Hatice Pinarbasi

Hatice Pinarbasi parle. Et pas qu’avec la bouche. Si elle échange en français, turc, anglais, allemand, kurde et portugais brésilien, imaginons combien sa peinture cherche à refléter ce plurilinguisme et les nombreuses nuances générées par une personnalité qui, davantage que la maîtrise, encourage la conversation. Il s’agit de se faire comprendre. Sa langue est linguale plus que linguistique. Ainsi, son travail est avant tout incarné. Il est un muscle qui bouge et articule. La toile est un tissu de vêtement marqué par l’huile, l’acrylique, le crayon ou le pastel. Dans l’espace, l’artiste organise des textures colorées. On peut y identifier des lettres, des formes de ponctuation, ou ne rien y déchiffrer du tout. Il y a un enthousiasme certain à bavarder, et des manques, des hésitations, des trous qui humanisent le flux de la parole. Accents et intonations chérissent les dialectes voire les patois, embrassant les rugosités de l’élocution, affirmant où l’on est, diluant d’où l’on vient. En ce moment, la peintre immortalise des feuilles mortes, des escargots et des ciels expressifs. Elle a envie de faire un tour de France pour en boire la polyphonie, la polychromie. Assurément, elle mangera. Jargon et bouffe passent tous deux par là. Langage et nourriture célèbrent l’oralité. D’où peut-être l’expérience de la performance, qui prend place au sein de ses accrochages, comme des voix intérieures à spatialiser. Cela impose littéralement la présence de la chair. De la table au tableau, goûtons la cuisine d’Hatice Pinarbasi.

« Quand je dis pizza, c’est parce que les ingrédients sont anarchiquement posés et non grammaticalement parfaitement alignés. »

Publié dans la catalogue du 65e Salon de Montrouge

Marine Wallon. Purple Lime

Marine Wallon traite la couleur en paysage. Chacune des teintes qu’elle étire scrupuleusement sur la surface de la toile, participe d’une étendue panoramique. Avec fermeté, elle configure des terrains accidentés aux croûtes exquises. Une fougue dicte sa gestuelle funambule, en réajustement, toujours sur l’arête. Sa tectonique est chromatique.

Beige fossile. Garance bleutée. Amande pas mûre.

Marine Wallon y plonge. Les coloris sont son milieu. Elle évolue en leur sein avec aisance et gourmandise, dans son élément. Et cet environnement rocailleux affirme une rugosité sur laquelle on ne ripe pas. Est assuré l’aplomb nécessaire pour négocier les parois, support idéal pour la lumière des sommets. Ces versants sont des laboratoires rétiniens.

Noir de nuit. Bleu glissant. Framboise au soleil.

Marine Wallon pratique la varappe picturale. Elle entraîne à un alpinisme par l’oeil, ce rapport physique aux reliefs. Notre regard cramponne. L’adrénaline irrigue cette discipline optique à laquelle nous nous adonnons, sollicitant endurance, équilibre et souplesse. Ascensionniste, l’artiste s’élève pour mieux accorder de la hauteur, jusqu’au vertige.

Ardoise frottée. Mauve berlingot. Rouge volcan.

Marine Wallon dégage des vues. Elle opère selon ce romantisme qui se mesure aux immensités, aboutissant toujours au choc. Car on se cogne. Le caprice météorologique, la verticalité de la falaise, la permanence du vent, le risque du précipice, l’arrivée de la tempête, contribuent à un état d’alerte. La catastrophe peut surgir. Furieusement.

Fuchsia tendre. Bleu tumulte. Orange qui s’enroule.

Marine Wallon dompte. Une certaine brutalité orchestre son objectif d’apprivoisement. La manière dont elle manie la palette relève du dressage. Elle cravache. Une détermination franche s’applique à faire respecter soumissions et affranchissements, par le magma plutôt que le contour. Intensité et tension règnent en chaque recoin.

Forêt sèche. Outremer violet mousseux. Rose soutenu.

Marine Wallon nous en sert des tranches. Ses morceaux de matière raclée témoignent d’une onctuosité vivace, qu’elle triture jusqu’au bout. Elle livre des carnations sans carnage. Ses pinceaux sont ses couteaux, qui lui permettent de débiter les impressions atmosphériques. À l’image d’une extraction géologique, elle fend le plein air.

Terre mouillée. Saumon nacré. Crépis violet.

Marine Wallon découvre le jeu des gammes lors de sa formation, non pas en cours de peinture, mais de modelage. Le potentiel tactile de chacune des tonalités qu’elle observait alors parmi les appellations des pots d’engobes et d’émaux, semble nourrir durablement un appétit flagrant, tourné vers la pâte, obtenue par combinaisons infinies.

Miel foncé. Vert chlorophylle. Éclats citron d’or.

Marine Wallon alors, pendant que nous cherchons à les nommer, naviguons en son orographie, pensons à des équivalences, expérimentons leurs climats, réveillons ces titres impressionnistes, givre et neige, effet de soleil, brise d’été, au crépuscule, dégel, soir de mars, levée du brouillard, matin d’hiver, clair de lune, elle, les peint.

→ Commandé par la galerie pour l’exposition personnelle « Purple Lime » de Marine Wallon du 8 octobre au 6 november 2021 chez Stoppenbach & Delestre (Londres)

↓ english version translated by Katia Porro

Marine Wallon treats colours in landscapes. Each shade that she scrupulously stretches on the surface of the canvas participates in a panoramic expansion. With firmness, she configures uneven grounds with exquisite crusts. Ardour directs her tightrope walking gestures, in readjustment, always on the edge. Her tectonic is chromatic.

Fossil beige. Bluish madder. Unripe almond.

Marine Wallon dives in. Colours are her environment. She evolves within them with ease and delicacy, in her element. And this rocky environment asserts a roughness one clings on to. It is assured the plumbness necessary to negotiate the rock walls, an ideal support for the light of the summits. The slopes are retinal laboratories.

Midnight black. Slippery blue. Sunlight raspberry.

Marine Wallon practices pictorial rock climbing. She trains for a mountaineering with the eye, a physical relationship to the reliefs. Our gaze grasps. The adrenalin irrigates this optical discipline to which we devote ourselves, soliciting endurance, balance and flexibility. Alpinist, the artist rises to gain height, to the point of vertigo.

Rubbed slate. Purple berlingot. Volcano red.

Marine Wallon clears views. She operates according to this romanticism measured with immensities, always leading to a shock. Because we collide. The meteorological caprice, the verticality of the cliff, the permanence of the wind, the risk of the precipice, the arrival of the storm, all contribute to a state of alert. The catastrophe can occur. Furiously.

Tender fuchsia. Tumultuous bleu. Curling orange.

Marine Wallon tames. A certain brutality orchestrates her objective of subduing. The way she handles the palette is like training. She whips. A frank determination is applied for submission and emancipation to comply, by magma rather than contour. Intensity and tension reign in every corner.

Dry forest. Foamy violet ultramarine. Deep pink.

Marine Wallon serves us slices. Her pieces of scraped matter testify to a lively unctuousness that she pummels until the end. She delivers carnations without carnage. Her brushes are her knives, which allow her to cut out atmospheric impressions. Like a geological extraction, she splits the open air.

Wet earth. Pearly salmon. Parged purple.

Marine Wallon discovered the game of scales in her training, not in painting courses, but in modelling. The tactile potential of each tone that she observed among the labels of the pots of slips and enamels seems to nourish an obvious appetite, turned to paste, obtained by infinite combinations.

Dark honey. Chlorophyl green. Slivers of golden lemon.

While we seek to name them, navigating in her orography, thinking of equivalences, experiencing their climates, waking up these impressionist titles– frost and snow, sunshine effect, summer breeze, in the twilight, thaw, evening of March, lifting of the fog, morning of winter, moonlight– Marine Wallon paints them.

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↑ Marine Wallon, Kabengama, 40 x 55 cm, huile sur toile, 2021 | Courtoisie de l’artiste et Stoppenbach & Delestre (Londres)

Victor Levai

Victor Levai herborise. Sa production s’offre ainsi en recueil exponentiel, relevant de la nomenclature comme du grimoire. Ni la science ni la magie ne prédominent dans cette approche empirique du vivant. La cueillette raisonnée importe autant que la vadrouille mystique. C’est ainsi qu’il vaque en expérimentant les rendus, pétrifiant l’organique par ses pouvoirs céramiques. La palette doit rester vraisemblable, alors que les couleurs s’obtiennent souvent par surprise. Mauvaises, ses herbes s’obstinent et apparaissent inopportunes. Folles, elles échappent à la maîtrise absolue. Grasses, ses plantes regorgent d’une sève épaisse et visqueuse. Simples, elles s’utilisent telles qu’elles poussent. On pourrait encore rajouter nuisibles ou coriaces parmi les qualificatifs dont on affuble sa verdure. Algues, lichens et pinacées augmentent cette flore sans fleur. L’artiste pourtant la valorise en une succulente pharmacopée dont il a le secret, bousculant les ordres en célébrant la malherbologie, étude agronomique des indésirables, comme on fêterait la majesté d’un magnolia. Ses œuvres envisagent une phytothérapie par l’ornement, attribuant à la déco d’aquarium des vertus officinales. Elles éveillent la poésie des adventices, de ce qui vient de l’extérieur. Mais plus qu’un motif, la végétation lui dicte une structure. Ces croissances suivent des schémas répétitifs, multipliant les ramifications autour de tiges selon une succession de nœuds par réitération, jusqu’au vertige fractal. L’autosimilarité nous plonge dans une géométrie hypnotique, invoquant l’incommensurable du haricot magique. Cette prodigieuse échelle relie la terre au ciel à l’image du mythe primordial de l’arbre cosmique. Tout cela requiert une discipline de l’artifice, c’est-à-dire une disposition à tout fabriquer. Par un travail savant et sensible, Victor Levai figure ce qui jusque-là demeurait hors d’homme, pas encore extrait, naturellement abstrait.

→ Publié à l’occasion de l’exposition personnelle « Cohérences aventureuses » de Victor Levai à la Maison des arts de Grand-Quevilly

la20cuivrecc81e20closeup20↑ Victor Levai, série Celle-là et les autres, La cuivrée (détail), 230 x 65 x 40cm, grès, émail, acier, joint, ciment, 2020

Caroline Achaintre

Caroline Achaintre envisage avec tout ce qui lui passe par les mains, la possibilité d’une tronche. Ses doigts avec impatience et détermination, tâtent une vraisemblance. Toute gueule résulte pour elle d’un trou, s’identifiant par au moins un orifice qui nous fixe.

Bouche-à-bouche

Caroline Achaintre insuffle ce frétillement nécessaire à la vie, se glissant en une plaque de terre, une feuille de papier ou quelques brins de laine qui frémissent encore. Dans une certaine équivalence des médiums, un frisson de vigueur parcourt tout ce qu’elle affronte.

Vis-à-vis

Caroline Achaintre décuple depuis des décennies une plèbe de créatures qui nous reflètent toutes et tous que nous sommes, chacun et chacune, nous, vous, et les autres, progressivement. Elle tend un miroir qu’il faut savoir, quitte à n’y voir personne, azimuter.

Nez-à-nez

Caroline Achaintre ne prend aucun détour. Sa dextérité consacre l’immédiateté, et ses œuvres en gardent l’empreinte vivace. Une touche de brutalité doit d’ailleurs persister. Alors sa figuration nous aborde avec frontalité, sans politesse, ni témoin, ni torticolis.

Dos-à-dos

Caroline Achaintre sait aussi se contredire sans chercher à se justifier. Ça s’appelle la liberté. L’endroit peut paraître l’envers, et vice-versa. L’ambivalence, la réversibilité, rôdent et nous effleurent. Ses surfaces sont touchantes. Chez elle, le physique compte.

Corps-à-corps

Caroline Achaintre pétrit ainsi le monde matériel des apparences. Et notre présent rendez-vous éveille l’inventivité de ces objets frivoles conçus exclusivement pour deux, canapé sophistiqué ou service à thé voués à la conversation, la confidence voire l’indiscrétion.

Face-à-face

Caroline Achaintre avec cette deuxième exposition personnelle à la Galerie Art:Concept, nous invite à faire front. À travers une disposition murale réunissant principalement bas-reliefs et dessins en conciliabule, elle opère pour que persiste la rencontre.

Entre quatre yeux

→ Commandé par la galerie pour l’exposition personnelle « Tête-à-tête » de Caroline Achaintre du 5 mars au 7 mai 2021 chez Art : Concept (Paris)

unnamed↑ Caroline Achaintre, Yeti, laine tuftée, 2021 | Courtoisie de l’artiste et Art : Concept (Paris)

Chloé Devanne Langlais

Chloé Devanne Langlais sculpte pareillement la matière, que celle-ci soit électronique ou tangible. Ainsi elle tranche une séquence vidéo comme elle fend la mousse expansive, façonnant les substances par cuts sans transition, en taille directe. Par l’intermédiaire d’un logiciel de montage de son cru, elle expérimente en ce moment les possibles interactions entre œuvres palpables et visions numériques. Le jeu avec ces bornes contrastées lui permet de multiplier les strates, et de les traverser en diagonale pour mieux régaler des fictions à l’infini. Le pixel prend de l’épaisseur. Cette histoire de reliefs trouve aujourd’hui un écrin opportun pour se déployer, à Flaine, la station mythique ayant imposé sa brutalité sophistiquée en plein alpage. L’érosion et l’érection, le calcaire et le béton, la réserve et la saillie, ont modelé cet endroit unique où règne le minéral. Et que l’on écoute la légende séculaire d’un géant qui se serait reposé là en creusant de son poids la montagne, ou l’audace d’après-guerre fédérant les signatures prestigieuses au service d’un humanisme sportif, tout concorde au récit du gigantisme redessinant la géométrie du massif. L’artiste s’y glisse à son tour, nichant sa sensibilité sur cet oreiller savoyard pourtant réputé inaccessible. Née puis instruite dans les Alpes, elle entretient une familiarité certaine avec ce paysage rocheux. C’est donc en terrain connu bien qu’extrême, avec un projet inédit intégralement conçu et produit sur place à l’occasion de la première résidence de sa carrière, qu’elle décide de frôler « L’horizon des événements », expression utilisée en astrophysique pour désigner les contours d’un trou noir au-delà desquels nous ne savons rien. La plupart des conjectures affluent cependant vers une distorsion voire une inversion du temps et de l’espace. Ce trouble spatio-temporel enveloppant la genèse de toute chose, Chloé Devanne Langlais l’invite au cœur du complexe architectural visionnaire. Le socle du Big Bang se retrouverait ici-même, en une explosion originelle. Bam.

→ Publié à l’occasion de l’exposition personnelle « L’horizon des événements » de Chloé Devanne Langlais au Centre d’art de Flaine

l_77-1601901890-lhorizondesevenements3↑ Chloé Devanne Langlais

Maximilien Pellet

Maximilien Pellet aiguise une géométrie de la surface. Non pas que le plat soit la seule dimension de sa production, mais ses œuvres par leur qualité de paroi, leur logique de pavement et leur lexique héraldique, affichent un appétit flagrant pour la planéité. Sa formation en image imprimée aux Arts Décoratifs de Paris, dont il sort diplômé en 2014, peut éclairer son aisance à composer des visions propres à la sérigraphie, à la gravure ou à l’édition. Il continue aujourd’hui à beaucoup dessiner, et toujours à penser par croquis, qui remplissent ses carnets. C’est ensuite par son engagement successif au sein de trois ateliers associatifs incluant la villa Belleville où il est actuellement basé, qu’il acquiert des compétences au contact de complices et de nouveaux équipements. La mutualisation des outils assure une autonomie de facture. De la sorte, il perfectionne sa technique de l’enduit, puis de la céramique. Ces savoir-faire lui permettent d’affirmer un vocabulaire au fort potentiel combinatoire. Tout semble faire puzzle. L’ensemble de son travail peut ainsi être lu selon le principe du tangram. Né d’un carreau de faïence qu’un empereur chinois aurait brisé, ce jeu est constitué de sept pièces élémentaires qui forment initialement un carré, mais dont la juxtaposition ouvre un panel infatigable de figures. D’un problème, résulte un éventail de solutions. Outre l’inventivité plastique qu’elle éveille, cette parabole insiste sur l’économie de moyens et la ruse en présence dans la pratique de Maximilien Pellet. Après de premières expositions personnelles à Paris en 2017 puis Orléans et Pantin en 2019, la Double V Gallery lui consacre en 2020 une importante visibilité. Dans le sud de la France, Maximilien Pellet s’était déjà distingué dans le cadre du festival Design Parade organisé par la villa Noailles à Toulon. On pouvait y admirer un sol, dont les pavés bancals invitaient davantage à la contemplation qu’à l’usage. L’émail flashe d’une brillance électrique. Le répertoire relève du hiéroglyphe. Et sa passion du décoratif embrasse ostensiblement les joies du mural, et tout ce qui s’y accroche.

→ Publié à l’occasion de la première exposition personnelle en foire de Maximilien Pellet par Double V Gallery (Marseille) à Art Rotterdam 2021

034_maximilien_pelletc2a9jeanchristophe_doublevgallery↑ Maximilien Pellet, Échiquier, 50 x 50 cm, céramique et bois, 2020 | Courtoisie de l’artiste et de Double V Gallery (Marseille), crédit photographique Jean-Christophe Lett