50 ans, 50 artistes

Il y a un demi-siècle, naissait l’Association Céramique La Borne. Ce groupement fédère aujourd’hui plus de soixante-dix membres, de treize nationalités différentes, installé·e·s dans un rayon de trente-cinq kilomètres sur le territoire mythique de la poterie bornoise. Cette exposition anniversaire en célèbre la concorde, tout en offrant un panorama des amitiés liées à travers le monde de la terre cuite depuis 1971. L’initiative s’inscrit dans la saison « 1971-2021 Passion Céramique » déployée de juin à novembre 2021, et notamment ancrée par le lancement du nouveau site internet http://www.aclb50ans.com. Numérologie oblige, c’est une sélection d’une cinquantaine de personnalités choisies parmi les huit cents ayant exposé jusque-là, qui sera donnée à voir au rythme d’une pièce par céramiste. L’ensemble voisinera la permanence d’œuvres assurée par les adhérent·e·s, témoignant d’une diversité cosmopolite articulée autour de la traditionnelle cuisson au bois, à l’image des productions de la japonaise Machiko Hagiwara ou de l’espagnol Pep Gomez. L’habitude d’exposer dans le hameau, en plus d’y créer, remonte à 1962 avec une toute première présentation organisée dans une ancienne forge par les sculpteurs Pierre Mestre et André Rozay. Le grand symposium de 1977 fera également date. D’un projet à l’autre, motivée par un socle associatif persistant, se construit l’histoire de la plus ancienne galerie céramique de France.

Du 3 juillet au 31 août 2021, Centre Céramique Contemporaine La Borne, 25 Grand’ Route, La Borne (18). Tél. : 02 48 26 96 21 http://www.laborne.org

→ Publié dans la Revue de la Céramique et du Verre #239 Juilet – Août 2021

Victor Levai – Herbier alchimique

Chérissant se perdre dans les lignes des feuilles, l’artiste s’est élaboré un recueil d’environ deux cent cinquante espèces ramassées à gauche à droite, dans des jardins, des forêts ou sur des aires d’autoroute. Toutes sont sélectionnées pour leur qualités esthétiques, sans étiquette, nourrissant une véritable fascination pour l’éventail formel du règne végétal. Ce regard simple et sensible, Victor Levai le restitue en façonnant sa propre flore, immortalisée par la terre cuite. Qu’elles soient en faïence, en grès ou en porcelaine, ces ramifications passent au four électrique, selon des cuissons aux programmes toujours renouvelés. Leurs surfaces se parent sans automatisme d’émaux, d’oxydes, de couvertes et d’engobes, prêts à l’emploi ou faits-maison, notamment à partir de Glazy.org, une banque de recettes participative. La dimension encyclopédique de cette toute première exposition personnelle est intensifiée par une publication, signée par les graphistes Zoé Quentel & Alyssia Lou. Cet index commentera les œuvres en présence, tout en les rattachant à une constellation de références, en en faisant un objet autonome. Pour l’heure, la monographie occupera les 200 m² de l’ancienne ferme normande, déplacée en lisière de Rouen et consacrée aux arts visuels depuis 1999. L’invitation est une belle opportunité pour l’artiste d’articuler une vision globale sur sa production, en déployant dans l’espace une envoûtante fantaisie botanique.

Du 8 juin au 31 juillet 2021, Maison des arts de Grand Quevilly, Allée des Arcades, Grand Quevilly (76). Tél. : 02 32 11 09 78 https://maisondesarts-gq.fr

→ Publié dans la Revue de la Céramique et du Verre #239 Juilet – Août 2021

Terres d’abstraction

Page après page, défile un panorama de la céramique non-figurative répertoriant une centaine d’objets actuellement présentés au Metropolitan Museum of Art. L’institution expose une exceptionnelle donation qui vient enrichir son département d’Arts Décoratifs. Et en voici le catalogue. Robert Ellison, collectionneur d’origine texane, n’en est pas à son premier geste philanthropique, ayant déjà par le passé remis au musée des pièces modernes et contemporaines, par centaines. C’est peu de temps après son arrivée à New York en 1962, qu’il réalise sa toute première acquisition, une assiette. De cette vaisselle, il formera son goût pour la terre cuite en fréquentant brocantes et enchères durant plus d’un demi-siècle. Bouleversée par le travail de George Ohr, sa vision s’attache à la plasticité de l’argile, et se passionne pour ses dimensions picturales autant que sculpturales telle que l’expriment Lynda Benglis, Anne Marie Laureys, Ken Price, Aneta Regel, Peter Voulkos ou Betty Woodman, parmi la cinquantaine de céramistes réuni·e·s dans ce livre. Celui-ci est chapitré en plusieurs rubriques formelles, regroupant les trésors par analogie selon leurs contours organiques. Les propres mots du bienfaiteur, l’introduction par la commissaire Adrienne Spinozzi ainsi que des contributions de Glenn Adamson et d’Elizabeth Essner permettent de saisir l’expertise intuitive de Robert Ellison en la matière, et la grandeur de son héritage.

Shapes from Out of Nowhere: Ceramics from the Robert A. Ellison Jr. Collection, éditions August, 272 p., 70 €

→ Publié dans la Revue de la Céramique et du Verre #239 Juilet – Août 2021

Morgane Paubert – Les vases bâtons

Fabriquée au bord de la Méditerranée, cette quinzaine de délicats tuyaux se dresse en soliflores resplendissants. Leur verticalité accompagne les tiges qu’on y glisse, évoquant certains spécimens d’éponges sous-marines ou de coraux précieux. Si leur modèle rappelle plus trivialement une portion de plomberie, c’est bien un simple emballage de carton qui en est à l’origine. Morgane Paubert nous livre aujourd’hui quelques indices sur la réalisation de ces contenants à la sensualité bien érigée.

De l’utilitaire après l’école
Née à Neuilly-sur-Seine en 1993, la céramiste s’est forgée un apprentissage solide. Elle commence à toucher la terre à Reims, en parallèle de ses études à l’École Supérieure d’Art et de Design, avant d’intégrer en 2015 l’option Art-Céramique de l’École Supérieure d’Art des Pyrénées à Tarbes. L’atelier est réputé pour ses nombreux équipements, et notamment de grands fours, octroyant à Morgane Paubert un cadre confortable afin de déployer ses intuitions, et d’expérimenter sans limite. Le contexte pédagogique l’autorise également à effectuer en 2016 un stage auprès d’Elsa Sahal à Paris. Ces années auront bénéficié de la bienveillance de Marjorie Thébault, professeure qui accompagna l’épanouissement de l’artiste, puis l’invita une fois diplômée, à l’assister lors d’un workshop au Campus Caribéen des Arts de Fort-de-France. En 2019, Morgane Paubert part au Mexique pour travailler auprès de Pedro Saviñon, qui la conforta quant à la compatibilité entre sculpture et usage. Par l’intermédiaire d’une connaissance commune à Valle de Bravo où est installé le maître dont la double pratique est ancré dans la tradition mexicaine des fresques, elle a pu se familiariser avec la réalisation d’immenses commandes murales à partir de plaques d’argile creusée, autant qu’avec l’exécution de vaisselle. À son retour, elle s’installe dans un espace collectif à Sète. « J’ai décidé de commencer des formes utilitaires à partir de moulage d’objets dans ma cuisine ou à l’atelier. »

Jusqu’à épuisement
Il s’agit désormais de produire des objets utiles tout en exploitant les techniques employées dans ses œuvres. « À l’atelier, ces pièces utilitaires sont à coté des sculptures et des dessins. Tout se mêle ». Morgane Paubert développe ainsi la forme du tube à partir d’une de ses installations intitulée Instables, datant de 2018. « La porcelaine est préparée, tamisée afin de la rendre bien lisse. Je coule dans le moule la quantité nécessaire puis laisse poser afin de permettre au plâtre d’absorber l’humidité et de créer une paroi dont l’épaisseur varie selon le temps de pose. Je reste toujours à coté, et observe jusqu’à avoir l’épaisseur souhaitée. Je retourne le moule doucement et évacue le surplus de matière. Une fois qu’il n’y a plus de matière liquide, on attend que la pièce se détache des bords en séchant, puis on ouvre délicatement et la retire. » Pour ses vases, le protocole du coulage reste identique, en diminuant leur échelle, avec des jeux sur la finesse des parois afin de favoriser les déformations à la cuisson, ainsi que divers artifices obtenus avec des colorants de masse mélangés à des couvertes mates ou brillantes. Le tout est cuit à 1280° en électrique. Différents effets de gouttes et d’ajouts de fragments rehaussent encore les surfaces, selon des gestes guidés par les rebuts qu’elle a sous la main. Ne disposant pas encore de son propre four, Morgane Paubert doit transporter sa production crue à travers quelques rues jusque chez Alain Poterie, ce qui engendre tout de même de la casse. L’artiste relativise les déboires en envisageant ses débris comme un matériau à recycler. Autant dire que ses séries sont très limitées. D’ailleurs, le moule de cet ensemble titré « Série N°1 » est aujourd’hui brisé, clôturant définitivement leur lignée, et ouvrant la voie au façonnage de la suite.

→ Publié dans la Revue de la Céramique et du Verre #238 Mai – Juin 2021

Marion Verboom – Peptapon

Ancienne chapelle romane du XIIe siècle dominée par le bois, la pierre et le verre, ce centre d’art consiste en un impressionnant volume de 300 m² sur 15 m de haut, attribué selon une programmation surtout faite de solos. Son directeur Bertrand Godot s’engage dans des productions ambitieuses et spécifiques, marquant un tournant dans la carrière des artistes grâce à l’ampleur de cartes blanches encore amplifiées par de conséquentes publications. Sa formation d’ébéniste d’art influence peut-être l’intérêt qu’il porte aux façonnages, et c’est à Marion Verboom qu’il confie la dernière actualité du lieu avant fermeture pour des travaux de réfection de plusieurs années. L’artiste, identifiée pour la vigueur et la gourmandise de sa pratique sculpturale, profite de cette invitation pour expérimenter la pâte de verre qu’elle triture au Cerfav en Lorraine, le Centre européen de recherches et de formation aux arts verriers. Les fragments qu’elle développe viendront ponctuer des bases en céramique, traitées en grès blanc chamotté avec des émaux industriels ou préparées par elle-même, souvent des basses températures. Et au sein de tout ce qu’elle nous concocte, Marion Verboom évoque également un engobe floqué, appliqué sur une grande structure osseuse. Exclusivement composée d’œuvres nouvelles, cette monographie annonce une diversité d’échelles, jouant sur les effets du colossal et du précieux. Son appétit pour le syncrétisme trouvera assurément en ce sanctuaire, un écrin inédit pour rayonner.

Du 29 mai au 29 août 2021, Chapelle du Genêteil, rue du Général Lemonnier Château-Gontier-sur-Mayenne (53). Tél. : 02 43 07 88 96 http://www.le-carre.org

→ Publié dans la Revue de la Céramique et du Verre #238 Mai – Juin 2021

Jordan Madlon

Jordan Madlon accroche. Du mur, ses œuvres souvent sortent, toujours s’ancrent. Une quête d’autonomie motive sa production, calibrant toute pièce afin d’obtenir des épaisseurs suspectes, trop fines ou trop importantes pour de la peinture, sinon pas assez pour de la sculpture. Les standards sont chatouillés. Alors l’artiste arrime, suspend, heurte, immobilise, retient, saisit. Il confie avoir du mal à trouver une image qui vaille d’être représentée. Il fabrique donc des objets. Et les intitule avec panache. Il a un mot pour tout. Son lexique est plastique autant que verbal. Signe. Ça part de notes, de papiers volants à l’atelier. Puis souvent, une forme prend du volume. Il y a aussi des chutes qui s’émancipent. La liberté importe. Un tableau se trouve en réserve dans un autre. Sans que l’on n’identifie clairement ce qui pousse le premier à découler du second, si ce n’est la date à laquelle il a été réalisé ou montré. Cette chronologie, cette économie, voire cette écologie, donnent une certaine saveur à la part anecdotique que pourraient prendre ses motifs. Et nous ne parlons pas là que de recyclage. Une inventivité est déployée pour que techniquement, les choses tiennent, s’approchant parfois de la console, du porte-manteau. Alors qu’une toile tendue sur châssis rectangulaire répète une astuce dont le fonctionnement est éprouvé, avec bonheur, depuis des siècles, l’artiste cherche à renouveler la validité d’autres supports. Conjuguer le verbe « seoir » fait partie de ces joies nourrissantes qui distingue la pratique de Jordan Madlon.

« Je ne suis pas très bonbon sucré. »

Publié dans la catalogue du 65e Salon de Montrouge

Hatice Pinarbasi

Hatice Pinarbasi parle. Et pas qu’avec la bouche. Si elle échange en français, turc, anglais, allemand, kurde et portugais brésilien, imaginons combien sa peinture cherche à refléter ce plurilinguisme et les nombreuses nuances générées par une personnalité qui, davantage que la maîtrise, encourage la conversation. Il s’agit de se faire comprendre. Sa langue est linguale plus que linguistique. Ainsi, son travail est avant tout incarné. Il est un muscle qui bouge et articule. La toile est un tissu de vêtement marqué par l’huile, l’acrylique, le crayon ou le pastel. Dans l’espace, l’artiste organise des textures colorées. On peut y identifier des lettres, des formes de ponctuation, ou ne rien y déchiffrer du tout. Il y a un enthousiasme certain à bavarder, et des manques, des hésitations, des trous qui humanisent le flux de la parole. Accents et intonations chérissent les dialectes voire les patois, embrassant les rugosités de l’élocution, affirmant où l’on est, diluant d’où l’on vient. En ce moment, la peintre immortalise des feuilles mortes, des escargots et des ciels expressifs. Elle a envie de faire un tour de France pour en boire la polyphonie, la polychromie. Assurément, elle mangera. Jargon et bouffe passent tous deux par là. Langage et nourriture célèbrent l’oralité. D’où peut-être l’expérience de la performance, qui prend place au sein de ses accrochages, comme des voix intérieures à spatialiser. Cela impose littéralement la présence de la chair. De la table au tableau, goûtons la cuisine d’Hatice Pinarbasi.

« Quand je dis pizza, c’est parce que les ingrédients sont anarchiquement posés et non grammaticalement parfaitement alignés. »

Publié dans la catalogue du 65e Salon de Montrouge

Marine Wallon. Purple Lime

Marine Wallon traite la couleur en paysage. Chacune des teintes qu’elle étire scrupuleusement sur la surface de la toile, participe d’une étendue panoramique. Avec fermeté, elle configure des terrains accidentés aux croûtes exquises. Une fougue dicte sa gestuelle funambule, en réajustement, toujours sur l’arête. Sa tectonique est chromatique.

Beige fossile. Garance bleutée. Amande pas mûre.

Marine Wallon y plonge. Les coloris sont son milieu. Elle évolue en leur sein avec aisance et gourmandise, dans son élément. Et cet environnement rocailleux affirme une rugosité sur laquelle on ne ripe pas. Est assuré l’aplomb nécessaire pour négocier les parois, support idéal pour la lumière des sommets. Ces versants sont des laboratoires rétiniens.

Noir de nuit. Bleu glissant. Framboise au soleil.

Marine Wallon pratique la varappe picturale. Elle entraîne à un alpinisme par l’oeil, ce rapport physique aux reliefs. Notre regard cramponne. L’adrénaline irrigue cette discipline optique à laquelle nous nous adonnons, sollicitant endurance, équilibre et souplesse. Ascensionniste, l’artiste s’élève pour mieux accorder de la hauteur, jusqu’au vertige.

Ardoise frottée. Mauve berlingot. Rouge volcan.

Marine Wallon dégage des vues. Elle opère selon ce romantisme qui se mesure aux immensités, aboutissant toujours au choc. Car on se cogne. Le caprice météorologique, la verticalité de la falaise, la permanence du vent, le risque du précipice, l’arrivée de la tempête, contribuent à un état d’alerte. La catastrophe peut surgir. Furieusement.

Fuchsia tendre. Bleu tumulte. Orange qui s’enroule.

Marine Wallon dompte. Une certaine brutalité orchestre son objectif d’apprivoisement. La manière dont elle manie la palette relève du dressage. Elle cravache. Une détermination franche s’applique à faire respecter soumissions et affranchissements, par le magma plutôt que le contour. Intensité et tension règnent en chaque recoin.

Forêt sèche. Outremer violet mousseux. Rose soutenu.

Marine Wallon nous en sert des tranches. Ses morceaux de matière raclée témoignent d’une onctuosité vivace, qu’elle triture jusqu’au bout. Elle livre des carnations sans carnage. Ses pinceaux sont ses couteaux, qui lui permettent de débiter les impressions atmosphériques. À l’image d’une extraction géologique, elle fend le plein air.

Terre mouillée. Saumon nacré. Crépis violet.

Marine Wallon découvre le jeu des gammes lors de sa formation, non pas en cours de peinture, mais de modelage. Le potentiel tactile de chacune des tonalités qu’elle observait alors parmi les appellations des pots d’engobes et d’émaux, semble nourrir durablement un appétit flagrant, tourné vers la pâte, obtenue par combinaisons infinies.

Miel foncé. Vert chlorophylle. Éclats citron d’or.

Marine Wallon alors, pendant que nous cherchons à les nommer, naviguons en son orographie, pensons à des équivalences, expérimentons leurs climats, réveillons ces titres impressionnistes, givre et neige, effet de soleil, brise d’été, au crépuscule, dégel, soir de mars, levée du brouillard, matin d’hiver, clair de lune, elle, les peint.

→ Commandé par la galerie pour l’exposition personnelle « Purple Lime » de Marine Wallon du 8 octobre au 6 november 2021 chez Stoppenbach & Delestre (Londres)

↓ english version translated by Katia Porro

Marine Wallon treats colours in landscapes. Each shade that she scrupulously stretches on the surface of the canvas participates in a panoramic expansion. With firmness, she configures uneven grounds with exquisite crusts. Ardour directs her tightrope walking gestures, in readjustment, always on the edge. Her tectonic is chromatic.

Fossil beige. Bluish madder. Unripe almond.

Marine Wallon dives in. Colours are her environment. She evolves within them with ease and delicacy, in her element. And this rocky environment asserts a roughness one clings on to. It is assured the plumbness necessary to negotiate the rock walls, an ideal support for the light of the summits. The slopes are retinal laboratories.

Midnight black. Slippery blue. Sunlight raspberry.

Marine Wallon practices pictorial rock climbing. She trains for a mountaineering with the eye, a physical relationship to the reliefs. Our gaze grasps. The adrenalin irrigates this optical discipline to which we devote ourselves, soliciting endurance, balance and flexibility. Alpinist, the artist rises to gain height, to the point of vertigo.

Rubbed slate. Purple berlingot. Volcano red.

Marine Wallon clears views. She operates according to this romanticism measured with immensities, always leading to a shock. Because we collide. The meteorological caprice, the verticality of the cliff, the permanence of the wind, the risk of the precipice, the arrival of the storm, all contribute to a state of alert. The catastrophe can occur. Furiously.

Tender fuchsia. Tumultuous bleu. Curling orange.

Marine Wallon tames. A certain brutality orchestrates her objective of subduing. The way she handles the palette is like training. She whips. A frank determination is applied for submission and emancipation to comply, by magma rather than contour. Intensity and tension reign in every corner.

Dry forest. Foamy violet ultramarine. Deep pink.

Marine Wallon serves us slices. Her pieces of scraped matter testify to a lively unctuousness that she pummels until the end. She delivers carnations without carnage. Her brushes are her knives, which allow her to cut out atmospheric impressions. Like a geological extraction, she splits the open air.

Wet earth. Pearly salmon. Parged purple.

Marine Wallon discovered the game of scales in her training, not in painting courses, but in modelling. The tactile potential of each tone that she observed among the labels of the pots of slips and enamels seems to nourish an obvious appetite, turned to paste, obtained by infinite combinations.

Dark honey. Chlorophyl green. Slivers of golden lemon.

While we seek to name them, navigating in her orography, thinking of equivalences, experiencing their climates, waking up these impressionist titles– frost and snow, sunshine effect, summer breeze, in the twilight, thaw, evening of March, lifting of the fog, morning of winter, moonlight– Marine Wallon paints them.

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↑ Marine Wallon, Kabengama, 40 x 55 cm, huile sur toile, 2021 | Courtoisie de l’artiste et Stoppenbach & Delestre (Londres)

Victor Levai

Victor Levai herborise. Sa production s’offre ainsi en recueil exponentiel, relevant de la nomenclature comme du grimoire. Ni la science ni la magie ne prédominent dans cette approche empirique du vivant. La cueillette raisonnée importe autant que la vadrouille mystique. C’est ainsi qu’il vaque en expérimentant les rendus, pétrifiant l’organique par ses pouvoirs céramiques. La palette doit rester vraisemblable, alors que les couleurs s’obtiennent souvent par surprise. Mauvaises, ses herbes s’obstinent et apparaissent inopportunes. Folles, elles échappent à la maîtrise absolue. Grasses, ses plantes regorgent d’une sève épaisse et visqueuse. Simples, elles s’utilisent telles qu’elles poussent. On pourrait encore rajouter nuisibles ou coriaces parmi les qualificatifs dont on affuble sa verdure. Algues, lichens et pinacées augmentent cette flore sans fleur. L’artiste pourtant la valorise en une succulente pharmacopée dont il a le secret, bousculant les ordres en célébrant la malherbologie, étude agronomique des indésirables, comme on fêterait la majesté d’un magnolia. Ses œuvres envisagent une phytothérapie par l’ornement, attribuant à la déco d’aquarium des vertus officinales. Elles éveillent la poésie des adventices, de ce qui vient de l’extérieur. Mais plus qu’un motif, la végétation lui dicte une structure. Ces croissances suivent des schémas répétitifs, multipliant les ramifications autour de tiges selon une succession de nœuds par réitération, jusqu’au vertige fractal. L’autosimilarité nous plonge dans une géométrie hypnotique, invoquant l’incommensurable du haricot magique. Cette prodigieuse échelle relie la terre au ciel à l’image du mythe primordial de l’arbre cosmique. Tout cela requiert une discipline de l’artifice, c’est-à-dire une disposition à tout fabriquer. Par un travail savant et sensible, Victor Levai figure ce qui jusque-là demeurait hors d’homme, pas encore extrait, naturellement abstrait.

→ Publié à l’occasion de l’exposition personnelle « Cohérences aventureuses » de Victor Levai à la Maison des arts de Grand-Quevilly

la20cuivrecc81e20closeup20↑ Victor Levai, série Celle-là et les autres, La cuivrée (détail), 230 x 65 x 40cm, grès, émail, acier, joint, ciment, 2020

La céramique, de père en fils

Gilles Le Goff a démarré son métier il y a trois décennies. C’est environ le temps par lequel se définit une génération. Depuis peu, son fils Théo a rejoint son enseigne. C’est pour le père un grand bonheur de voir l’aventure se poursuivre ainsi. Au-delà du mythe d’une transmission filiale et unilatérale, Aux Grès de l’Eau affirme aujourd’hui combien les apports sont réciproques.

Une famille ancrée en Bretagne
Natif de Loudéac, Gilles Le Goff a voulu installer son entreprise dans la région. Après avoir débuté dans les Côtes-d’Armor, il déménagera à plusieurs reprises jusque dans le Finistère, pour enfin revenir dans le département où se trouve actuellement sa poterie. C’est à Guingamp qu’il a établi son activité, de manière définitive à l’en croire. L’influence océanique semble resurgir dans la gamme colorée d’une production nappée de bleus, verts, beiges et blancs. Ces teintes voisinent les qualités de la nacre, aux surfaces parfois frappée par des effets iridescents. Nuances et moires témoignent assurément de la richesse des glaçures, éveillant par leur traitement le vertige des abysses. Il existe justement ce terme breton, le glaz, pour définir en un mot le nuancier complet de la mer. Et bien que des bolées figurent dans leur magasin, Théo Le Goff se défend d’utiliser le motif folklorique du triskel. Avec décontraction, il affirme que mieux vaut se jouer des traditions que de les subir.

Entre deux eaux
Originellement dans le domaine de la marine, cette expression désignait un équipage capable de naviguer en gardant le cap, malgré les courants pouvant l’entraîner dans une mauvaise direction. Ensemble, Gilles et Théo Le Goff conduisent indéniablement leur navire vers leur propre horizon. Le premier a bâti les fondations stables d’une pratique de l’argile tournée, acquise durant dix mois passés en formation au CNIFOP de Saint-Amand-en-Puisaye. Il lance ensuite son affaire pour fabriquer de l’utilitaire. Le second a commencé en tournassant des couvercles. Enfant, la terre était davantage perçue comme un amusement, plutôt qu’une perspective professionnelle. Après de rapides études peu satisfaisantes suivies d’un service civique à l’étranger, c’est en revenant qu’il retourne à la céramique. Au sein de la poterie paternelle, il aide d’abord à la comptabilité ou à travers de petites tâches, pour finir par complètement reconsidérer le travail de potier, la vingtaine à peine passée.

Même atelier, différentes signatures
Chacun développe aujourd’hui ses propres séries. La production faite-main consiste en une terre tournée, biscuitée à 1000° puis passée à 1280° en cuisson réductrice, au gaz. L’un pratique l’engobe sur du grès de Puisaye. L’autre s’enivre des charmes des émaux, et expérimente les rendus sur la porcelaine. Au fil des dosages d’oxydes et des erreurs, il parvient à se différencier véritablement de l’enseignement hérité. Bien-sûr, sa quête personnelle ne l’empêche pas de continuer à donner un coup de main à son père. C’est le fils qui propulse la marque sur les réseaux sociaux, et entretient une visibilité en ligne par la refonte du site internet et la tenue d’une e-boutique. Il œuvre activement par sa touche, à sensibiliser les jeunes de son âge avec son matériau, et les motiver à une consommation engagée. Les deux personnalités coexistent, et la passion et les gestes se partagent pour finalement faire du Le Goff. En 2021, Aux Grès de l’Eau fête ses trente ans.

Aux Grès de l’Eau, 11 rue du Maréchal Joffre, Guingamp (22). Tél. : 06 70 03 25 63. https://ogresdeleau.com/

Publié dans la Revue de la Céramique et du Verre #237 Mars – Avril 2021