Sandrine Pagny. Glow Up

Sandrine Pagny s’aventure à franchir un palier. Lors des Grands Feux de La Borne l’automne passé, elle a participé à une cuisson bois dans le four Anagama du Centre Céramique Contemporaine, menée par Anne-Marie Kelecom. Elle a ainsi effectué deux quarts parmi une quinzaine de complices dont Mélanie Mingues, céramiste installée dans le village, à l’initiative de cette invitation à exposer à quelques pas du foyer qu’elles ont un temps partagé. L’expérience était éprouvante. Et l’on sait combien la combustion n’est pas que physique. De ce feu alimenté durant cinq jours, de la pénibilité et la fascination, de l’épuisement et la magie, sort une céramique qui sera assurément le noyau de l’accrochage. Il s’agit d’une porcelaine en partie nue afin de profiter des effets de flammes sur la terre, sinon émaillée au shino et au rutile. La réduction a joué en sa faveur, donnant des violets et bleus par le fer, et des cristallisations blanches par le titane. L’artiste est jusque-là identifiée pour ses importants ventres bien massés, aux surfaces colorées, d’une palette vive à laquelle elle reste très attachée. Au-delà de la gamme, cette nouvelle étape ne l’éloigne pas tant du cœur de sa pratique, pétrissant toujours une forme nourricière. Aussi, l’émaillage est semblable dans sa pose et son comportement, générant par rencontres et croisements des paysages similaires. Mais à l’habitude d’avancer en solitaire dans l’atelier, s’oppose ici l’élan collectif nécessaire à l’effort alchimique.

Glow Up, du 16 mars au 23 avril 2024, Centre Céramique Contemporaine La Borne, 25, Grand’ Route, La Borne (18), Tél. : 02 48 26 96 21 http://www.laborne.org

→ Publié dans la Revue de la Céramique et du Verre #255, Mars-Avril 2024

All For Ceramics – Entretien avec Anne Marie Laureys

Elle tourne la terre depuis quarante ans, et des nuages d’argiles naissent entre ses paumes. Ses contenances tourbillonnent dans des gammes veloutées. Lorsqu’on les ausculte, des mystères demeurent, des indices surgissent. C’est bien sur sa girelle qu’Anne Marie Laureys métamorphose la poterie. Née en 1962 dans le Nord de la Belgique, elle est aujourd’hui installée entre Tournai et Courtrai où son travail s’épanouit dans un fabuleux lieu de production et de transmission, aux côtés de son partenaire Patrick V.H. Aimée.

JR     Comment êtes-vous devenue potière ?

AML     Il me manquait quelque chose. Après un enseignement secondaire en langues et en sciences, j’ai commencé des études supérieures en sciences humaines à l’Université de Louvain, mais je cherchais toujours autre chose. C’est ainsi que j’ai fini par me retrouver à Gand, au département des arts appliqués en céramique. La LUCA School of Arts a été un saut dans l’inconnu. C’était aussi une révélation. Me familiariser avec la matière, la pratique, la théorie, la philosophie et le monde de l’art ont été un apport inépuisable : j’étais sur la bonne voie, une vie All for ceramics. Ce choix définit ma vie aujourd’hui encore.

JR     Comment avez-vous ensuite conforté votre activité sur le terrain ?

AML     Après quatre années d’école et un projet final autour de la cuisson au sel, j’ai installé un premier petit atelier à Gand, avec des moyens limités, un travail lent mais régulier, et toutes sortes d’expérimentations en affirmant un focus sur le tournage. En 1989, j’ai ensuite déménagé à Lovendegem dans une maison du XIXème siècle abandonnée dans un petit bois au bord du canal, la Villa Acacia où est née une méthode de travail avec Patrick, mon partenaire de vie. Nous y avons construit un premier four à gaz pour la cuisson au sel, un four à chaîne. Le moulage a permis la fabrication en série de grands pots de jardin. Cela a aussi marqué le début d’éditions limitées pour les grossistes d’intérieur et de décoration Artas et Domani, tournées et émaillées. Et estampées aussi, par l’intérieur, dans la paroi d’argile qui subit des déformations de plus en plus importantes, parfois avec les doigts et la main. Cette période a été intense et très instructive, la conception d’objets utilitaires et le savoir-faire représentant des défis en termes de design, de technicité et d’organisation d’un modeste atelier.

JR     Vous vous basez ensuite à Russeignies où vous travaillez maintenant depuis plus de vingt-cinq ans. Quel est cet endroit ?

AML     Il s’agit d’une maison de campagne du XVIIIe siècle, probablement commanditée par un homme d’affaires bruxellois. Au début du XXe siècle, le diocèse de Gand reçut le bâtiment en donation du chevalier du château de Kluisberg. Des religieuses y ont alors développé un institut pour enfants handicapés. Lorsque nous sommes arrivés, le bâtiment était abandonné après avoir été utilisé pendant plusieurs décennies comme colonie scolaire. Cela demeure un bel ensemble architectural toujours consacré aujourd’hui à l’hospitalité, puisque nous continuons à y héberger des groupes, séjours parfois liés à des workshops.

JR     Pouvez vous décrire votre engagement pour le partage ?

AML     J’ai moi-même participé à des ateliers de manière sporadique, surtout au cours des premières années. Nous avons commencé à organiser nos premiers stages sur place à la demande, d’abord pour les enfants. Cela fut un succès dont l’enthousiasme nous a stimulé et amusé. Partager la passion de l’argile et de la forme avec d’autres a été motivé par les réactions directes, spontanées et surprenantes des jeunes participants. Nous avons fait cela pendant longtemps, avec pour thème une histoire, un conte, mais nous pouvions aussi laisser libre cours à notre propre créativité. Nous avons également travaillé avec des adultes. Il s’agit d’un travail orienté sur le résultat, avec une approche différente, plus technique et plus axée sur le soutien à la mise en œuvre des idées des participants. Il faut savoir transmettre des connaissances sur la manière de fabriquer des objets. Il est fascinant de procéder à des ajustements lorsque quelque chose ne fonctionne pas. Nous aussi, nous apprenons sans cesse. Au fil des ans, des céramistes internationaux ont animé un atelier intensif de plusieurs jours sur notre site, tels que Monika Patuszynska, Alexandra Engelfriet ou Michael Flynn.

JR     Au-delà du pédagogique, votre partage est aussi associatif. Qu’est-ce que BeCraft que vous avez rejoint au début des années 2000 ?

AML     C’est une association professionnelle valorisant les métiers d’Arts appliqués des régions de Wallonie et de Bruxelles. Il y a à la fois une collaboration avec l’équipe de BeCraft, et au sein de ses membres, pour la promotion du travail en Belgique et à l’étranger sur les lieux d’exposition, mais aussi en termes de formation. Les ateliers, les démonstrations, les visites entre collègues ou les voyages comme à la Manufacture de Sèvres par exemple, sont des moments d’échanges importants.

JR     En découvrant « The Mad Potter of Biloxi » grâce à l’ouvrage éponyme publié par Garth Clark, Robert A. Ellison Jr. et Eugene Heicht, vous rencontrez une personnalité qui influence définitivement votre production. Qui est George E. Ohr ?

AML     C’est un potier américain actif dans le Mississippi de 1880 à 1910. On le considère comme le précurseur de la céramique d’art en son pays, visionnaire préfigurant à la fois le Surréalisme, Dada, l’Expressionnisme Abstrait, le Pop Art ou le Funk. La capacité technique d’Ohr reste sans égal, mais elle ne domine pas son travail. Ses manipulations du parois d’argile et de la forme du pot ne se sentent pas, ou n’ont pas l’air forcées ou envahissantes. Des termes tels que la grâce et la délicatesse, et un peu weird, décrivent positivement le caractère de ses créations uniques. C’est la liberté et l’espièglerie des claybabies d’Ohr qui ont conforté l’élan avec lequel nous travaillons.

JR     Et qu’avez-vous justement modifié pour passer de l’utilitaire au sculptural ?

AML     La surprise de la forme en soi, porteuse de sens et de récit, fait quitter l’utilitaire. Dans la création d’une forme, le résultat est un échange d’idées entre le créateur et le matériau, qui illustre le lien entre le corps et la matière. Le corps mécanique, les muscles et les mains, le corps sensuel du toucher, le corps émotionnel en tant que trésor d’expériences, le corps social en tant qu’humain parmi d’autres et le corps pensant qui ventile les idées. La déformation, le découpage et l’assemblage ont donné naissance à des sculptures en argile. D’une chose à l’autre, les essais et les erreurs constituent un parcours passionnant. L’œuvre continuera d’évoluer.

JR     Vos émaux révèlent un incroyable travail de coloriste. Qui sont les peintres que vous regardez ?

AML     Des années de visites de musées et d’expositions ainsi que les voyages en Orient, sont à chaque fois des immersions chromatiques. Tout comme les promenades dans la nature, où l’on voit des fleurs, des plantes, des mousses, des arbres, des nuages et des paysages. La couleur est partout dans la vie quotidienne aussi. Je regarde les peintures baroques et impressionnistes, abstraites ou figuratives, et c’est souvent aux couleurs nuancées que je consacre du temps. De nombreux peintres belges à travers les âges sont souvent de superbes coloristes. Au musée Roger Raveel de Zulte, je me souviens d’un merveilleux tableau de Jean Brusselmans intitulé Mansarde II datant de 1939, qui m’a énormément frappé en termes de couleurs, mais aussi de solutions formelles et de contenu. Mark Rothko à la Tate Modern ou Claude Monet et Jackson Pollock au MoMA m’ont déjà enchantée. Sans parler de James Ensor. Et la rétrospective Hilma af Klint au Guggenheim fut une vraie découverte. Parfois, ce sont de simples détails qui attirent mon attention, que j’emporte avec moi. Les couleurs de mes sculptures sont principalement déterminées par la forme elle-même. La préférence va aux couleurs sourdes, superposées et douces pour les dégradés. Pas de couleurs primaires dures, car les formes d’argile ne l’exigent pas, pour l’instant.

ANNE MARIE LAUREYS EN 5 DATES | 1985 Formation céramique à la LUCA School of Arts de Gand | 1996 Découverte du travail de George E. Ohr | 1997 Installation dans l’actuel atelier à Russeignies | 2017 Achat d’œuvres par Robert A. Ellison Jr. données au MET de New York | 2023 Premier solo à Bruxelles à La Verrière / Fondation d’entreprise Hermès

Publié dans la Revue de la Céramique et du Verre #252, Septembre – Octobre 2023

Moly-Sabata au cœur du territoire

Depuis bientôt un siècle, Moly-Sabata permet de produire ce qui ne pourrait se faire ailleurs. Par ses moyens techniques, financiers et humains, l’endroit offre un contexte unique ancré dans une village accordant une place à l’artiste, au même titre que le boulanger ou l’institutrice. Entre labeur et contemplation, au bord du Rhône.

C’est à Sablons (38) au carrefour de cinq départements, qu’Albert Gleizes et Juliette Roche décidèrent d’implanter dès 1927 un « couvent laïc où pourraient se réfugier les dégoûtés de ce système moribond ». Parmi les figures pionnières, l’australienne Anne Dangar (1885-1951) y a durablement ancré la pratique de la céramique. Aujourd’hui sous la direction de l’artiste Pierre David, ce havre continue d’offrir un safe space propice à la production. Propriété de la Fondation Albert Gleizes reconnue d’utilité publique, Moly-Sabata est subventionnée par toutes les collectivités de son territoire pour son fonctionnement. À sa charge d’innover pour financer l’accueil d’une trentaine d’artistes par an grâce à du mécénat d’entreprises et de particuliers, à des partenariats de coproduction, à de collaborations avec ambassades et instituts culturels motivant la mobilité, et à d’autres dispositifs encore. Ainsi se perpétue la mission d’hospitalité voulue par le couple visionnaire.

Avant
Depuis ses origines, le programme se construit sur invitation, soit directement par Moly-Sabata, soit par ses partenaires principalement composés de lieux de diffusion en Auvergne-Rhône-Alpes. La résidence se place ainsi au cœur de réseau assurant une pluralité de regards. Si l’émergence est bien représentée, il n’existe aucune limite d’âge. Un tiers environ des artistes viennent de l’étranger. Au sein du domaine des arts visuels, on peut s’y essayer à la terre, perfectionner sa technique ou déployer sa pratique déjà établie tout en bénéficiant à tout stade de la complicité d’artisans du voisinage (Jean-Jacques Dubernard, Jean-Jacques Gentil, Estelle Richard). Quoiqu’il en soit, c’est à la résidence d’accompagner l’artiste en construisant ensemble le cadre propre à ses intentions.

Pendant
La structure est identifiée pour l’implication de son équipe aux expertises complémentaires. Elle dispose de trois ateliers-logements de 50 à 110m² attribués pour une période variable relative à chaque besoin, parfois par ricochets. De nombreux espaces complémentaires peuvent s’adjoindre en tant qu’espace de travail tel qu’un atelier de céramique équipé d’un four électrique de 270 litres cinq faces chauffantes, d’un tour shimpo et d’un séchoir, ainsi qu’un autre petit four de 80 litres et deux à bois. Les budgets de production dépendent des initiatives, sachant que les honoraires respectent une base de 1.000 € /mois. Aucune animation publique n’est sollicitée, Moly-Sabata développant indépendamment d’ambitieuses actions pédagogiques (Marie Ducaté).

Après
La moitié environ des artistes en résidence à Moly-Sabata exposent ailleurs, chez les partenaires de coproduction (Hélène Bertin au Creux de l’Enfer, Damien Fragnon à l’EAC Les Roches, Julia Huteau à la Galerie Tator, Lucille Uhlrich à La BF15, Salvatore Arancio au Château-Musée de Tournon). Sur site chaque automne, les grandes expositions annuelles associent des productions spécifiques (Octave Rimbert-Rivière, Caroline Achaintre, Étienne Mauroy, Sylvie Auvray, Anna Hulačová, Héloïse Bariol) à des prêts prestigieux (Lucien Petit, Jacqueline Lerat, Étienne Noël). Il s’agit davantage de rebondir que de récapituler. Mais tout ne s’arrête pas une fois l’atelier quitté, et la familiarité se cultive à travers un suivi de la Moly family au long terme. Sans exiger de contrepartie, le Fonds Moly-Sabata s’augmente au fil des rencontres de dons, parfois de dépôts, exceptionnellement d’acquisitions, en ayant pour socle un ensemble important de poteries cubistes, de mobilier et d’ouvrages hérités du couple fondateur. Activée au quotidien au sein de la maison et son parc, cette mémoire par l’objet compose le décor d’une communauté bien vivace qui en 2027 célébrera son centenaire.

Publié dans la Revue de la Céramique et du Verre 250 Mai – Juin 2023

Potier joyeux – Entretien avec Jean-Jacques Dubernard

Il incarne une terre vernissée réjouie, et a œuvré durant plus de quarante ans à la Poterie des Chals qu’il vient de quitter. Aujourd’hui dans son nouvel atelier au cœur de Vienne en Isère, il continue à façonner l’argile avec respect et insolence sur son tour à pédale. Sa constance est rythmée par la cadence de sa girelle. Nourri par les rencontres, il perpétue le savoir-faire d’une céramique qu’on tutoie.

Joël Riff     Comment es-tu devenu potier ?

Jean-Jacques Dubernard     C’est vraiment le hasard de la vie. J’arrête mes études quinze jours avant le Bac, filière G3, techniques commerciales. Je savais ce que je ne voulais pas faire. On est en 1975. J’ai du temps libre et vais dans un centre social voir une jeune fille. J’y reste six mois à faire plein de trucs, à essayer des tours électriques, et Madame Ventalon qui y anime des ateliers décide de m’accompagner dans une poterie que je ne connais pas encore, chez Jean-Marie Paquaud. Nous sommes le 6 avril 1976, et j’apprendrai plus tard que c’était son anniversaire. On lui donne une espèce de soupière que j’avais faite, le chef-d’œuvre du centre social, aussi lourde pleine que vide, et Paquaud dit : « C’est bien ». En vrai, pas du tout, mais je pense que ça l’arrangeait : Début avril, faut aller piocher à la carrière. C’était un samedi et il me dit de revenir lundi. À l’époque, il y avait un tas de terre dite de l’autoroute, au moment où on construisait l’A7. Fallait pelleter cinq tonnes en trois jours. Puis j’ai eu droit de tourner un peu, sur le tour de l’apprenti. Il avait beaucoup moins d’inertie mais plus pratique à arrêter et à relancer. J’avais des formes à faire, des petits pots à cactus. Après, il m’a fait faire des pots à géranium. Mais l’apprentissage par la répétition était une bonne école. Ça m’a pas contrarié. Cette discipline aujourd’hui, ce sera sûrement de la liberté pour demain.

JR     Trois ans plus tard, tu commences à louer la poterie, et en 1985, tu l’achètes, pour y travailler durant plusieurs décennies. N’est-ce pas lassant de répéter les mêmes gestes ?

JJD     Non. Cette continuité a été un plaisir plus qu’une contrainte. D’abord, en comparaison avec les facturiers de 1880, on faisait plus du tout la même production. Du moins, y avait quelques bases, des pots pour faire cailler le lait, faire du fromage, des saladiers paille et vert à l’extérieur, des cruches à eau, mais en quantité ridicule. Des biches à lait, on en vendait quand même mille par an. Cette continuité, c’est ce qui me plaît, de ne pas réinventer la céramique au bout de deux ans de pratique. Et continuer la vie de cet atelier, en en gardant l’esprit, populaire, paysan, un peu rigolo, très basique en couleurs, quatre engobes, une terre blanche et une terre rouge, du cuivre, du cobalt, du fer, du manganèse, et puis voilà.

JR     Pourquoi la terre vernissée ?

JJD     J’aime la céramique en général, du grec Keramos qui veut dire terre cuite. Tout le monde peut s’y retrouver. Dès qu’il y a de l’argile, il y a quelqu’un qui l’a tripotée. Mais c’est vrai que j’ai une petite fibre pour la poterie populaire. C’est l’ancêtre de la BD. Il y a toujours une petite histoire. Gérard Lachens et Philippe Sourdive, quasiment des sauveteurs de cette technique, ont vraiment eu le souci de récolter ce truc de pauvre. D’abord, je suis tombé dedans, comme Obélix. Dans la terre vernissée, je me sens bien. Un peu souriant, c’est gai, il y a de la couleur. Et la monocuisson, c’est bien, ça économise l’énergie. Ce que j’aime, c’est ce mélange, de bosser avec une tuilerie active depuis 1740, de tourner des pièces pour d’autres, de prendre des gens en stage, de recevoir les artistes de Moly-Sabata située à quelques kilomètres de là.

JR     Tu ouvres volontiers ton atelier à des personnes de tout horizon. Peux-tu revenir sur quelques collaborations ?

JJD     C’est pas moi qui ait inventé l’idée de faire des échanges avec d’autres artistes, c’est Paquaud, avec Anne Dangar. À l’époque, fallait plutôt fournir les paysans, et y a une australienne qui arrive, élève d’Albert Gleizes, qui va faire du cubisme sur de la terre vernissée. C’est vraiment une chose qui m’a marqué. Je n’ai pas de formation universitaire mais j’ai appris beaucoup de cette relation de travail entre un anarchiste bossant depuis ses douze ans dans une usine sans sécurité sociale ni congés payés, et une anglicane convertie au catholicisme. Je trouve que ça détend au niveau des intégrismes, et c’est important de se mélanger. J’ai fait de grandes cuissons avec des copains où on invitait des artistes à décorer les poteries, et on pouvait être des centaines autour de bœufs à la broche. Puis j’ai travaillé durant dix ans avec le peintre arménien Maurice Der Markarian (1928-2002), ainsi qu’avec le calligraphe tunisien Lassaâd Metoui et la photographe alsacienne Marianne Marić, entre autres. Et Lætitia Casta. J’ai aussi beaucoup bossé avec le Musée gallo-romain de Saint-Romain-en-Gal, un des plus beaux musées de France voire d’Europe où une équipe très dynamique fait des cuissons expérimentales. Je suis pas voyageur, mais si on me pose quelque part, tout va bien. J’ai ainsi rencontré des potiers coréens lors de ma participation à la Biennale de la Céramique là-bas en 2007. Faut savoir que pendant longtemps, le Japon et la Chine venaient y capturer des artisans pour emporter leur savoir-faire.

JR     Tu compares parfois le tournage à un art martial.

JJD     Si t’apprends pas avec, t’apprends contre. Cinq cents grammes de terre est plus fort que n’importe qu’elle personne de soixante-dix kilos, qu’il soit noir ou blanc, jeune ou vieux, gros ou maigre, hétéro ou homo, c’est l’égalité complète, c’est la terre qui va gagner. C’est une question d’équilibre, la terre est molle et elle bouge, toi tu dois être fixe et tétanisé. Il faut un peu débrancher le cerveau. Il y a plein d’infos dans les mains. Et en même temps, tu fais du yoga, la respiration compte beaucoup. D’ailleurs faut couper son souffle, c’est le seul moment où je ne parle pas.

JR     Tu t’impliques beaucoup dans D’Argiles qui célèbre bientôt ses 30 ans. Quelle est cette association ?

JJD     C’est le regroupement des céramistes de Rhône-Alpes, à l’origine de la formation de la Maison de la Céramique de Dieulefit. C’est un rêve qui s’est réalisé : faire des suivis très individualisés, très en lien avec le réseau des potiers de la région, grâce à des tuteurs et tutrices qui facilitent la professionnalisation. Et on organise aussi des marchés. C’est grâce aux associations et à leurs membres que le métier réussit à se fédérer. Terres de Provence et Terres d’Aquitaine ont été les premières à générer des événements autour de la céramique. Aujourd’hui, elles sont une quinzaine à former le Collectif National des Céramistes qui regroupe 750 ateliers. Localement, Figlinæ a organisé de belles manifestations à Roussillon.

JR     Et Vienne, c’est comment ?

JJD     J’ai pu récupérer un tour à pédale, et ça a été, après mon mariage avec Nathalie, le plus beau jour de ma vie. Il a plus de cent cinquante ans, et une histoire : c’était celui de Geneviève de Cissey puis d’Aguilberte Dalban. Y a un côté Amsterdam parce que je suis en vitrine, pour que les gamins, les parents qui sortent de l’école, les touristes puissent voir un potier tourner. Un potier urbain, urbain dans tous les sens du terme d’ailleurs.

EXERGUE | « Faire les choses sérieusement sans se prendre au sérieux »

FOCUS SUR UNE CHANTE-PLEURE | « C’est l’objet qui me fascine le plus au monde. C’est rien, des petits trous dessous, un gros trou dessus. Je pense que ça résume parfaitement mon rapport à la céramique. C’est un peu utile, c’est pas mal ludique, c’est simple et génial. Et c’est Laurence Ravel-Cabrero, maîtresse de conférence à l’Université de Pau, spécialisée en Histoire de l’Art Médiéval, qui a comblé mes connaissances sur le sujet. Ce qui m’épate, c’est la variété. Il existe des modèles espagnols, anglais, flamands, norvégiens. Y en avait partout. Et ça marche avec un enfant de quatre ans autant qu’avec une mamie. Tu peux arroser ton jardin ou prendre une douche. Au Moyen-Âge, y en avait de un à cent litres. C’est tourné comme une buire, une chose assez ventrue, avec un goulot, un petit col. C’est très rustique, et après tu peux délirer sur le truc. »

JEAN-JACQUES DUBERNARD EN 5 DATES | 1976 Rencontre avec le Père Paquaud à la Poterie des Chals à Roussillon | 1985 Achat de la Poterie des Chals après l’avoir louée dès 1979 | 1993 Président fondateur de l’association D’Argiles | 2006 Labellisation Entreprise du Patrimoine Vivant | 2020 Installation dans son nouvel atelier à Vienne

Publié dans la Revue de la Céramique et du Verre #246, Septembre – Octobre 2022

Trésors du Berry : Vassil Ivanoff à Paris

Il aura fallu attendre trente ans pour qu’une nouvelle exposition personnelle lui soit consacrée à Paris. La galerie Anne-Sophie Duval clôture son année en programmant une monographie de Vassil Ivanoff. L’artiste bulgare né en 1897 est identifié pour ses grès cuits au bois à La Borne, où il s’est installé en 1946. Là, auprès d’autres pionniers de la céramique moderne, il produira près de 3.000 pièces en deux décennies. L’exposition en présente une centaine, affichant la grande diversité de typologies et d’esthétiques qu’emprunte sa terre modelée, qu’elle soit vase zoomorphe, sculpture brutaliste, figure, ou plaque au décor abstrait. Cette variété témoigne de l’appétit et de la culture de Vassil Ivanoff, qui a formé son œil en exerçant divers métiers de l’image dès son arrivée à Paris en 1922. Le corpus d’œuvres est d’ailleurs exceptionnellement augmenté de peintures du sculpteur, qui affirment plus encore l’aspect protéiforme de sa quête d’expression. L’événement s’inscrit dans la célébration des cinquante ans de la galerie, et s’accompagne d’un catalogue illustré avec des textes d’Antoinette Faÿ Hallé, Jean-Jacques Wattel et Renaud Régnier.

Vassil Ivanoff (1897-1973), un céramiste-sculpteur, du 19 octobre au 30 décembre 2022, galerie Anne-Sophie Duval, 5, quai Malaquais, Paris 6e. Tél. : 01 43 54 51 16. https://www.annesophieduval.com

Publié dans la Revue de la Céramique et du Verre 247, Novembre – Décembre 2022

Ode aux arts ménagers

L’exposition réveille le passé commercial de son écrin Art Nouveau, construit en 1899 en tant que magasin d’objets de commodité, afin d’accomplir le dessein du confort moderne. Vaisselle, luminaires et articles de ménage font partie des typologies d’objets qui guident un accrochage sur deux étages, porté par l’usage des choses. À commencer par un Moly shop hors-les-murs, boutique de céramique utilitaire de la résidence d’artistes Moly-Sabata (Sablons, 38) qui s’exporte au sein de l’événement. L’initiative résulte d’une prospection d’un an par les commissaires Alice Motard et Joël Riff parmi les artisans d’Alsace, afin d’en réunir neuf : Sophie Irwin, Le Palais du Corbeau et Alban Turquois de Strasbourg, Marianne Marić, T R et Giom Von Birgitta de Mulhouse, la Poterie Schmitter de Betschdorf (67), Camille Schpilberg de Freland (68) et Dominique Stutz de Roederen (68). Traditionnel grès au sel, terre modelée, faïence tournée ou porcelaine à la plaque sont servies sur un plateau. Plus loin, une colonne d’assiettes affiche différentes façons de réaliser le décor moucheté de Soufflenheim, selon les poteries Ludwig et Friedmann. Augmentée de nouvelles productions et de prêts d’artistes internationaux, l’aventure célèbre la décoration comme geste domestique de révolution, par l’intérieur.

Au Bonheur, jusqu’au 8 janvier 2023, CEAAC – Centre européen d’actions artistiques contemporaines, 7, rue de l’Abreuvoir, Strasbourg (67). Tél. : 03 88 25 69 70. https://ceaac.org

Publié dans la Revue de la Céramique et du Verre 247, Novembre – Décembre 2022

Bente Skjøttgaard – Tableaux

Il existe des formes du vivant qui semblent échapper aux classifications, et ne relever ni de la flore, ni de la faune. Les scientifiques conçoivent des arborescences sophistiquées pour en organiser malgré tout l’étude. Pour sa huitième exposition à la galerie Maria Lund, l’artiste danoise Bente Skjøttgaard (née en 1961) réveille les fascinantes planches du biologiste allemand Ernst Haeckel, qui œuvra dès le milieu du XIXe siècle à représenter des espèces par milliers, selon des compositions hypnotiques. En découle une splendide production lithographique, récapitulée en un recueil publié en 1904 sous le titre manifeste « Formes artistiques de la Nature ». Malgré son auteur controversé, le succès est instantané, et socle notamment une influence décisive sur l’Art Nouveau. Plus d’un siècle plus tard, ces créatures parfois décrites pour la toute première fois, continuent par leur image gravée, à nourrir les contours contemporains. Et au sein d’une foule de fabuleux spécimens, Bente Skjøttgaard s’est cette fois intéressée à la grande famille des Cnidaires, ces invertébrés incarnant 500 millions d’années d’évolution. Anémones, coraux ou méduses habitent cette catégorie trouble de la zoologie, sans distinction flagrante entre l’animal, le végétal, voire le minéral. Depuis son atelier à Copenhague, l’artiste plonge dans les abysses du vivace, et du visible, pour augmenter la nomenclature de cette population des profondeurs, avec ses propres êtres modelés dans le grès. D’abord biscuitées, ces silhouettes grassement émaillées sont cuites à haute température (1280°). Leur enveloppe glacée est réalisée soit par versement, soit par trempage. Un aspect liquide rappelle l’univers sous-marin dont ces chimères pourraient provenir, jusque-là soustraites à l’œil humain. Par quelques réserves ménagées en surface, l’épaisseur de leur épiderme laisse parfois entrevoir la terre nue, une structure soudainement exposée à vif. Bente Skjøttgaard ébauche l’anatomie de ses volumes par de rapides dessins, puis passe au matériau-même, afin d’y préserver la fraîcheur de l’esquisse. Elle pétrit sans outil, pour ne placer aucun intermédiaire entre l’argile et ses doigts. Quelques tiges de fer maintiennent simplement les masses durant leur séchage, pour les sculpter jusqu’au bout. C’est la gravité puis le four qui se chargent du reste, dans une collaboration avec ces forces qui la dépassent. Après cuisson, une mouillure persiste, affirmant le milieu aquatique d’où ce bestiaire paraît émaner.

Du 7 novembre 2021 au 8 janvier 2022. Galerie Maria Lund, 48, rue de Turenne, Paris 3e. Tél. : 01 42 76 00 33. http://www.marialund.com

→ Publié dans la Revue de la Céramique et du Verre #241 Novembre – Décembre 2021

Matias Karsikas – Opulence fertile

Cette première exposition personnelle en France s’inscrit dans la lignée du Prix Jeune Designer de l’année, décerné en 2020 par le Design Forum Finland. La récompense a affirmé la visibilité du trentenaire dans son propre pays, et en Europe du Nord. Ses compositions luxuriantes commencent maintenant à rayonner plus au sud. Basé à Helsinki où il a été diplômé en 2018 d’un Master du département de céramique et de verre de l’Université Aalto, Matias Karsikas a complété sa formation par deux résidences, à Shigaraki au Japon puis à Jingdezhen en Chine. Ses créations puisent leur inspiration dans les extravagances de la nature, notamment en matière de flamboyance des couleurs et d’iridescence des surfaces, telles qu’on peut les observer sur le plumage d’un oiseau ou la carapace d’un insecte. L’artiste prend tout en main, multipliant les perles de terre, soufflant les bulles de verre. C’est la combinaison des matériaux qui motive sa sensibilité, agrégeant les arts du feu à des fragments de bois trouvés, selon une dynamique fluide, définitivement organique. Ses sculptures sont des bijoux, parfois au sens premier du terme puisque certaines se portent en boucle d’oreille, assumant des gouttes d’émail pour parure. Ainsi, le céramiste garnit l’Institut finlandais d’une dizaine d’œuvres témoignant d’une décennie de travail. L’accrochage culmine avec une installation murale conçue spécifiquement pour le café de l’endroit, en plein Quartier Latin qui verra éclore cette flore fastueuse.

Carte Blanche à Matias Karsikas, du 10 septembre 2021 au 19 février 2022, Institut finlandais, 60 rue des Écoles, Paris (5e). Tél. : 07 68 44 07 66 http://www.institut-finlandais.fr

→ Publié dans la Revue de la Céramique et du Verre #240 Septembre – Octobre 2021

50 ans, 50 artistes

Il y a un demi-siècle, naissait l’Association Céramique La Borne. Ce groupement fédère aujourd’hui plus de soixante-dix membres, de treize nationalités différentes, installé·e·s dans un rayon de trente-cinq kilomètres sur le territoire mythique de la poterie bornoise. Cette exposition anniversaire en célèbre la concorde, tout en offrant un panorama des amitiés liées à travers le monde de la terre cuite depuis 1971. L’initiative s’inscrit dans la saison « 1971-2021 Passion Céramique » déployée de juin à novembre 2021, et notamment ancrée par le lancement du nouveau site internet http://www.aclb50ans.com. Numérologie oblige, c’est une sélection d’une cinquantaine de personnalités choisies parmi les huit cents ayant exposé jusque-là, qui sera donnée à voir au rythme d’une pièce par céramiste. L’ensemble voisinera la permanence d’œuvres assurée par les adhérent·e·s, témoignant d’une diversité cosmopolite articulée autour de la traditionnelle cuisson au bois, à l’image des productions de la japonaise Machiko Hagiwara ou de l’espagnol Pep Gomez. L’habitude d’exposer dans le hameau, en plus d’y créer, remonte à 1962 avec une toute première présentation organisée dans une ancienne forge par les sculpteurs Pierre Mestre et André Rozay. Le grand symposium de 1977 fera également date. D’un projet à l’autre, motivée par un socle associatif persistant, se construit l’histoire de la plus ancienne galerie céramique de France.

Du 3 juillet au 31 août 2021, Centre Céramique Contemporaine La Borne, 25 Grand’ Route, La Borne (18). Tél. : 02 48 26 96 21 http://www.laborne.org

→ Publié dans la Revue de la Céramique et du Verre #239 Juilet – Août 2021

Victor Levai – Herbier alchimique

Chérissant se perdre dans les lignes des feuilles, l’artiste s’est élaboré un recueil d’environ deux cent cinquante espèces ramassées à gauche à droite, dans des jardins, des forêts ou sur des aires d’autoroute. Toutes sont sélectionnées pour leur qualités esthétiques, sans étiquette, nourrissant une véritable fascination pour l’éventail formel du règne végétal. Ce regard simple et sensible, Victor Levai le restitue en façonnant sa propre flore, immortalisée par la terre cuite. Qu’elles soient en faïence, en grès ou en porcelaine, ces ramifications passent au four électrique, selon des cuissons aux programmes toujours renouvelés. Leurs surfaces se parent sans automatisme d’émaux, d’oxydes, de couvertes et d’engobes, prêts à l’emploi ou faits-maison, notamment à partir de Glazy.org, une banque de recettes participative. La dimension encyclopédique de cette toute première exposition personnelle est intensifiée par une publication, signée par les graphistes Zoé Quentel & Alyssia Lou. Cet index commentera les œuvres en présence, tout en les rattachant à une constellation de références, en en faisant un objet autonome. Pour l’heure, la monographie occupera les 200 m² de l’ancienne ferme normande, déplacée en lisière de Rouen et consacrée aux arts visuels depuis 1999. L’invitation est une belle opportunité pour l’artiste d’articuler une vision globale sur sa production, en déployant dans l’espace une envoûtante fantaisie botanique.

Du 8 juin au 31 juillet 2021, Maison des arts de Grand Quevilly, Allée des Arcades, Grand Quevilly (76). Tél. : 02 32 11 09 78 https://maisondesarts-gq.fr

→ Publié dans la Revue de la Céramique et du Verre #239 Juilet – Août 2021