scalbert du 16 mars au 26 mai 2023 à La Petite Galerie à Lyon

Portrait d’Octave Rimbert-Rivière

Octave Rimbert-Rivière chérit la matière. Il l’adule et l’amadoue, la flatte comme on caresse le flanc d’un animal que l’on domestique progressivement. Avec tendresse, il entretient avec elle une relation de chair. Et son intérêt grandissant pour le potentiel numérique ne virtualise en rien sa pratique, toujours férocement ancrée dans le tangible. Il demeure touchant. Et marie poterie et nouvelles technologies. Toute création pour lui est le produit d’un collage. Son argile se puise dans les profondeurs du dark web, et s’engobe de fun, à la main. Si le sculpteur séjourne régulièrement dans le monde digital, et on insistera jamais assez sur la dimension tactile de ce terme, c’est pour y expérimenter les modelages que permet un tel outil, au même titre que l’estèque. L’ordinateur est un vecteur de distorsion, une machine à hacker une forme archétypale. L’artiste transforme le glitch en porcelaine, coulant flux électronique et terre liquide dans des moules. À leur tour, ses tasses et théières contiennent et versent. Les émaux suintent, crépitent, fendent. Ils bullent aussi. Leur surenchère de croûte ne connaît pas de limite, car en céramique, ça cuit tout le temps. De ce magma énervé, il s’agit de créer des objets fonctionnels, mais vraiment, qui servent. Cela les débloquent de l’espace d’exposition, et après les avoir exporté une première fois de l’écran, les affranchit plus encore pour simplement irriguer la vie, dans une course vers le concret. Fuir les socles, craquer les codes, casser les cases. L’usage libère l’œuvre.

Publié dans la revue Geste/s n°5, page 61, mars 2023