Portrait de Pier Sparta

Pier Sparta sculpte pour être moins seul. Il s’entoure ainsi d’une foule croissante de figures qui s’attendrissent au fil du temps. Cette nouvelle famille, plus encore que de la choisir, il la façonne. Il modèle l’argile, triture la cire, soude le métal, moule le plâtre, fond la paraffine, pratique la menuiserie, développe la construction, taille le bois, coule le béton, émaille la céramique et cuit le verre, dans cet ordre, par l’expérimentation successive des matériaux. Et il adore dessiner, vraiment. Ses papiers qu’il ne montre pas arborent des palettes vives sans que cela ne se traduise pour l’instant de façon flagrante dans ses volumes. Pas facile. Alors l’artiste continue à chercher des couleurs qui aient une véritable matérialité. Il évoque une initiation à la fresque ou à la teinture qui modifierait sa production à venir, en peignant la matière par la matière. La polychromie pare de toute évidence cet art roman qui le fascine. Sa Bourgogne natale semble alors être un socle qui nourrit ses formes, respectant d’irrésistibles contours archaïques. L’échelle du village est également celle qui le conforte, un regroupement de foyers faisant communauté dans le paysage. Dans la vie, il va à la rencontre des gens, récolte des histoire, sans avoir forcément besoin de parler pour communiquer. Cela relève de la superstition, de certains signes à interpréter par les sens plutôt que la raison. C’est selon cette frontalité qu’il nous livre ses œuvres, dans une transmission silencieuse. Leur corps entier fait visage.

→ Commandé à la demande de l’artiste www.instagram.com/spartapier

Portrait de Marit Kathriner

Marit Kathriner étire la terre dans le temps. Elle dit ne pas être assez rapide. Il reste une minute. Le rythme propre à sa production impacte nécessairement les formes qui en résultent, à l’image des plantes qui poussent sans que cela ne se voie. On constate pourtant bien leur présence, et même leur croissance. Peut-être par manque d’attention, sinon par la constitution anatomique de notre œil, certaines choses nous échappent jusqu’à s’imposer. Un ensemble d’une vingtaine de sculptures s’apprête ainsi à éclore après une décennie de latence. L’été est chaud. La matinée est silencieuse. Le soir, on se rafraîchit en famille dans la rivière. Aucun train ne passe plus dans l’ancienne gare aménagée en maison-atelier ceinturée aujourd’hui d’un rempart de végétation. Mais ça circule bel et bien. La sève, surtout. Un élan de vie navigue d’une masse à l’autre, faisant s’épanouir des spécimens pulpeux. Tous figurent une sorte de gestation, corps gorgé en pleine maturité. Pour cela, il faut monter au colombin, parfois à la plaque, des statures stables affirmant leur tenue impudique. Et se dresser n’empêche pas la langueur. Souvent blanche ou presque, pastel et douce, une peau d’argiles et de cendres émaille en cuisson électrique le grès, sans le noyer. L’artiste danse. Ça anime le mouvement. Une intuition la guide pour aller dans des endroits qui ne se dessinent pas, qui ne s’imaginent pas d’avance. Alors sans outil, elle façonne de ses mains, elle creuse de ses doigts. Elle y rentre et en ressort.

→ Publié par R.S.V.P. Editions (Bruxelles) à l’occasion de l’exposition personnelle « Un corps épais de temps » du 19 octobre au 31 décembre 2024 au Centre céramique contemporaine La Borne, France www.laborne.org

[EN] Marit Kathriner stretches the clay in the space of time. She says she’s not fast enough. There’s one minute left. The resulting shapes are necessarily impacted by the rhythm inherent in her production, like plants that grow unnoticed. Yet their presence, and even their growth, is clearly visible. Perhaps due to a lack of attention, if not to the anatomical constitution of our eye, some things tend to escape to us until they impose themselves upon our senses. A group of some twenty sculptures are about to bloom after a decade’s latency. The summer is hot. Mornings are silent. In the evening, the family cools off in the river. No train ever passes through the former station, which has been converted into a workshop house and is now surrounded by a wall of vegetation. However, there is intense traffic going on there. Sap, above all. A surge of life runs from one mass to another, causing pulpy specimens to blossom. All of them represent a kind of gestation, a gorged body in full maturity. To achieve this, it is necessary to mount stable statures, sometimes using a colombin and sometimes a plate, to assert their immodesty. At the same time, standing erected doesn’t prevent languor. Often white or almost white, pastel and soft, a skin of clays and ashes enamels the stoneware in electric firing, without betraying it. The artist dances. It animates the movement. An intuition guides her to places that can’t be drawn, that can’t be imagined in advance. So, without tools, she shapes with her hands, digs with her fingers. She goes in and comes out.

Portrait de Claire Hannicq

Claire Hannicq invente ses gestes comme on découvre une grotte. Tout est déjà là. Puis un jour, les choses existent subitement par les circonstances de sa présence, à cet endroit précisément. Son foyer est aujourd’hui une ancienne ferme lovée dans les Vosges. L’âtre est à la fois celui de sa production, de sa famille, et de sa communauté. La stabilité de cet atelier lui offre un équilibre entre l’effort à l’intérieur et la forêt à l’extérieur. Elle y trouve de l’espace au dedans et au dehors, une aisance à déployer l’amplitude de ses façonnages autant qu’une disposition à embrasser l’ampleur du paysage. Alors que certains trébuchent sur un caillou ou tombent dans un trou pour signer ensuite de leur nom une trouvaille de la nature, l’artiste touche simplement la matière de ses doigts. Pour elle, transformer le tangible, c’est éveiller la spiritualité du matériel. Son rapport à la terre s’exprime sans argile, s’aventurant vers le bois, le verre et le métal. Elle apprend parfois en ouvrant des livres, souvent en autodidacte, toujours en faisant. La marqueterie, le vitrail ou l’émail sur cuivre relèvent d’actions qu’il suffit d’exercer. C’est donc sans autorité qu’elle semble aborder la technique, préférant l’expérience au contrôle. On peut se demander s’il est possible de fabriquer quelque chose de ses propres mains sans nostalgie. Ainsi l’artiste s’oriente vers des images concrètes, narratives, à lire et à lier. Le monde tel qu’il est fait, elle cherche par ses oeuvres à le comprendre, le cueillir, avec soin le prendre.

→ Publié dans le catalogue de l’exposition personnelle « Von unseren Baümen die Kerbe » du 6 juillet au 8 septembre 2024 à la Kunstverein de Schwäbisch Hall, Allemagne www.kvsha.de et traduit en allemand par Sonja Klee

[DE] Claire Hannicq entwirft ihre Handlungen, als würde man eine Höhle entdecken. Alles ist schon da. Dann, eines Tages, existieren die Dinge plötzlich durch die Umstände ihrer Anwesenheit, genau an diesem Ort. Ihre Wirkungsstätte ist ein alter Bauernhof in den Vogesen. Der Ofen ist gleichzeitig das Zentrum von Produktion, Familie und Gemeinschaft. Die Konsistenz dieser Situation zwischen Arbeit und Leben schafft eine Balance zwischen der Konzentration im Inneren und dem Wald draußen. Hier findet sie Raum nach innen und nach außen, eine Leichtigkeit, die Spanne ihrer Formgebung zu entwickeln, und eine Bereitschaft, die Weite der Landschaft zu reflektieren. Während andere über einen Stein stolpern oder in ein Loch fallen, um dann einen Naturfund mit ihrem Namen zu signieren, berührt die Künstlerin das Material schlicht mit ihren Fingern. Für sie bedeutet die Transformation des Greifbaren, die Spiritualität des Materiellen zu erwecken. Um ihre Beziehung zur Erde auszudrücken, greift sie nicht auf Ton zurück, sondern wagt sich an Holz, Glas und Metall heran. Den Umgang damit erlernt sie mitunter, indem sie Bücher aufschlägt, oft als Autodidaktin, immer im Handeln. Einlegearbeiten, Glasmalerei oder emaillierte Kupferarbeiten sind prozesshafte Vorgänge, die sich in der Ausübung begreifen. Sie tastet sich ohne Autorität an die Technik heran und zieht die Erfahrung der Kontrolle vor. Dabei kann man sich fragen, ob es heutzutage möglich ist, etwas mit den eigenen Händen herzustellen, ohne nostalgisch zu werden. Die Künstlerin orientiert sich an konkreten, narrativen Bildern, die gelesen und verknüpft werden können. Die Welt, wie sie existiert, versucht sie mit ihren Werken zu verstehen, zu ernten, mit Achtsamkeit anzunehmen.

Portrait de Io Burgard

Io Burgard charrie. Non pas qu’elle plaisante, bien qu’une bonhomie imprègne sa production, mais travaillant la sculpture, elle se charge de la pesanteur. Et la coltine, la drague, la transbahute, la déplace. Car œuvrer au sein d’un médium caractérisé par son équilibrisme, consiste à répartir les chairs et le reste, pour que tout tienne. À leur tour, ses statures trimballent. Avec la barrière alpine toute proche, des histoires de contrebande habillent ces personnages dont le contenu des paquets nous est dissimulé. Ici comme au Pays Basque et sur tous les reliefs du monde qui souvent marquent une frontière, on cherche à faire fi des limites, à trouver des brèches, pour une passe. Ça colporte des clopes et de l’alcool. On pense à la souffrance de la migration et à l’héroïsme des sommets. Mais pour ces sherpas défiant l’altitude, les paniers tressent l’osier comme des ratures. Des tentures bariolées affichent leur béance. Silhouettes et conduits insistent à leur façon sur un mouvement vertical d’ascension. L’artiste, dans le froid de l’hiver, a découvert la routine de la cheminée, à toujours veiller à ce que jamais le feu ne s’éteigne. La vestale du Vercors goûte progressivement à une vie de château entourée d’oiseaux qui chantent et de lapins qui dansent, altesse surplombant les tirs de mortier et les feux d’artifice. Un volatile s’explose contre la vitre. Des couleuvres rôdent. Depuis février, Io Burgard a peu dormi. Un cauchemar d’œuvres qui se fêlent. Nichée dans son mirador sur le flanc d’un massif, elle a passé son temps à dévaler les escaliers, ceux des cinq étages qui composent son atelier, et les plus nombreux encore qui articulent son esprit. Dans les deux cas, on descend en-haut comme on monte en-bas, sans non-sens. En ascensionniste.

Publié dans le catalogue de Io Burgard édité par la Résidence Saint-Ange (Seyssins), Décembre 2022

Portrait de Julia Scalbert

Julia Scalbert frôle tout de ses doigts. Son tact relève de la timidité des cimes, ce phénomène encore inexpliqué de branches qui ne se touchent pas, d’arbres qui dessinent dans la canopée des lignes de réserve. Il en résulte une délicatesse inouïe. Ainsi malgré la densité de la forêt, les différents houppiers respectent entre eux une infime distance de confort, laissant la place à chaque panache pour s’épanouir singulièrement, tout en formant ensemble une masse compact. D’autres essences reproduiraient ce principe de coexistence au niveau de leurs racines. Peinture et céramique partagent ces bonnes manières. Une telle humilité implique des contours graciles, bien qu’assurés de leur tracé. Et la pudeur parfois, aboutit à la frontalité la plus indécente. Sans commentaires ni explications, le corps s’offre en paysage. Le vocabulaire de l’artiste relève aujourd’hui des statuettes préhistoriques autant que de la poupée surréaliste. Elle nous livre des fruits mûrs, presque impatients. Pour les produire, sans esquisse, elle modèle la terre jusqu’à ce qu’une silhouette l’arrête et l’interroge, lorsque la sculpture esquive ses mains. La chose alors s’échappe. L’hameçonnage a pris son temps. C’est le moment de ferrer, de biscuiter la pièce avant d’appliquer des engobes ou jus d’oxyde sur le grès, que l’on peut laver pour troubler un peu plus encore les aspects, avant l’ultime cuisson haute température. Les œuvres en ressortent froides. La palette de ces viandes contribuent d’ailleurs au frisson, en complément de tant de caresses.

Commandé par la Galerie Françoise Besson pour l’exposition personnelle « Chair Azur » de Julia Scalbert du 16 mars au 26 mai 2023 à La Petite Galerie à Lyon

Portrait d’Octave Rimbert-Rivière

Octave Rimbert-Rivière chérit la matière. Il l’adule et l’amadoue, la flatte comme on caresse le flanc d’un animal que l’on domestique progressivement. Avec tendresse, il entretient avec elle une relation de chair. Et son intérêt grandissant pour le potentiel numérique ne virtualise en rien sa pratique, toujours férocement ancrée dans le tangible. Il demeure touchant. Et marie poterie et nouvelles technologies. Toute création pour lui est le produit d’un collage. Son argile se puise dans les profondeurs du dark web, et s’engobe de fun, à la main. Si le sculpteur séjourne régulièrement dans le monde digital, et on insistera jamais assez sur la dimension tactile de ce terme, c’est pour y expérimenter les modelages que permet un tel outil, au même titre que l’estèque. L’ordinateur est un vecteur de distorsion, une machine à hacker une forme archétypale. L’artiste transforme le glitch en porcelaine, coulant flux électronique et terre liquide dans des moules. À leur tour, ses tasses et théières contiennent et versent. Les émaux suintent, crépitent, fendent. Ils bullent aussi. Leur surenchère de croûte ne connaît pas de limite, car en céramique, ça cuit tout le temps. De ce magma énervé, il s’agit de créer des objets fonctionnels, mais vraiment, qui servent. Cela les débloquent de l’espace d’exposition, et après les avoir exporté une première fois de l’écran, les affranchit plus encore pour simplement irriguer la vie, dans une course vers le concret. Fuir les socles, craquer les codes, casser les cases. L’usage libère l’œuvre.

Publié dans la revue Geste/s n°5, page 61, mars 2023

Sandrine Pagny

Sandrine Pagny tourmente la porcelaine. Mais les galbes qu’elle flatte, les contours qu’elle caresse, affichent une satisfaction polychrome, aux humeurs traduites par un important travail de la couleur. Cette fois, l’artiste s’élance à une échelle inédite, doublant largement ses habitudes pour aboutir à une dizaine de grosses contenances. Ces bedaines ouvragées nous affrontent de toutes leurs faces, de toutes leurs fesses. L’occasion de rappeler le jargon éminemment sensuel qu’on utilise pour nommer la lèvre, le col, l’épaule, le ventre, le pied ou le cul d’une poterie. Les sculptures de Sandrine Pagny voient ainsi leur base tournée puis leur volume monté au colombin, avant de revenir sur le tour pour subir d’ultimes déformations et achever leur silhouette dodue. Pincements et trouées titillent les chairs, et si les surfaces sont lisses, une vengeance se manifeste en provoquant les canons établis. Une revendication s’affirme. De petites bouches par grappes semblent vouloir reprendre leur souffle. Ça respire. Alors l’artiste cherche à aller plus loin, à changer de paysage, vers d’autres étendues. L’amplitude des marbrures grasses motivent la gestation de panoramas fantastiques. Et parmi tous, ce sont les reliefs volcaniques qui offrent la terre la plus fertile. Ceux de Sandrine Pagny suintent l’abondance. Engendrer ces nouveaux gabarits fut acrobatique, impliquant des procédés de glaçure inédits, des courbes de température revues, et surtout une ingéniosité pour l’enfournement, sachant que certaines pièces connaissent jusqu’à six cuissons. Il faut imaginer ces Venus ruisselantes dans une cabine d’émaillage de fortune, bac-à-sable en plastique Botticelli-esque, et manœuvrées en bricolant un système associant une glissière, un appareil de musculation et une poulie de levage. Que ce soit du four ou du reste, il s’agit toujours de s’extirper d’une cavité. À la lumière.

→ Commandé par Lefebvre & Fils pour l’exposition personnelle « Big Mammas » de Sandrine Pagny par Aurélie Julien du 17 février au 26 mars 2022 à Paris

Flora Moscovici

Flora Moscovici retouche. Par contact, dans un rapport physique avec les lieux qu’elle investit, elle applique de la couleur sur des surfaces existantes. Ainsi, elle enveloppe de peinture poudrée venant maquiller sans cacher. Ses plages atmosphériques sont des espaces qu’on foule, évoluant avec le monde qui les environne. En cela, l’artiste ne s’abstrait pas. Sans pour autant figurer. Son action cutanée pourrait relever d’une forme de restauration, qui nourrit et répare, rassasie et rafraîchit. Mais à l’inverse de la mission d’une conservatrice, elle transforme. Plutôt que de réfrigérer, elle impulse à l’œuvre une vie propre. C’est un organisme autonome, une créature, parfois balafrée. Et comme on ne part jamais de rien, Flora Moscovici s’aventure aujourd’hui à retravailler la mue d’une commande publique. Il y a quelques mois, sa peau s’affichait au soleil parisien, bien verticale, au cœur de la capitale. Arrachée à son emplacement royal, puis malmenée dans l’obscurité d’un parking souterrain, la voilà couchée dans une friche industrielle. Les plaies d’un tel traitement se révèlent au déploiement du grand épiderme, dont on ne camoufle pas les stigmates. Nimbes et hématomes en font la palette. Des pigments sont apposés en baume. Des soins plastiques sont prodigués en ce milieu synthétique d’acryliques polyuréthanes sur polychlorure de vinyle. La façade se ravale. À panser ces blessures, l’artiste tranche sans violence. Œuvrant à la coupe, elle opère en couture et sutures. Alors on change d’échelle, du plein air au huis clos, d’un abord monumental à la promiscuité, du hiératique au gisant. Ce transfert est à la fois un grand renversement et un retour aux origines, la bâche ayant initialement été peinte au sol. Photosensible à sa manière, elle rend au dedans, tout ce qu’elle a absorbé dans la rue, et continue de faire rayonner l’empreinte de son exposition.

→ Commandé par les Ateliers Vortex pour l’exposition personnelle « Revêtement, cicatrices polychromes » de Flora Moscovici du 11 mars au 16 avril 2022 à Dijon

Melissa Sinapan

Melissa Sinapan cisèle sa peinture. Elle livre une marqueterie de couleurs, à la sophistication abyssale, s’épanouissant en surfaces. Ses pavements éveillent la grandeur d’intérieurs solennels dont le décor fait le prestige. Le Tombeau de Sainte-Claire d’Assise, la Galerie Borghèse de Rome, l’Académie de Venise ou la Salle des cartes du Vatican font ainsi partie de ces destinations mythiques où elle pèlerine. Car l’artiste marche, et s’accorde ce rythme intempestif d’un mouvement propre, à l’image de la technique de l’huile dont on ne peut brusquer le séchage. Il ne s’agit pas de lenteur, mais de justesse. Melissa Sinapan revient d’ailleurs d’un Voyage en Italie. Considérée durant des siècles comme l’étape ultime d’une formation artistique, cette initiation la nourrit à son tour de motifs, la pare d’une banque de données de marbres fins, de marbres feints. Elle a visité toutes les églises, foulé tous les carrelages, et ramène trois cents photos de feuilles d’acanthe. Au final dans ses compositions, l’influence de cette expérience du Sud est pondérée par la flagrance des joies Arts & Crafts, piochant autant dans les frondaisons classiques que dans les floraisons de tradition anglaise. De quoi échapper aux dogmatismes, à tout aplatir en un même déluge décoratif. Melissa Sinapan manifeste un attrait pour ce qui tourne, ce goût ancré dans la discipline de l’arabesque. Ses lignes contribuent à un vortex goulu, que les effets du mille-fleurs ne rassasient pas. Alors elle continue à remplir. Il y a dix ans, elle se familiarisait avec le design de mode à Lyon, puis poursuivit son cursus à l’École Supérieure d’Art et de Design de Saint-Étienne, d’où elle sort diplômée en 2018. C’est ensuite une série de résidences à Moly-Sabata en 2019 sur une rive du Rhône, puis à Triangle France en 2021 sur une côte de la Méditerranée, qui ont conforté ses superficies fluides. Durant son apprentissage, elle débuta par des portraits, des chats, puis c’est un incident technique qui a propulsé sa production alors que son projecteur la lâchait, l’empêchant de reproduire des figures. Depuis, elle ne peint plus que des fonds. Sans autre prétexte. L’artiste confie également avoir la chance de ne pas être bonne en dessin, et ne s’inflige pas des semblants de perspective. Elle a le talent de ne toujours pas savoir tracer une ligne droite, et la compétence d’une très mauvaise perception de l’espace. Ainsi ses conques, arches et niches ne prétendent jamais à autre chose qu’à ornementer par le plat. Ses ouvrages chérissent la planéité, deux dimensions n’empêchant pas les tempêtes. Mais c’est par l’apaisement que Melissa Sinapan choisit de nous inviter à son actualité. En invoquant l’expression italienne pour dire bonne nuit, elle engage à faire de beaux rêves. À fermer les yeux, on les ouvre autrement.

→ Commandé par la galerie pour l’exposition personnelle « Sogni d’Oro » de Melissa Sinapan du 25 novembre 2021 au 29 janvier 2022 à Double V Gallery (Marseille)

022_11_21c2a9jeanchristophe_lett↑ Melissa Sinapan, La fissure de timidité, 72 x 87 cm, huile sur toile, 2020 | Courtoisie de l’artiste et Double V Gallery (Marseille)

Jordan Madlon

Jordan Madlon accroche. Du mur, ses œuvres souvent sortent, toujours s’ancrent. Une quête d’autonomie motive sa production, calibrant toute pièce afin d’obtenir des épaisseurs suspectes, trop fines ou trop importantes pour de la peinture, sinon pas assez pour de la sculpture. Les standards sont chatouillés. Alors l’artiste arrime, suspend, heurte, immobilise, retient, saisit. Il confie avoir du mal à trouver une image qui vaille d’être représentée. Il fabrique donc des objets. Et les intitule avec panache. Il a un mot pour tout. Son lexique est plastique autant que verbal. Signe. Ça part de notes, de papiers volants à l’atelier. Puis souvent, une forme prend du volume. Il y a aussi des chutes qui s’émancipent. La liberté importe. Un tableau se trouve en réserve dans un autre. Sans que l’on n’identifie clairement ce qui pousse le premier à découler du second, si ce n’est la date à laquelle il a été réalisé ou montré. Cette chronologie, cette économie, voire cette écologie, donnent une certaine saveur à la part anecdotique que pourraient prendre ses motifs. Et nous ne parlons pas là que de recyclage. Une inventivité est déployée pour que techniquement, les choses tiennent, s’approchant parfois de la console, du porte-manteau. Alors qu’une toile tendue sur châssis rectangulaire répète une astuce dont le fonctionnement est éprouvé, avec bonheur, depuis des siècles, l’artiste cherche à renouveler la validité d’autres supports. Conjuguer le verbe « seoir » fait partie de ces joies nourrissantes qui distingue la pratique de Jordan Madlon.

« Je ne suis pas très bonbon sucré. »

Publié dans la catalogue du 65e Salon de Montrouge