Portrait de Claire Hannicq

Claire Hannicq invente ses gestes comme on découvre une grotte. Tout est déjà là. Puis un jour, les choses existent subitement par les circonstances de sa présence, à cet endroit précisément. Son foyer est aujourd’hui une ancienne ferme lovée dans les Vosges. L’âtre est à la fois celui de sa production, de sa famille, et de sa communauté. La stabilité de cet atelier lui offre un équilibre entre l’effort à l’intérieur et la forêt à l’extérieur. Elle y trouve de l’espace au dedans et au dehors, une aisance à déployer l’amplitude de ses façonnages autant qu’une disposition à embrasser l’ampleur du paysage. Alors que certains trébuchent sur un caillou ou tombent dans un trou pour signer ensuite de leur nom une trouvaille de la nature, l’artiste touche simplement la matière de ses doigts. Pour elle, transformer le tangible, c’est éveiller la spiritualité du matériel. Son rapport à la terre s’exprime sans argile, s’aventurant vers le bois, le verre et le métal. Elle apprend parfois en ouvrant des livres, souvent en autodidacte, toujours en faisant. La marqueterie, le vitrail ou l’émail sur cuivre relèvent d’actions qu’il suffit d’exercer. C’est donc sans autorité qu’elle semble aborder la technique, préférant l’expérience au contrôle. On peut se demander s’il est possible de fabriquer quelque chose de ses propres mains sans nostalgie. Ainsi l’artiste s’oriente vers des images concrètes, narratives, à lire et à lier. Le monde tel qu’il est fait, elle cherche par ses oeuvres à le comprendre, le cueillir, avec soin le prendre.

→ Publié dans le catalogue de l’exposition personnelle « Von unseren Baümen die Kerbe » du 6 juillet au 8 septembre 2024 à la Kunstverein de Schwäbisch Hall, Allemagne www.kvsha.de et traduit en allemand par Sonja Klee

[DE] Claire Hannicq entwirft ihre Handlungen, als würde man eine Höhle entdecken. Alles ist schon da. Dann, eines Tages, existieren die Dinge plötzlich durch die Umstände ihrer Anwesenheit, genau an diesem Ort. Ihre Wirkungsstätte ist ein alter Bauernhof in den Vogesen. Der Ofen ist gleichzeitig das Zentrum von Produktion, Familie und Gemeinschaft. Die Konsistenz dieser Situation zwischen Arbeit und Leben schafft eine Balance zwischen der Konzentration im Inneren und dem Wald draußen. Hier findet sie Raum nach innen und nach außen, eine Leichtigkeit, die Spanne ihrer Formgebung zu entwickeln, und eine Bereitschaft, die Weite der Landschaft zu reflektieren. Während andere über einen Stein stolpern oder in ein Loch fallen, um dann einen Naturfund mit ihrem Namen zu signieren, berührt die Künstlerin das Material schlicht mit ihren Fingern. Für sie bedeutet die Transformation des Greifbaren, die Spiritualität des Materiellen zu erwecken. Um ihre Beziehung zur Erde auszudrücken, greift sie nicht auf Ton zurück, sondern wagt sich an Holz, Glas und Metall heran. Den Umgang damit erlernt sie mitunter, indem sie Bücher aufschlägt, oft als Autodidaktin, immer im Handeln. Einlegearbeiten, Glasmalerei oder emaillierte Kupferarbeiten sind prozesshafte Vorgänge, die sich in der Ausübung begreifen. Sie tastet sich ohne Autorität an die Technik heran und zieht die Erfahrung der Kontrolle vor. Dabei kann man sich fragen, ob es heutzutage möglich ist, etwas mit den eigenen Händen herzustellen, ohne nostalgisch zu werden. Die Künstlerin orientiert sich an konkreten, narrativen Bildern, die gelesen und verknüpft werden können. Die Welt, wie sie existiert, versucht sie mit ihren Werken zu verstehen, zu ernten, mit Achtsamkeit anzunehmen.

Portrait d’Emanuele Becheri

Emanuele Becheri modèle. Sa pratique de la terre ne s’aborde pas tant selon la culture de la céramique, et encore moins l’esprit de la poterie. En touchant l’argile, il s’instruit. Ni maquette, ni miniature, ni essai, l’étude affirme un appétit d’apprentissage et d’entendement, peu importe si elle esquisse ou finalise. C’est ainsi que l’artiste cherche à comprendre le surgissement des formes, et poursuit une production fascinée par l’art des autres, et par son histoire. Il évoque volontiers les maîtres qu’il ausculte, ces siècles de façonnage qui nourrissent son regard puis ses gestes. Alors il sculpte, au même titre qu’il peignait ou qu’il dessinait, pour saisir. Et la préhension est flagrante en ce médium. C’est en commençant par le modelage de la cire, parfois coulée ensuite en bronze, que l’artiste est arrivé à la glaise. Aujourd’hui, chaque stature part d’un bloc dont le volume est modifiée par translation de matière, sans ajout ni retrait. Ça bouge. Pas de résidu. C’est plein. Une gestualité lyrique conduit les mouvements que la main imprime, pour exprimer. Il faut imaginer les doigts tout pousser, pour composer ces élans que le soleil séchera avant que la cuisson ne les fige, dans un four électrique qui monte lentement jusqu’à presque 1.000° à quelques kilomètres de l’atelier. Cet antre immortalise une passion baroque maintenant bien digérée, entre grâce et crasse. D’ailleurs seuls des oxydes et pigments salissent parfois les carnations. Les œuvres ici ne sont jamais émaillées afin de respecter l’accès à toute trace enregistrée par le matériau nu.

→ Publié à l’occasion de l’exposition Sculptures, du 16 mai au 29 juin 2024, Galerie Bernard Bouche, 123 rue Vieille du Temple, Paris (3e) 01 42 72 60 03 galeriebernardbouche.com

Sandrine Pagny. Glow Up

Sandrine Pagny s’aventure à franchir un palier. Lors des Grands Feux de La Borne l’automne passé, elle a participé à une cuisson bois dans le four Anagama du Centre Céramique Contemporaine, menée par Anne-Marie Kelecom. Elle a ainsi effectué deux quarts parmi une quinzaine de complices dont Mélanie Mingues, céramiste installée dans le village, à l’initiative de cette invitation à exposer à quelques pas du foyer qu’elles ont un temps partagé. L’expérience était éprouvante. Et l’on sait combien la combustion n’est pas que physique. De ce feu alimenté durant cinq jours, de la pénibilité et la fascination, de l’épuisement et la magie, sort une céramique qui sera assurément le noyau de l’accrochage. Il s’agit d’une porcelaine en partie nue afin de profiter des effets de flammes sur la terre, sinon émaillée au shino et au rutile. La réduction a joué en sa faveur, donnant des violets et bleus par le fer, et des cristallisations blanches par le titane. L’artiste est jusque-là identifiée pour ses importants ventres bien massés, aux surfaces colorées, d’une palette vive à laquelle elle reste très attachée. Au-delà de la gamme, cette nouvelle étape ne l’éloigne pas tant du cœur de sa pratique, pétrissant toujours une forme nourricière. Aussi, l’émaillage est semblable dans sa pose et son comportement, générant par rencontres et croisements des paysages similaires. Mais à l’habitude d’avancer en solitaire dans l’atelier, s’oppose ici l’élan collectif nécessaire à l’effort alchimique.

Glow Up, du 16 mars au 23 avril 2024, Centre Céramique Contemporaine La Borne, 25, Grand’ Route, La Borne (18), Tél. : 02 48 26 96 21 http://www.laborne.org

→ Publié dans la Revue de la Céramique et du Verre #255, Mars-Avril 2024

All For Ceramics – Entretien avec Anne Marie Laureys

Elle tourne la terre depuis quarante ans, et des nuages d’argiles naissent entre ses paumes. Ses contenances tourbillonnent dans des gammes veloutées. Lorsqu’on les ausculte, des mystères demeurent, des indices surgissent. C’est bien sur sa girelle qu’Anne Marie Laureys métamorphose la poterie. Née en 1962 dans le Nord de la Belgique, elle est aujourd’hui installée entre Tournai et Courtrai où son travail s’épanouit dans un fabuleux lieu de production et de transmission, aux côtés de son partenaire Patrick V.H. Aimée.

JR     Comment êtes-vous devenue potière ?

AML     Il me manquait quelque chose. Après un enseignement secondaire en langues et en sciences, j’ai commencé des études supérieures en sciences humaines à l’Université de Louvain, mais je cherchais toujours autre chose. C’est ainsi que j’ai fini par me retrouver à Gand, au département des arts appliqués en céramique. La LUCA School of Arts a été un saut dans l’inconnu. C’était aussi une révélation. Me familiariser avec la matière, la pratique, la théorie, la philosophie et le monde de l’art ont été un apport inépuisable : j’étais sur la bonne voie, une vie All for ceramics. Ce choix définit ma vie aujourd’hui encore.

JR     Comment avez-vous ensuite conforté votre activité sur le terrain ?

AML     Après quatre années d’école et un projet final autour de la cuisson au sel, j’ai installé un premier petit atelier à Gand, avec des moyens limités, un travail lent mais régulier, et toutes sortes d’expérimentations en affirmant un focus sur le tournage. En 1989, j’ai ensuite déménagé à Lovendegem dans une maison du XIXème siècle abandonnée dans un petit bois au bord du canal, la Villa Acacia où est née une méthode de travail avec Patrick, mon partenaire de vie. Nous y avons construit un premier four à gaz pour la cuisson au sel, un four à chaîne. Le moulage a permis la fabrication en série de grands pots de jardin. Cela a aussi marqué le début d’éditions limitées pour les grossistes d’intérieur et de décoration Artas et Domani, tournées et émaillées. Et estampées aussi, par l’intérieur, dans la paroi d’argile qui subit des déformations de plus en plus importantes, parfois avec les doigts et la main. Cette période a été intense et très instructive, la conception d’objets utilitaires et le savoir-faire représentant des défis en termes de design, de technicité et d’organisation d’un modeste atelier.

JR     Vous vous basez ensuite à Russeignies où vous travaillez maintenant depuis plus de vingt-cinq ans. Quel est cet endroit ?

AML     Il s’agit d’une maison de campagne du XVIIIe siècle, probablement commanditée par un homme d’affaires bruxellois. Au début du XXe siècle, le diocèse de Gand reçut le bâtiment en donation du chevalier du château de Kluisberg. Des religieuses y ont alors développé un institut pour enfants handicapés. Lorsque nous sommes arrivés, le bâtiment était abandonné après avoir été utilisé pendant plusieurs décennies comme colonie scolaire. Cela demeure un bel ensemble architectural toujours consacré aujourd’hui à l’hospitalité, puisque nous continuons à y héberger des groupes, séjours parfois liés à des workshops.

JR     Pouvez vous décrire votre engagement pour le partage ?

AML     J’ai moi-même participé à des ateliers de manière sporadique, surtout au cours des premières années. Nous avons commencé à organiser nos premiers stages sur place à la demande, d’abord pour les enfants. Cela fut un succès dont l’enthousiasme nous a stimulé et amusé. Partager la passion de l’argile et de la forme avec d’autres a été motivé par les réactions directes, spontanées et surprenantes des jeunes participants. Nous avons fait cela pendant longtemps, avec pour thème une histoire, un conte, mais nous pouvions aussi laisser libre cours à notre propre créativité. Nous avons également travaillé avec des adultes. Il s’agit d’un travail orienté sur le résultat, avec une approche différente, plus technique et plus axée sur le soutien à la mise en œuvre des idées des participants. Il faut savoir transmettre des connaissances sur la manière de fabriquer des objets. Il est fascinant de procéder à des ajustements lorsque quelque chose ne fonctionne pas. Nous aussi, nous apprenons sans cesse. Au fil des ans, des céramistes internationaux ont animé un atelier intensif de plusieurs jours sur notre site, tels que Monika Patuszynska, Alexandra Engelfriet ou Michael Flynn.

JR     Au-delà du pédagogique, votre partage est aussi associatif. Qu’est-ce que BeCraft que vous avez rejoint au début des années 2000 ?

AML     C’est une association professionnelle valorisant les métiers d’Arts appliqués des régions de Wallonie et de Bruxelles. Il y a à la fois une collaboration avec l’équipe de BeCraft, et au sein de ses membres, pour la promotion du travail en Belgique et à l’étranger sur les lieux d’exposition, mais aussi en termes de formation. Les ateliers, les démonstrations, les visites entre collègues ou les voyages comme à la Manufacture de Sèvres par exemple, sont des moments d’échanges importants.

JR     En découvrant « The Mad Potter of Biloxi » grâce à l’ouvrage éponyme publié par Garth Clark, Robert A. Ellison Jr. et Eugene Heicht, vous rencontrez une personnalité qui influence définitivement votre production. Qui est George E. Ohr ?

AML     C’est un potier américain actif dans le Mississippi de 1880 à 1910. On le considère comme le précurseur de la céramique d’art en son pays, visionnaire préfigurant à la fois le Surréalisme, Dada, l’Expressionnisme Abstrait, le Pop Art ou le Funk. La capacité technique d’Ohr reste sans égal, mais elle ne domine pas son travail. Ses manipulations du parois d’argile et de la forme du pot ne se sentent pas, ou n’ont pas l’air forcées ou envahissantes. Des termes tels que la grâce et la délicatesse, et un peu weird, décrivent positivement le caractère de ses créations uniques. C’est la liberté et l’espièglerie des claybabies d’Ohr qui ont conforté l’élan avec lequel nous travaillons.

JR     Et qu’avez-vous justement modifié pour passer de l’utilitaire au sculptural ?

AML     La surprise de la forme en soi, porteuse de sens et de récit, fait quitter l’utilitaire. Dans la création d’une forme, le résultat est un échange d’idées entre le créateur et le matériau, qui illustre le lien entre le corps et la matière. Le corps mécanique, les muscles et les mains, le corps sensuel du toucher, le corps émotionnel en tant que trésor d’expériences, le corps social en tant qu’humain parmi d’autres et le corps pensant qui ventile les idées. La déformation, le découpage et l’assemblage ont donné naissance à des sculptures en argile. D’une chose à l’autre, les essais et les erreurs constituent un parcours passionnant. L’œuvre continuera d’évoluer.

JR     Vos émaux révèlent un incroyable travail de coloriste. Qui sont les peintres que vous regardez ?

AML     Des années de visites de musées et d’expositions ainsi que les voyages en Orient, sont à chaque fois des immersions chromatiques. Tout comme les promenades dans la nature, où l’on voit des fleurs, des plantes, des mousses, des arbres, des nuages et des paysages. La couleur est partout dans la vie quotidienne aussi. Je regarde les peintures baroques et impressionnistes, abstraites ou figuratives, et c’est souvent aux couleurs nuancées que je consacre du temps. De nombreux peintres belges à travers les âges sont souvent de superbes coloristes. Au musée Roger Raveel de Zulte, je me souviens d’un merveilleux tableau de Jean Brusselmans intitulé Mansarde II datant de 1939, qui m’a énormément frappé en termes de couleurs, mais aussi de solutions formelles et de contenu. Mark Rothko à la Tate Modern ou Claude Monet et Jackson Pollock au MoMA m’ont déjà enchantée. Sans parler de James Ensor. Et la rétrospective Hilma af Klint au Guggenheim fut une vraie découverte. Parfois, ce sont de simples détails qui attirent mon attention, que j’emporte avec moi. Les couleurs de mes sculptures sont principalement déterminées par la forme elle-même. La préférence va aux couleurs sourdes, superposées et douces pour les dégradés. Pas de couleurs primaires dures, car les formes d’argile ne l’exigent pas, pour l’instant.

ANNE MARIE LAUREYS EN 5 DATES | 1985 Formation céramique à la LUCA School of Arts de Gand | 1996 Découverte du travail de George E. Ohr | 1997 Installation dans l’actuel atelier à Russeignies | 2017 Achat d’œuvres par Robert A. Ellison Jr. données au MET de New York | 2023 Premier solo à Bruxelles à La Verrière / Fondation d’entreprise Hermès

Publié dans la Revue de la Céramique et du Verre #252, Septembre – Octobre 2023

Portrait de Dominique Stutz

Dominique Stutz fomente de nouvelles espèces. Cette pratique de soin, la fomentation, est réputée pour l’application attentionnée de surfaces sur des corps, jadis cataplasme sur la chair, aujourd’hui émail sur la terre. Toujours, elle touche. D’abord vient la forme de la pièce, générée plutôt que reproduite, après consultation de documentations scientifiques. De l’imagerie de l’infiniment petit, l’artiste retient la vie sexuelle cachée des fleurs dite palynologie, les particularités anatomiques des bestioles de grand fond marin, et surtout le potentiel vertigineux du Physarum polycephalum vulgairement appelé Blob. C’est ainsi que Dominique Stutz aborde ses bols sculpturaux. Autant d’inspections des règnes qui nourrissent le façonnage de contenances d’argile, devant parfois patienter des mois avant de trouver leur peau définitive. Anis, chartreuse, jade. Car un long processus de recherche d’émaux est à l’œuvre dans le laboratoire de la céramiste. Corail, tangerine, mandarine. Sa méthode est traditionnelle et protocolaire, impliquant calculs moléculaires, cuissons et recuisson d’échantillons jusqu’à obtention de l’effet visé. Azur, turquoise, outremer. C’est à ce moment que la masse trouve son épiderme. Cerise, écarlate, sang. Plus qu’une membrane de couleurs, il s’agit d’apporter volume, structure et matière pour contribuer à une impression générale de perpétuelle mutation. Fuchsia, guimauve, framboise. Les biologistes reconnaîtront des radiolaires ou des diatomées. Citron, soleil, acide. Les autres s’émerveilleront tout simplement. Lavande, orchidée, lilas. Depuis une décennie maintenant, dans une constante hybridation, Dominique Stutz caresse ce que ne fabrique pas d’elle-même, la nature.

Commandé par l’artiste pour son propre usage, avril 2023

Moly-Sabata au cœur du territoire

Depuis bientôt un siècle, Moly-Sabata permet de produire ce qui ne pourrait se faire ailleurs. Par ses moyens techniques, financiers et humains, l’endroit offre un contexte unique ancré dans une village accordant une place à l’artiste, au même titre que le boulanger ou l’institutrice. Entre labeur et contemplation, au bord du Rhône.

C’est à Sablons (38) au carrefour de cinq départements, qu’Albert Gleizes et Juliette Roche décidèrent d’implanter dès 1927 un « couvent laïc où pourraient se réfugier les dégoûtés de ce système moribond ». Parmi les figures pionnières, l’australienne Anne Dangar (1885-1951) y a durablement ancré la pratique de la céramique. Aujourd’hui sous la direction de l’artiste Pierre David, ce havre continue d’offrir un safe space propice à la production. Propriété de la Fondation Albert Gleizes reconnue d’utilité publique, Moly-Sabata est subventionnée par toutes les collectivités de son territoire pour son fonctionnement. À sa charge d’innover pour financer l’accueil d’une trentaine d’artistes par an grâce à du mécénat d’entreprises et de particuliers, à des partenariats de coproduction, à de collaborations avec ambassades et instituts culturels motivant la mobilité, et à d’autres dispositifs encore. Ainsi se perpétue la mission d’hospitalité voulue par le couple visionnaire.

Avant
Depuis ses origines, le programme se construit sur invitation, soit directement par Moly-Sabata, soit par ses partenaires principalement composés de lieux de diffusion en Auvergne-Rhône-Alpes. La résidence se place ainsi au cœur de réseau assurant une pluralité de regards. Si l’émergence est bien représentée, il n’existe aucune limite d’âge. Un tiers environ des artistes viennent de l’étranger. Au sein du domaine des arts visuels, on peut s’y essayer à la terre, perfectionner sa technique ou déployer sa pratique déjà établie tout en bénéficiant à tout stade de la complicité d’artisans du voisinage (Jean-Jacques Dubernard, Jean-Jacques Gentil, Estelle Richard). Quoiqu’il en soit, c’est à la résidence d’accompagner l’artiste en construisant ensemble le cadre propre à ses intentions.

Pendant
La structure est identifiée pour l’implication de son équipe aux expertises complémentaires. Elle dispose de trois ateliers-logements de 50 à 110m² attribués pour une période variable relative à chaque besoin, parfois par ricochets. De nombreux espaces complémentaires peuvent s’adjoindre en tant qu’espace de travail tel qu’un atelier de céramique équipé d’un four électrique de 270 litres cinq faces chauffantes, d’un tour shimpo et d’un séchoir, ainsi qu’un autre petit four de 80 litres et deux à bois. Les budgets de production dépendent des initiatives, sachant que les honoraires respectent une base de 1.000 € /mois. Aucune animation publique n’est sollicitée, Moly-Sabata développant indépendamment d’ambitieuses actions pédagogiques (Marie Ducaté).

Après
La moitié environ des artistes en résidence à Moly-Sabata exposent ailleurs, chez les partenaires de coproduction (Hélène Bertin au Creux de l’Enfer, Damien Fragnon à l’EAC Les Roches, Julia Huteau à la Galerie Tator, Lucille Uhlrich à La BF15, Salvatore Arancio au Château-Musée de Tournon). Sur site chaque automne, les grandes expositions annuelles associent des productions spécifiques (Octave Rimbert-Rivière, Caroline Achaintre, Étienne Mauroy, Sylvie Auvray, Anna Hulačová, Héloïse Bariol) à des prêts prestigieux (Lucien Petit, Jacqueline Lerat, Étienne Noël). Il s’agit davantage de rebondir que de récapituler. Mais tout ne s’arrête pas une fois l’atelier quitté, et la familiarité se cultive à travers un suivi de la Moly family au long terme. Sans exiger de contrepartie, le Fonds Moly-Sabata s’augmente au fil des rencontres de dons, parfois de dépôts, exceptionnellement d’acquisitions, en ayant pour socle un ensemble important de poteries cubistes, de mobilier et d’ouvrages hérités du couple fondateur. Activée au quotidien au sein de la maison et son parc, cette mémoire par l’objet compose le décor d’une communauté bien vivace qui en 2027 célébrera son centenaire.

Publié dans la Revue de la Céramique et du Verre 250 Mai – Juin 2023

Portrait de Io Burgard

Io Burgard charrie. Non pas qu’elle plaisante, bien qu’une bonhomie imprègne sa production, mais travaillant la sculpture, elle se charge de la pesanteur. Et la coltine, la drague, la transbahute, la déplace. Car œuvrer au sein d’un médium caractérisé par son équilibrisme, consiste à répartir les chairs et le reste, pour que tout tienne. À leur tour, ses statures trimballent. Avec la barrière alpine toute proche, des histoires de contrebande habillent ces personnages dont le contenu des paquets nous est dissimulé. Ici comme au Pays Basque et sur tous les reliefs du monde qui souvent marquent une frontière, on cherche à faire fi des limites, à trouver des brèches, pour une passe. Ça colporte des clopes et de l’alcool. On pense à la souffrance de la migration et à l’héroïsme des sommets. Mais pour ces sherpas défiant l’altitude, les paniers tressent l’osier comme des ratures. Des tentures bariolées affichent leur béance. Silhouettes et conduits insistent à leur façon sur un mouvement vertical d’ascension. L’artiste, dans le froid de l’hiver, a découvert la routine de la cheminée, à toujours veiller à ce que jamais le feu ne s’éteigne. La vestale du Vercors goûte progressivement à une vie de château entourée d’oiseaux qui chantent et de lapins qui dansent, altesse surplombant les tirs de mortier et les feux d’artifice. Un volatile s’explose contre la vitre. Des couleuvres rôdent. Depuis février, Io Burgard a peu dormi. Un cauchemar d’œuvres qui se fêlent. Nichée dans son mirador sur le flanc d’un massif, elle a passé son temps à dévaler les escaliers, ceux des cinq étages qui composent son atelier, et les plus nombreux encore qui articulent son esprit. Dans les deux cas, on descend en-haut comme on monte en-bas, sans non-sens. En ascensionniste.

Publié dans le catalogue de Io Burgard édité par la Résidence Saint-Ange (Seyssins), Décembre 2022

Potier joyeux – Entretien avec Jean-Jacques Dubernard

Il incarne une terre vernissée réjouie, et a œuvré durant plus de quarante ans à la Poterie des Chals qu’il vient de quitter. Aujourd’hui dans son nouvel atelier au cœur de Vienne en Isère, il continue à façonner l’argile avec respect et insolence sur son tour à pédale. Sa constance est rythmée par la cadence de sa girelle. Nourri par les rencontres, il perpétue le savoir-faire d’une céramique qu’on tutoie.

Joël Riff     Comment es-tu devenu potier ?

Jean-Jacques Dubernard     C’est vraiment le hasard de la vie. J’arrête mes études quinze jours avant le Bac, filière G3, techniques commerciales. Je savais ce que je ne voulais pas faire. On est en 1975. J’ai du temps libre et vais dans un centre social voir une jeune fille. J’y reste six mois à faire plein de trucs, à essayer des tours électriques, et Madame Ventalon qui y anime des ateliers décide de m’accompagner dans une poterie que je ne connais pas encore, chez Jean-Marie Paquaud. Nous sommes le 6 avril 1976, et j’apprendrai plus tard que c’était son anniversaire. On lui donne une espèce de soupière que j’avais faite, le chef-d’œuvre du centre social, aussi lourde pleine que vide, et Paquaud dit : « C’est bien ». En vrai, pas du tout, mais je pense que ça l’arrangeait : Début avril, faut aller piocher à la carrière. C’était un samedi et il me dit de revenir lundi. À l’époque, il y avait un tas de terre dite de l’autoroute, au moment où on construisait l’A7. Fallait pelleter cinq tonnes en trois jours. Puis j’ai eu droit de tourner un peu, sur le tour de l’apprenti. Il avait beaucoup moins d’inertie mais plus pratique à arrêter et à relancer. J’avais des formes à faire, des petits pots à cactus. Après, il m’a fait faire des pots à géranium. Mais l’apprentissage par la répétition était une bonne école. Ça m’a pas contrarié. Cette discipline aujourd’hui, ce sera sûrement de la liberté pour demain.

JR     Trois ans plus tard, tu commences à louer la poterie, et en 1985, tu l’achètes, pour y travailler durant plusieurs décennies. N’est-ce pas lassant de répéter les mêmes gestes ?

JJD     Non. Cette continuité a été un plaisir plus qu’une contrainte. D’abord, en comparaison avec les facturiers de 1880, on faisait plus du tout la même production. Du moins, y avait quelques bases, des pots pour faire cailler le lait, faire du fromage, des saladiers paille et vert à l’extérieur, des cruches à eau, mais en quantité ridicule. Des biches à lait, on en vendait quand même mille par an. Cette continuité, c’est ce qui me plaît, de ne pas réinventer la céramique au bout de deux ans de pratique. Et continuer la vie de cet atelier, en en gardant l’esprit, populaire, paysan, un peu rigolo, très basique en couleurs, quatre engobes, une terre blanche et une terre rouge, du cuivre, du cobalt, du fer, du manganèse, et puis voilà.

JR     Pourquoi la terre vernissée ?

JJD     J’aime la céramique en général, du grec Keramos qui veut dire terre cuite. Tout le monde peut s’y retrouver. Dès qu’il y a de l’argile, il y a quelqu’un qui l’a tripotée. Mais c’est vrai que j’ai une petite fibre pour la poterie populaire. C’est l’ancêtre de la BD. Il y a toujours une petite histoire. Gérard Lachens et Philippe Sourdive, quasiment des sauveteurs de cette technique, ont vraiment eu le souci de récolter ce truc de pauvre. D’abord, je suis tombé dedans, comme Obélix. Dans la terre vernissée, je me sens bien. Un peu souriant, c’est gai, il y a de la couleur. Et la monocuisson, c’est bien, ça économise l’énergie. Ce que j’aime, c’est ce mélange, de bosser avec une tuilerie active depuis 1740, de tourner des pièces pour d’autres, de prendre des gens en stage, de recevoir les artistes de Moly-Sabata située à quelques kilomètres de là.

JR     Tu ouvres volontiers ton atelier à des personnes de tout horizon. Peux-tu revenir sur quelques collaborations ?

JJD     C’est pas moi qui ait inventé l’idée de faire des échanges avec d’autres artistes, c’est Paquaud, avec Anne Dangar. À l’époque, fallait plutôt fournir les paysans, et y a une australienne qui arrive, élève d’Albert Gleizes, qui va faire du cubisme sur de la terre vernissée. C’est vraiment une chose qui m’a marqué. Je n’ai pas de formation universitaire mais j’ai appris beaucoup de cette relation de travail entre un anarchiste bossant depuis ses douze ans dans une usine sans sécurité sociale ni congés payés, et une anglicane convertie au catholicisme. Je trouve que ça détend au niveau des intégrismes, et c’est important de se mélanger. J’ai fait de grandes cuissons avec des copains où on invitait des artistes à décorer les poteries, et on pouvait être des centaines autour de bœufs à la broche. Puis j’ai travaillé durant dix ans avec le peintre arménien Maurice Der Markarian (1928-2002), ainsi qu’avec le calligraphe tunisien Lassaâd Metoui et la photographe alsacienne Marianne Marić, entre autres. Et Lætitia Casta. J’ai aussi beaucoup bossé avec le Musée gallo-romain de Saint-Romain-en-Gal, un des plus beaux musées de France voire d’Europe où une équipe très dynamique fait des cuissons expérimentales. Je suis pas voyageur, mais si on me pose quelque part, tout va bien. J’ai ainsi rencontré des potiers coréens lors de ma participation à la Biennale de la Céramique là-bas en 2007. Faut savoir que pendant longtemps, le Japon et la Chine venaient y capturer des artisans pour emporter leur savoir-faire.

JR     Tu compares parfois le tournage à un art martial.

JJD     Si t’apprends pas avec, t’apprends contre. Cinq cents grammes de terre est plus fort que n’importe qu’elle personne de soixante-dix kilos, qu’il soit noir ou blanc, jeune ou vieux, gros ou maigre, hétéro ou homo, c’est l’égalité complète, c’est la terre qui va gagner. C’est une question d’équilibre, la terre est molle et elle bouge, toi tu dois être fixe et tétanisé. Il faut un peu débrancher le cerveau. Il y a plein d’infos dans les mains. Et en même temps, tu fais du yoga, la respiration compte beaucoup. D’ailleurs faut couper son souffle, c’est le seul moment où je ne parle pas.

JR     Tu t’impliques beaucoup dans D’Argiles qui célèbre bientôt ses 30 ans. Quelle est cette association ?

JJD     C’est le regroupement des céramistes de Rhône-Alpes, à l’origine de la formation de la Maison de la Céramique de Dieulefit. C’est un rêve qui s’est réalisé : faire des suivis très individualisés, très en lien avec le réseau des potiers de la région, grâce à des tuteurs et tutrices qui facilitent la professionnalisation. Et on organise aussi des marchés. C’est grâce aux associations et à leurs membres que le métier réussit à se fédérer. Terres de Provence et Terres d’Aquitaine ont été les premières à générer des événements autour de la céramique. Aujourd’hui, elles sont une quinzaine à former le Collectif National des Céramistes qui regroupe 750 ateliers. Localement, Figlinæ a organisé de belles manifestations à Roussillon.

JR     Et Vienne, c’est comment ?

JJD     J’ai pu récupérer un tour à pédale, et ça a été, après mon mariage avec Nathalie, le plus beau jour de ma vie. Il a plus de cent cinquante ans, et une histoire : c’était celui de Geneviève de Cissey puis d’Aguilberte Dalban. Y a un côté Amsterdam parce que je suis en vitrine, pour que les gamins, les parents qui sortent de l’école, les touristes puissent voir un potier tourner. Un potier urbain, urbain dans tous les sens du terme d’ailleurs.

EXERGUE | « Faire les choses sérieusement sans se prendre au sérieux »

FOCUS SUR UNE CHANTE-PLEURE | « C’est l’objet qui me fascine le plus au monde. C’est rien, des petits trous dessous, un gros trou dessus. Je pense que ça résume parfaitement mon rapport à la céramique. C’est un peu utile, c’est pas mal ludique, c’est simple et génial. Et c’est Laurence Ravel-Cabrero, maîtresse de conférence à l’Université de Pau, spécialisée en Histoire de l’Art Médiéval, qui a comblé mes connaissances sur le sujet. Ce qui m’épate, c’est la variété. Il existe des modèles espagnols, anglais, flamands, norvégiens. Y en avait partout. Et ça marche avec un enfant de quatre ans autant qu’avec une mamie. Tu peux arroser ton jardin ou prendre une douche. Au Moyen-Âge, y en avait de un à cent litres. C’est tourné comme une buire, une chose assez ventrue, avec un goulot, un petit col. C’est très rustique, et après tu peux délirer sur le truc. »

JEAN-JACQUES DUBERNARD EN 5 DATES | 1976 Rencontre avec le Père Paquaud à la Poterie des Chals à Roussillon | 1985 Achat de la Poterie des Chals après l’avoir louée dès 1979 | 1993 Président fondateur de l’association D’Argiles | 2006 Labellisation Entreprise du Patrimoine Vivant | 2020 Installation dans son nouvel atelier à Vienne

Publié dans la Revue de la Céramique et du Verre #246, Septembre – Octobre 2022

Entretien avec Marion Verboom

Joël Riff     Voici votre première monographie. Lorsque vous ouvrez ce type d’ouvrage, que lisez-vous en premier ?

Marion Verboom     Je ne lis pas les textes en priorité. Je les zappe si les images n’offrent pas de résistance, ou si le texte n’engendre pas une certaine forme de création, indépendante du travail plastique. À la fin, quand j’ai vraiment bu tout le contenu iconographique et que cela m’interroge, j’essaie de trouver les mots de l’artiste, des éléments clés de sa biographie ou de sa technicité. Je me penche aussi avec beaucoup d’attention sur l’index, sur les titres et la composition des œuvres, sur ce dont elles sont faites.

JR     La substance des choses, justement, est flagrante lorsque l’on aborde votre travail. Vos volumes affichent des qualités de surface toujours sensationnelles. Comment naviguez-vous au sein des matériaux que vous manipulez ?

MV     De la fascination que j’éprouve pour une matière et de la technique qu’il faut employer pour la mettre en œuvre découle la forme. J’aime apprendre les techniques et leur histoire, et les interpréter à ma façon, dans mon atelier, selon mes possibilités singulières et la configuration de mon espace. Je suis novice en tout. Comme je suis très gourmande de nouvelles textures, opacités, transparences, couleurs déjà présentes dans l’état premier des matériaux, il me faut ensuite les contraindre et les assembler sans perdre leurs dispositions initiales. Et cela est souvent très dur, car il faut que la beauté originelle des matériaux ne soit pas trop abîmée par la rigueur du travail lui-même. Mon choix vers telle ou telle matière est strictement guidé par l’émotion et la curiosité, l’énigme que représente un métier artisanal.

JR     Cette disposition à fabriquer soi-même irrigue toute votre production. Chaque œuvre, qu’elle soit issue d’une expérimentation personnelle ou d’une commande à laquelle vous répondez, s’offre à vous comme une opportunité d’absorber un savoir-faire supplémentaire au sein de l’éventail grandissant que vous développez. On peut s’interroger sur les voies que vous empruntez pour vous instruire. Comment apprenez-vous ?

MV     J’ai d’abord un diplôme d’état de rocailleur, ayant suivi une courte formation dans un lycée technologique. Plus tard, afin de réaliser mes pièces de diplôme, j’ai été une élève régulière de l’atelier de moulage à l’École des beaux-arts de Paris, où j’ai beaucoup appris de Philippe Renault. Puis je me suis formée à la céramique lors d’une résidence à l’European Ceramic Work Center aux Pays-Bas. Et j’ai complété mes connaissances sur la pâte de verre jusque-là glanées au gré de tutoriels sur internet et de livres spécialisés, en allant quelques jours au Centre européen de recherches et de formation aux arts verriers, en Lorraine.
Ma façon d’apprendre de nouvelles techniques est très chaotique, et motivée par le désir de réalisation d’une pièce. C’est donc toujours très spécifique. Et généralement, plus la technique m’est étrangère, plus ce désir est virulent.
Mes connaissances sur une pluralité de matériaux au fil du temps s’agrègent pour former une sorte de palette que je peux convoquer pour diversifier une technique dite traditionnelle. Par exemple, l’acétate se travaille uniquement en assemblant des formes découpées dans une plaque. Je désirais pouvoir utiliser la technique du moulage pour sortir cette matière industrielle de son application dans la lunetterie. Ainsi, j’ai réussi à trouver quelque chose de plus organique encore dans la matière elle-même, car le moulage faisait apparaître des bulles par transparence, des mélanges de couleurs. Tous ces aspects, plutôt vécus dans le milieu industriel comme des défauts, je les convoitais.

JR     Par votre obstination, vous aimez contredire, ou du moins tenter envers et contre tout des alternatives. Votre appétit nous emporte dans une tornade d’interrogations.

MV     Comment dissoudre l’acétate et le reconstituer ? Pourquoi se consolide-t-il en un magma gazeux ? Quelle est la différence entre le verre et le cristal ? Quelle est la courbe de cuisson à construire pour que ce cristal n’éclate pas en refroidissant ? Y a-t-il un lien entre la rocaille des jardins maniéristes et le rocailleur de l’après-guerre ? De quelle région est issu le grès rouge et à quelle profondeur est-il le plus beau ?
Les questions chimiques, géologiques et historiques que la matière me fait me poser animent et sont le ferment de mon activité. La forme en devient presque anecdotique. En tout cas, c’est souvent la matière qui la constitue qui guide la danse volumétrique.

JR     On aborde couramment la question des matériaux en sculpture par une voie technique – passionnante au demeurant. Mais cette dimension ne doit pas tempérer l’aspect politique du choix de telle ou telle ressource. La puissance d’une œuvre reflète le pouvoir en présence. Vous m’avez récemment appris le terme « chryséléphantine » qui désigne un façonnage inédit et fastueux. Pouvez-vous nous décrire ce procédé, et ce qu’il éveille en vous ?

MV     Oui, il s’agit par exemple d’Athéna Parthénos, attribuée à Phidias. J’étais abasourdie par l’idée qu’un bâtiment tel que le Parthénon ait été créé seulement pour servir d’écrin à cette sculpture. Il a fallu que le sacré et la richesse la maçonnent pour qu’il en soit ainsi. Et c’est effectivement à cause de ce qui la constituait, l’or et l’ivoire, deux matériaux tels que la sculpture était une pompe à fortune, donc un instrument de pouvoir. Le corps de la déesse a été fabriqué en bois, puis recouvert de plaques d’or et d’ivoire, comme une banque en strates. Son extrême valeur est aussi vraisemblablement la raison pour laquelle elle n’existe plus. Aujourd’hui, nous découvrons seulement son coffre en quelque sorte, et cette sculpture en creux brille par son absence, et non plus par la lueur de ses reflets dorés.

JR     Et Zeus eut une statue à son effigie à Olympie, réalisée suivant la même stratification d’opulences, connue pour figurer parmi les Sept Merveilles du monde. Cette surenchère propre aux démonstrations de bravoure humaine épate, bien sûr. Mais dans vos réalisations, malgré une flagrante ampleur, on ressent toujours une forme d’humilité. Ce sentiment évoque autant l’humeur des grands bâtisseurs contribuant à une construction qui nous dépasse que la philosophie du potier fabriquant tout à partir de rien. Comment gérez-vous cet équilibre entre grandeur exponentielle et déférence envers la matière ?

MV     Il me semble effectivement que la matière mène la danse dans la réalisation d’une sculpture. C’est son poids, sa ductilité, les instruments pour son façonnage qui décident. J’étudie souvent longuement les matériaux et leurs possibilités avant de leur donner corps. La forme est juste un prolongement des qualités intrinsèques d’une matière. Par exemple, en ce moment, je travaille le verre moulé. Et ce qui me fascine le plus, c’est la façon dont le spectre chromatique se révèle dans la masse, dans l’épaisseur. Il faut donc que je trouve une forme qui incarne la nature de ce spectre. Je vais aller farfouiller dans la science et la physique. Je voudrais que la forme soulève la matière, au sens propre et figuré.

JR     Parfait, nous voilà dans les nuances de tout jargon. Plusieurs de vos ensembles, tels que « Tectonie » ou « Achronies », paraissent fonctionner comme une langue à part entière, une combinatoire d’éléments que l’on articule en phrases. Et cette dimension modulaire se perçoit dans d’autres pièces encore. Quel est votre rapport à la linguistique, à la littérature et au mot en général ?

MV     Je suis fascinée par la construction des idées et par les personnes qui maîtrisent l’art de disposer de cela par l’écriture, et je ressens comme un manque intellectuel à le faire. J’ai l’impression de ne pas savoir créer les enchaînements qui permettent le partage. La forme plastique envisage l’expression des idées sans avoir à argumenter. La sculpture me permet d’être très directe. Je n’aime pas la finitude des mots. J’ai d’ailleurs peur de répondre à vos questions par écrit, car il ne m’est ensuite plus possible de changer d’avis.
Les séries « Tectonies », « Achronies » et « Lectio difficilior potior » sont effectivement un alphabet de gypse. Et je peux en disposer comme je le souhaite, dans une durée infinie. J’ai le droit de redéployer une forme avec une matière différente. Cette forme prendra une tout autre orientation, idem avec l’enchaînement des fragments. L’alphabet maya, lui, a été très dur à déchiffrer, car les idéogrammes évoluent sans cesse, au gré des élans artistiques des scribes.
Ma relation aux écrits est guidée par mon activité plastique, ce qui m’écarte un peu des romans, mais me rapproche de la poésie. De façon assez égocentrique, je cherche ce qui peut répondre à mes questions dans les livres, mais souvent je me retrouve avec encore plus de questions, auxquelles il faut que je trouve des réponses.

JR     Comment déterminez-vous vos titres, qui relèvent chaque fois d’un lexique aiguisé ?

MV     La terminologie issue de la science, qu’elle soit géologie, archéologie, linguistique, psychologie, ethnologie, théologie, etc., est souvent une réponse à une pratique particulière que j’ai dû mettre en œuvre. Ou bien, elle lui fait simplement écho. Je lis et m’intéresse un peu à tout ce qui donne des explications pragmatiques.

JR     On vous imagine aisément piocher dans les manuels. Mais y a-t-il des images aux murs de votre atelier ?

MV     Non, pas vraiment. Je peux, à de rares occasions, me constituer un mur d’images qui va me servir pour amorcer un corpus de travail, entrecroiser des sources et des idées, mais il disparaît assez rapidement, car j’ingère et altère tout cela au point que j’intériorise toutes ces images. Si elles restent collées sur mon mur, soit je les évite, soit je pose quelque chose devant.
Actuellement, j’ai laissé le patron d’un volume à réaliser, quelques mots et un croquis qui est là depuis cinq ans. Le vide sur les murs et de l’espace m’aide à projeter ma pensée. Je le fétichise, le vide étant difficile à tenir, car j’ai tendance à l’investir avec plaisir. La fourniture iconographique n’est pas une béquille, elle serait plutôt un frein. Le travail de la mémoire sur elle est plus intéressant que la contemplation.
J’ai laissé assez longtemps dans mon atelier un détail floral d’une sculpture de Jean-Baptiste Carpeaux, et pour répondre à cette question, je viens de retrouver, accroché derrière d’autres papiers, le jeune homme nu d’Hippolyte Flandrin. C’est un mille-feuille bien enseveli.
Quel est votre sentiment sur l’iconographie présente dans les ateliers d’artiste ?

JR     C’est de vous qu’il est question ici, mais tout le monde sera attentif à votre réflexe à toujours retourner les choses. Cette force est irrésistible dans votre travail.
Et alors que le médium de la sculpture implique une conscience de la matière, elle motive généralement une résistance avec sa pesanteur, une célébration de sa réalité. La manière dont vous la pratiquez relève indéniablement du défi. Quelles sont vos limites ?

MV     La limite est effectivement la pesanteur, que cela soit dans l’érection sur l’axe vertical, de matière et de fragments, ou la suspension sur l’axe horizontal, ou bien encore la contention de matière au sein d’un volume dont elle voudrait se soustraire, s’épancher, et fuir.
Il y a aussi le poids et l’espace : ce que je peux porter, ce que je peux abriter, la taille de mon atelier, la taille de la porte d’entrée, ce que mon corps accepte de fournir comme force. Tout cela se présente à moi comme une limite très pragmatique. Je ne préfère pas trop penser à la limite parce qu’elle me contraint et qu’elle me rend folle de frustration. Mais malgré cela, quand je pense à quelque chose que je ne peux pas faire, que je ne connais pas, qui semble mystérieux, inaccessible et compliqué, je finis par y aller, comme dernièrement mettre à exécution, seule dans mon atelier, la technique de la pâte de verre. Ou en 2012, construire un labyrinthe en céramique. Cela me donne l’occasion d’organiser de nouveaux emboîtements de matériaux, d’enchaîner sur de nouvelles méthodologies et de ramifier un peu plus mon travail sculptural.
Comme me disait Didier Vermeiren, « produire une sculpture, c’est créer un problème. » Je vois chaque nouvelle sculpture comme une équation insérée dans une chaîne de problèmes en phase de résolution.

Publié dans la monographie « Peptapon » de Marion Verboom aux Éditions Dilecta (Paris), Septembre 2022

Bling-bling, bling, bling-bling-bling

Bling-bling. Par ce son sec résonne encore le bruit insupportable des entraves qu’un renversement de valeurs cherche à conjurer. N’égarons pas la gravité de sa charge politique. Les chaînes qui nous soumettent deviennent celles qu’on exhibe. Quand l’autre nous réduit à n’être rien, nous montrons tout ce que l’on a. Il y a là une parade de propriétaire. L’exorcisme passe par la figuration de l’avoir. Parmi les évidents signes ostentatoires de richesse, surgissent la dent clinquante de Sibylle Meier, la grosse couronne de Tamsin Gifford et les dollars de Coriander Grass. Une dimension narrative s’impose avec les illustrations d’Anne-Laure Montandon et la ruée d’Ainars Rimicans. La pie voleuse de Sarah Michael, la grenouille de Stanislas Cornier et le soulier de Veronique Piotto réveillent les contes. Les toutous Bling et Bling de Miranda Roux et l’autruche Brenda d’Agnès Galichet écrivent leur propre fable. L’humour devient une arme à l’efficacité relative, plus tranchante lorsqu’elle est absurde. C’est rebutant et on adore. L’univers du hip-hop américain est bien-sûr convoqué, à travers les symboles de consommation qu’il manipule mais aussi les genres qu’il stigmatise ou exacerbe. Le mâle rayonne avec l’énorme phallus de Gregory Bourrilly, la pile de casquettes d’Emilien Adage, la grosse basket de Manon Letellier et les trois rappeurs de Stephanie Marie Roos versus les quatre réformateurs de Viviane Schlatter Portmann. Délicatement, danse le roi soleil de Mélanie Duchaussoy. Ailleurs, c’est le girly qui règne avec les ongles de Saranda Mahalla, le vase fleuri d’Arina Antonova, le bijou cousu de Séverine Emery-Jaquier, la pointe d’Eva Gómez Moreno et la panoplie de Clara Gagnou. Antoine Moulinard se joue de ces catégories. Et le faste du paraître déborde du corps pour s’exprimer dans son environnement. Ainsi les éléments de décor de Sophie Conus, Siang-Syuan Zeng et Sunbin Lim chahutent respectivement un lustre, un vase et une horloge. C’est tout l’apparat de salon des grandes familles suisses qui se retrouve face à sa vanité.

Bling. Il existe une extravagance par le peu, une débauche de sobriété, un contre-pied au tape à l’œil pour se démarquer frontalement des interprétations littérales. Il s’agit alors de définir un nouvel étalon de mesure, chamboulant les rapports entre quantité et qualité. Dorian Felgines, Núria Gimbernat, Jane King et le cube aveugle de Fabio Frau s’éloignent de la figuration pour revendiquer un minimalisme souverain. Le mutisme fait place au bavardage. La carte céleste de Velimir Vukicevic amène un peu de calme. On frôle la dimension existentielle, s’extirpe d’une place financière caricaturale pour inventer des alternatives de réussite, et viser un Graal autre. L’or apparaît par petites touches chez Christian Aymard et Stefan Jakob, et se révèle à l’intérieur des clochettes de Marta Armada Rodriguez qui semblent avoir fondu dans la flaque d’Eulàlia Oliver. La référence à l’utilitaire se fait plus flagrante tandis que le précieux métal disparaît bonnement du lingot qui ne brille plus de Thimothée Maire, de la couronne mortuaire de Marion Mounic, du collier tout simple d’Attale Alessandri et du chandelier immaculé de Jessie Derogy. Partout apparaît l’audace de façonner sa propre version du luxe.

Bling-bling-bling. On s’emballe. La surenchère s’active, sans s’encombrer des garde-fou de la décence. Ça en jette. Un niveau inédit d’exubérance est atteint, conforté par une virtuosité technique elle-même source d’ébahissement. Le petit objet de Peter Fink croule sous une lave dorée, alors que la forme futuriste de Nikola Knezevic en est intégralement recouverte. La vaisselle de Susanne Worschech resplendit. La fantaisie explose, et trouve étrangement encore un équilibre de sophistication, à l’image des ikebana de Mariângela Aragão et de Jovan Matic, ou de la flore exubérante de Jeanne Andrieu. Puis des opérations alchimiques nous bouleversent. L’ectoplasme iridescent de Shamai Gibsh et l’éclatement atomique de ChengChung Yu bousculent les sciences établies. Les sanitaires mécaniques de Steven Montgomery ouvrent les vannes de l’opulence. Octave Rimbert-Rivière épate avec un service interstellaire issu d’une technologie numérique. Casey Hanrahan et Charlotte Mumm nous éblouissent. On accumule les superlatifs. Les contenances de Nitsa Meletopoulos et de Mathieu Frossard provoquent le vertige par les multiples contrastes de brillance et de poudré, d’outrance et de subtilité, de textures et de motifs qui nous font gagner des sommets d’artifices. En toute liberté.

Publié dans le catalogue de l’exposition « Bling-bling » présentée du 17 septembre au 11 décembre 2022 au Musée de Carouge en Suisse