Terres d’abstraction

Page après page, défile un panorama de la céramique non-figurative répertoriant une centaine d’objets actuellement présentés au Metropolitan Museum of Art. L’institution expose une exceptionnelle donation qui vient enrichir son département d’Arts Décoratifs. Et en voici le catalogue. Robert Ellison, collectionneur d’origine texane, n’en est pas à son premier geste philanthropique, ayant déjà par le passé remis au musée des pièces modernes et contemporaines, par centaines. C’est peu de temps après son arrivée à New York en 1962, qu’il réalise sa toute première acquisition, une assiette. De cette vaisselle, il formera son goût pour la terre cuite en fréquentant brocantes et enchères durant plus d’un demi-siècle. Bouleversée par le travail de George Ohr, sa vision s’attache à la plasticité de l’argile, et se passionne pour ses dimensions picturales autant que sculpturales telle que l’expriment Lynda Benglis, Anne Marie Laureys, Ken Price, Aneta Regel, Peter Voulkos ou Betty Woodman, parmi la cinquantaine de céramistes réuni·e·s dans ce livre. Celui-ci est chapitré en plusieurs rubriques formelles, regroupant les trésors par analogie selon leurs contours organiques. Les propres mots du bienfaiteur, l’introduction par la commissaire Adrienne Spinozzi ainsi que des contributions de Glenn Adamson et d’Elizabeth Essner permettent de saisir l’expertise intuitive de Robert Ellison en la matière, et la grandeur de son héritage.

Shapes from Out of Nowhere: Ceramics from the Robert A. Ellison Jr. Collection, éditions August, 272 p., 70 €

→ Publié dans la Revue de la Céramique et du Verre #239 Juilet – Août 2021

Morgane Paubert – Les vases bâtons

Fabriquée au bord de la Méditerranée, cette quinzaine de délicats tuyaux se dresse en soliflores resplendissants. Leur verticalité accompagne les tiges qu’on y glisse, évoquant certains spécimens d’éponges sous-marines ou de coraux précieux. Si leur modèle rappelle plus trivialement une portion de plomberie, c’est bien un simple emballage de carton qui en est à l’origine. Morgane Paubert nous livre aujourd’hui quelques indices sur la réalisation de ces contenants à la sensualité bien érigée.

De l’utilitaire après l’école
Née à Neuilly-sur-Seine en 1993, la céramiste s’est forgée un apprentissage solide. Elle commence à toucher la terre à Reims, en parallèle de ses études à l’École Supérieure d’Art et de Design, avant d’intégrer en 2015 l’option Art-Céramique de l’École Supérieure d’Art des Pyrénées à Tarbes. L’atelier est réputé pour ses nombreux équipements, et notamment de grands fours, octroyant à Morgane Paubert un cadre confortable afin de déployer ses intuitions, et d’expérimenter sans limite. Le contexte pédagogique l’autorise également à effectuer en 2016 un stage auprès d’Elsa Sahal à Paris. Ces années auront bénéficié de la bienveillance de Marjorie Thébault, professeure qui accompagna l’épanouissement de l’artiste, puis l’invita une fois diplômée, à l’assister lors d’un workshop au Campus Caribéen des Arts de Fort-de-France. En 2019, Morgane Paubert part au Mexique pour travailler auprès de Pedro Saviñon, qui la conforta quant à la compatibilité entre sculpture et usage. Par l’intermédiaire d’une connaissance commune à Valle de Bravo où est installé le maître dont la double pratique est ancré dans la tradition mexicaine des fresques, elle a pu se familiariser avec la réalisation d’immenses commandes murales à partir de plaques d’argile creusée, autant qu’avec l’exécution de vaisselle. À son retour, elle s’installe dans un espace collectif à Sète. « J’ai décidé de commencer des formes utilitaires à partir de moulage d’objets dans ma cuisine ou à l’atelier. »

Jusqu’à épuisement
Il s’agit désormais de produire des objets utiles tout en exploitant les techniques employées dans ses œuvres. « À l’atelier, ces pièces utilitaires sont à coté des sculptures et des dessins. Tout se mêle ». Morgane Paubert développe ainsi la forme du tube à partir d’une de ses installations intitulée Instables, datant de 2018. « La porcelaine est préparée, tamisée afin de la rendre bien lisse. Je coule dans le moule la quantité nécessaire puis laisse poser afin de permettre au plâtre d’absorber l’humidité et de créer une paroi dont l’épaisseur varie selon le temps de pose. Je reste toujours à coté, et observe jusqu’à avoir l’épaisseur souhaitée. Je retourne le moule doucement et évacue le surplus de matière. Une fois qu’il n’y a plus de matière liquide, on attend que la pièce se détache des bords en séchant, puis on ouvre délicatement et la retire. » Pour ses vases, le protocole du coulage reste identique, en diminuant leur échelle, avec des jeux sur la finesse des parois afin de favoriser les déformations à la cuisson, ainsi que divers artifices obtenus avec des colorants de masse mélangés à des couvertes mates ou brillantes. Le tout est cuit à 1280° en électrique. Différents effets de gouttes et d’ajouts de fragments rehaussent encore les surfaces, selon des gestes guidés par les rebuts qu’elle a sous la main. Ne disposant pas encore de son propre four, Morgane Paubert doit transporter sa production crue à travers quelques rues jusque chez Alain Poterie, ce qui engendre tout de même de la casse. L’artiste relativise les déboires en envisageant ses débris comme un matériau à recycler. Autant dire que ses séries sont très limitées. D’ailleurs, le moule de cet ensemble titré « Série N°1 » est aujourd’hui brisé, clôturant définitivement leur lignée, et ouvrant la voie au façonnage de la suite.

→ Publié dans la Revue de la Céramique et du Verre #238 Mai – Juin 2021

Marion Verboom – Peptapon

Ancienne chapelle romane du XIIe siècle dominée par le bois, la pierre et le verre, ce centre d’art consiste en un impressionnant volume de 300 m² sur 15 m de haut, attribué selon une programmation surtout faite de solos. Son directeur Bertrand Godot s’engage dans des productions ambitieuses et spécifiques, marquant un tournant dans la carrière des artistes grâce à l’ampleur de cartes blanches encore amplifiées par de conséquentes publications. Sa formation d’ébéniste d’art influence peut-être l’intérêt qu’il porte aux façonnages, et c’est à Marion Verboom qu’il confie la dernière actualité du lieu avant fermeture pour des travaux de réfection de plusieurs années. L’artiste, identifiée pour la vigueur et la gourmandise de sa pratique sculpturale, profite de cette invitation pour expérimenter la pâte de verre qu’elle triture au Cerfav en Lorraine, le Centre européen de recherches et de formation aux arts verriers. Les fragments qu’elle développe viendront ponctuer des bases en céramique, traitées en grès blanc chamotté avec des émaux industriels ou préparées par elle-même, souvent des basses températures. Et au sein de tout ce qu’elle nous concocte, Marion Verboom évoque également un engobe floqué, appliqué sur une grande structure osseuse. Exclusivement composée d’œuvres nouvelles, cette monographie annonce une diversité d’échelles, jouant sur les effets du colossal et du précieux. Son appétit pour le syncrétisme trouvera assurément en ce sanctuaire, un écrin inédit pour rayonner.

Du 29 mai au 29 août 2021, Chapelle du Genêteil, rue du Général Lemonnier Château-Gontier-sur-Mayenne (53). Tél. : 02 43 07 88 96 http://www.le-carre.org

→ Publié dans la Revue de la Céramique et du Verre #238 Mai – Juin 2021

La céramique, de père en fils

Gilles Le Goff a démarré son métier il y a trois décennies. C’est environ le temps par lequel se définit une génération. Depuis peu, son fils Théo a rejoint son enseigne. C’est pour le père un grand bonheur de voir l’aventure se poursuivre ainsi. Au-delà du mythe d’une transmission filiale et unilatérale, Aux Grès de l’Eau affirme aujourd’hui combien les apports sont réciproques.

Une famille ancrée en Bretagne
Natif de Loudéac, Gilles Le Goff a voulu installer son entreprise dans la région. Après avoir débuté dans les Côtes-d’Armor, il déménagera à plusieurs reprises jusque dans le Finistère, pour enfin revenir dans le département où se trouve actuellement sa poterie. C’est à Guingamp qu’il a établi son activité, de manière définitive à l’en croire. L’influence océanique semble resurgir dans la gamme colorée d’une production nappée de bleus, verts, beiges et blancs. Ces teintes voisinent les qualités de la nacre, aux surfaces parfois frappée par des effets iridescents. Nuances et moires témoignent assurément de la richesse des glaçures, éveillant par leur traitement le vertige des abysses. Il existe justement ce terme breton, le glaz, pour définir en un mot le nuancier complet de la mer. Et bien que des bolées figurent dans leur magasin, Théo Le Goff se défend d’utiliser le motif folklorique du triskel. Avec décontraction, il affirme que mieux vaut se jouer des traditions que de les subir.

Entre deux eaux
Originellement dans le domaine de la marine, cette expression désignait un équipage capable de naviguer en gardant le cap, malgré les courants pouvant l’entraîner dans une mauvaise direction. Ensemble, Gilles et Théo Le Goff conduisent indéniablement leur navire vers leur propre horizon. Le premier a bâti les fondations stables d’une pratique de l’argile tournée, acquise durant dix mois passés en formation au CNIFOP de Saint-Amand-en-Puisaye. Il lance ensuite son affaire pour fabriquer de l’utilitaire. Le second a commencé en tournassant des couvercles. Enfant, la terre était davantage perçue comme un amusement, plutôt qu’une perspective professionnelle. Après de rapides études peu satisfaisantes suivies d’un service civique à l’étranger, c’est en revenant qu’il retourne à la céramique. Au sein de la poterie paternelle, il aide d’abord à la comptabilité ou à travers de petites tâches, pour finir par complètement reconsidérer le travail de potier, la vingtaine à peine passée.

Même atelier, différentes signatures
Chacun développe aujourd’hui ses propres séries. La production faite-main consiste en une terre tournée, biscuitée à 1000° puis passée à 1280° en cuisson réductrice, au gaz. L’un pratique l’engobe sur du grès de Puisaye. L’autre s’enivre des charmes des émaux, et expérimente les rendus sur la porcelaine. Au fil des dosages d’oxydes et des erreurs, il parvient à se différencier véritablement de l’enseignement hérité. Bien-sûr, sa quête personnelle ne l’empêche pas de continuer à donner un coup de main à son père. C’est le fils qui propulse la marque sur les réseaux sociaux, et entretient une visibilité en ligne par la refonte du site internet et la tenue d’une e-boutique. Il œuvre activement par sa touche, à sensibiliser les jeunes de son âge avec son matériau, et les motiver à une consommation engagée. Les deux personnalités coexistent, et la passion et les gestes se partagent pour finalement faire du Le Goff. En 2021, Aux Grès de l’Eau fête ses trente ans.

Aux Grès de l’Eau, 11 rue du Maréchal Joffre, Guingamp (22). Tél. : 06 70 03 25 63. https://ogresdeleau.com/

Publié dans la Revue de la Céramique et du Verre #237 Mars – Avril 2021

Odyssée à deux

Avec son titre manifeste, l’ouvrage annonce d’emblée la permanence de la terre cuite que Matthew Lutz-Kinoy et Natsuko Uchino immortalisent à leur tour, réveillant une étymologie antique. C’est ici toute une généalogie de la Méditerranée qui sert de cadre à un projet d’envergure, initié il y a plus d’une décennie. Keramikos compile ainsi trois cents poteries peintes lors d’une de leurs étapes exploratoires, cette fois au sein de Cerámica Los Arrayanes, une fabrique familiale située dans le Sud de l’Espagne. Ce nouvel opus a permis au duo de se plonger dans la tradition andalouse Fajalauza, en embrassant les potentiels techniques et décoratifs de cette faïence émaillée typique, obtenue par cuisson en oxydation. Systématiquement documenté par dessus et dessous, leur service fait de plats, d’assiettes et de bols, apparaît sur le papier sous la forme d’une immense constellation qui se déplie au fil des pages à travers six cents photos. Quelques cruches détourées viennent bousculer la cartographie céleste que dessinent tous ces disques au sein d’une mise en page enjouée, rythmée par quelques citations ou anecdotes. On y frôle de nombreuses références, sorte de compost culturel d’après les mots des auteurs qui cultivent leurs connaissances de façon particulièrement organique. Cette porosité cosmopolite évoque également les grands banquets de la convivialité pré-covid, durant lesquels toute une communauté s’attablait autour de la fameuse vaisselle des deux artistes. Eux se rencontrent en 2002 pendant leurs études à The Cooper Union à New York. En 2010, alors que Matthew Lutz-Kinoy est en résidence à la Rijksakademie connue pour son atelier de terre dirigé par Pieter Kemink, il se souvient que Natsuko Uchino s’était déjà essayée à la matière à la Greenwich House où enseignait jadis Peter Voulkos, et l’invite pour ensemble perfectionner leurs compétences. De là naîtra une amitié florissante, toujours vigoureuse dix ans plus tard comme en atteste cette publication.

Keramikos: Ceramic projects by Matthew Lutz-Kinoy and Natsuko Uchino de Nicolas Trembley, Verlag der Buchhandlung Walther und Franz König, 192 p., 30 €.

→ Publié dans la Revue de la Céramique et du Verre #237 Mars – Avril 2021

La joie indélébile d’Hélène Bertin

Elle a rencontré la terre chemin faisant. Et chacun de ses projets découle des hospitalités offertes depuis. Connue pour s’occuper des autres, Hélène Bertin déploie aujourd’hui une vaste monographie à son image, nous ouvrant les bras. L’exposition tresse les complicités avec jubilation, associant artisans, résidences d’artistes, entreprises et institutions, en coproduction avec Aware qui lui a décerné son prix éponyme en 2019. La céramique occupe une place privilégiée dans cette épopée archaïque en trois phases, résonnant avec les âges de la vie. « Le Jardin juvénile » éveille l’espièglerie dans de grands bacs peuplés de bestioles sympathiques. Une faïence rousse a été passée à la boudineuse ou travaillée avec le potier Jean-Jacques Dubernard, cuite à 980° puis laissée nue sur des plages de sables. Un nuage de cerfs-volants de papier coiffe l’ensemble. À l’étage dans « Le Jardin des paniers », une nuée de pots en grès engobé cuit au bois à 1300°, vient se lover sous un majestueux chapiteau fait de bouquets de céréales. Cette vaisselle rustique a été façonné en compagnie de Jacques Laroussinie. Et « Le Jardin des voix » se murmure dans une cavité rocheuse humide, évoquant les Fontaines Pétrifiantes sollicitées pour sa fabrication. Des phylactères d’argile s’y retrouvent médusés. Augmenté d’un espace d’accueil pérenne à l’entrée du centre d’art ainsi que d’une publication, l’événement se distingue par sa générosité superstitieuse, de cette gaîté que l’artiste prodigue autant qu’elle lui est procurée. Donnant, donnant.

Cahin-Caha, jusqu’au 30 avril 2021, Le Creux de l’enfer, 85, avenue Joseph Claussat, Thiers (63).Tél. : 04 73 80 26 56 http://www.creuxdelenfer.fr

→ Publié dans la Revue de la Céramique et du Verre #237 Mars – Avril 2021

Anne Dangar sanctuarisée. Renouveau de l’art sacré

Le musée du Hiéron consacre actuellement plusieurs salles à la présentation de trois ensembles qui viennent enrichir ses collections. Parallèlement à une acquisition d’œuvre contemporaine et à des tableaux XIXe fraîchement restaurés, figure un corpus de céramiques d’après-guerre qui comprend de nombreux objets liturgiques réalisés par Anne Dangar pour l’Abbaye de la Pierre-qui-Vire.

Une personnalité charismatique
Installée dès 1930 à Moly-Sabata au bord du Rhône, l’australienne Anne Dangar travaille la terre vernissée à la lumière des enseignements d’Albert Gleizes. Le peintre cubiste, alors cofondateur d’une nouvelle colonie d’artistes, répondit favorablement au télégramme adressé depuis Sydney par l’anglo-saxonne, afin de rejoindre l’aventure communautaire. L’endroit demeura son foyer jusqu’à la fin de sa vie. C’est là, au contact des potiers du territoire, qu’elle se familiarise avec la tradition séculaire de la glaise paysanne. La détermination de cette femme quittant tout pour sa foi aussi bien religieuse qu’artistique, lui permit de s’intégrer parmi les artisans locaux, qui l’acceptèrent pour sa ténacité, puis la respectèrent pour sa virtuosité.

Une commande exceptionnelle
Albert Gleizes et l’Abbaye de la Pierre-qui-Vire partagent une forte considération pour l’Art Roman, pivot de leurs théories respectives. L’institution bénédictine fondée dans l’Yonne en 1850 comptait parmi ses pensionnaires Dom Angelico Surchamp. Ce jeune disciple passionné de cubisme, fut un véritable intermédiaire entre abstraction et christianisme. Il séjourne à Moly-Sabata durant l’été 1947, et rencontre Anne Dangar, alors qu’elle vient d’inaugurer son propre four à bois. Cette synchronicité apparaît de bonne fortune. La même année, l’Abbaye lui commandera une vaisselle dédiée à ses messes. Le contrat initial consistait en un bénitier, une fontaine, une paire de burettes, deux vases et un pot. Mais la potière offrit nombre d’éléments supplémentaires, nourrie par la vigueur de son échange épistolaire avec le moine, qui joua un rôle essentiel dans son parcours spirituel, et dans sa conception sacramentelle du travail de l’argile. Née en 1885 dans une famille anglicane, Anne Dangar se convertit au catholicisme quelques mois avant son décès en 1951. Au même moment, Dom Angelico Surchamp fonde les Éditions Zodiaque, qui lui permettront notamment de publier l’intégralité de leur correspondance.

Une donation majeure
Alors que la mort du bénédictin survient en 2018, sa communauté exprime le vœu de faire don du trousseau historique dont il fut le commanditaire, au Hiéron. Ce musée dédié à l’Eucharistie, se distingue par un accrochage permanent exposant la ferveur du rite catholique. Grâce à cet acte solennel, Anne Dangar rejoint le premier fonds de céramique moderne de l’établissement, aux côtés de Jean et Jacqueline Lerat dont elle était si familière. Ce total de vingt-huit pièces correspond à l’ultime étape de sa carrière, aux lignes plus sobres encore, à l’ornement réduit, à la palette limitée voire monochrome. Il accompagne un idéal de concorde entre rusticité et avant-garde, Église et Art. L’humilité de sa pratique et la modernité de sa vision, en font une incarnation exemplaire de réconciliation.

Donations, acquisitions, les nouvelles richesses du musée du Hiéron, jusqu’au 3 janvier 2021, Le Hiéron, 13, rue de la Paix, Paray-le-Monial (71). Tél. : 03 85 81 79 72. http://www.musee-hieron.fr

→ Publié dans la Revue de la Céramique et du Verre #235 Novembre-Décembre 2020

Anne Marie Laureys

Il existe des formes que l’observation seule ne réussit pas à élucider, tant leur fabrication paraît sophistiquée. L’artiste belge Anne Marie Laureys travaille la matière avec grâce. De son atelier à Russeignies en Région wallonne, sortent des volumes aériens dont la fascination est renforcée par une mystérieuse application de la couleur. Les plis de leurs modelés invitent à la volupté.

Tutoyer la gravité
Le tour du potier met en présence plusieurs forces physiques propres à notre condition terrestre. Ainsi l’énergie cinétique rotative couplée à l’effet centrifuge permettent aux mains d’agir sur l’argile, par pressions expertes. Des contraintes mécaniques soumettent les masses. Le poids, la gravité, sont des fatalités que l’humain cherche à désamorcer ou du moins à relativiser, notamment par la pratique de la sculpture et de la danse. Ces domaines bousculent la pesanteur. Ils s’autorisent avec elle une familiarité qui nous fait parfois, momentanément, perdre nos repères. Les sculptures d’Anne Marie Laureys s’offrent ainsi, comme un arrêt sur image, une pause dans le cours des choses. Le contraste est d’autant plus saisissant qu’elles n’évoquent pas des objets cois, mais des silhouettes fougueuses altérées par une soudaine bourrasque.

Une souplesse toute textile
C’est bien du pot que naissent ces contenances méconnaissables. Alors que la tradition implique la régularité du cylindre, l’artiste le défigure. Elle commence par tourner de gros récipients qu’elle déformera au fil des premiers jours de séchage. Le repos et l’action se négocient par alternance. Telle modification demandant telle texture, il faut attendre la mollesse ou la fermeté opportune de la glaise pour y opérer une multitude d’empreintes. Les corps de ses œuvres quittent alors la symétrie classique pour plonger pleinement dans une croissance organique. Pour devenir organe à part entière. Un déséquilibre apparent contredit le centrage initial de la terre. L’endroit de l’envers, le dedans du dehors, ne se distinguent plus clairement, et rappellent la fameuse figure du Ruban de Möbius, anneau sans fin n’ayant ni intérieur ni extérieur. Le fond se retrouve paroi. Tout est renversé. Comme un vêtement en boule, le linge froissé semble avoir été porté. Le tissu ici, est épiderme. Et c’est en chirurgienne qu’Anne Marie Laureys œuvre en greffant à la barbotine, de nouveaux éléments au tronc originel pour former des compositions complexes. Les lignes tourbillonnent. Ses statures sont monstres. Une harmonieuse difformité est obtenue par la torsions de chairs plissées.

Nuages de couleurs
Les surfaces affichent une palette de velours. La gamme est intense. Les pigments sont ainsi projetés et ne dénaturent pas le grain de ces peaux minérales. Ils affirment même souvent leur fine rugosité. Des ridules animent encore par endroit les enveloppes poudrées, qui gardent dans leur carnation-même le geste irréductible de la poterie tournée. Des ondes persistent. Contours et teintes ne cessent d’inscrire ces œuvres dans le lexique du nébuleux. Qu’elles évoquent des phénomènes atmosphériques, des précipités dans une solution aqueuse, des volutes de fumée et autres ectoplasmes encore, les formations d’Anne Marie Laureys parviennent à figer le vaporeux dans toutes ses variations. Elles en concrétisent les humeurs.

Publié dans la Revue de la Céramique et du Verre #225 Mars-Avril 2019

Kris Lemsalu. L’Estonie à Venise

La pratique de Kris Lemsalu enchante progressivement la scène artistique internationale par son goût du spectacle. Un élan expressionniste emporte des éléments en terre cuite au sein d’environnements immersifs loquaces. L’artiste estonienne représentera son pays lors de la prochaine Biennale de Venise, accordant à son vocabulaire théâtral une résonance inédite. Le projet pour son pavillon s’intitule BIRTH V.

Une personnalité acclamée
Née en 1985, Kris Lemsalu fait partie de cette nouvelle génération européenne qui circule avec aisance entre les métropoles. Elle a étudié à l’Estonian Academy of Arts de Tallinn où elle a notamment suivi les cours de la céramiste Ingrid Allik, puis a complété son cursus à la Danish Design School de Copenhague et l’Academy of Fine Arts de Vienne. Ses performances ont récemment été saluées à Performa17 à New York, à la David Roberts Art Foundation à Londres ainsi qu’à la Baltic Triennial 13 qui s’est tenue dans les trois pays qui bordent la mer éponyme. D’importantes monographies ont été consacrées à l’artiste en début d’année à la Secession à Vienne puis au Goldsmiths Centre for Contemporary Art à Londres. C’est aussi pour célébrer la qualité de son parcours naissant, que le prestigieux jury a sélectionné Kris Lemsalu afin de signer le pavillon national en 2019.

De la céramique jamais seule
Les porcelaines de Kris Lemsalu sont accessoirisées, pour trouver leur place au cœur d’arrangements farfelus. Elles peuvent figurer les parties visibles d’un corps noyé dans un vêtement, ou imbiber d’autres textiles encore. C’est vrai que la mode a ici un rôle déterminant. Les silhouettes sont modélisées dans un souci de stylisme photogénique. Elle travaille sa terre généralement entourée d’une communauté créative, opérant ses cuissons dans une fabrique à Kohila, une petite ville située à une trentaine de kilomètres au nord de la capitale. Elle aime aussi aller cuire sur la petite île de Hiiumaa où se trouvent des fours anagama. L’Estonie n’a pas particulièrement de tradition en matière de céramique, ses sols ne disposant pas d’argile de qualité, plutôt importée de la Lettonie voisine.

Le douzième pavillon du pays
L’Estonie participe à la Biennale de Venise depuis 1997, et occupera cette année une nouvelle adresse. L’installation se déploiera dans un bâtiment industriel situé sur l’île de Giudecca, à quelques minutes de bateau de l’épicentre de la manifestation internationale. Il est bon d’indiquer que Kris Lemsalu sera la première à faire entrer de la céramique dans le pavillon estonien. Le commissariat est assuré par Maria Arusoo, directrice du Center for Contemporary Arts de Tallinn qui est en charge de l’organisation générale du projet, financé par l’Estonian Ministry of Culture.

Le lyrisme du cycle de la vie
Il faut compter sur l’excentricité déjà légendaire de l’artiste. Attentive aux reproches qui ont pu être formulés au sujet de l’obsession lugubre qui caractériserait de précédentes commandes, elle s’est défendue lors d’une conférence de presse en affirmant cette fois formuler une ode au vivant. Kris Lemsalu évoque l’orchestration d’un conte, pour lequel elle sollicite le poète américain Andrew Berardini, l’artiste britannique Sarah Lucas et les commissaires Irene Campolmi et Tamara Luuk. Le glorieux magma s’annonce chamanique. Et les céramiques polychromes nourriront les fantaisies de ce carnaval existentiel.

Publié dans la Revue de la Céramique et du Verre #226 Mai-Juin 2019

Brian Rochefort

Brian Rochefort développe d’envoûtantes concrétions par séries, qui incarnent bien les excès associés à la côte californienne, où il est basé. Jeune habitué de l’Archie Bray Foundation for Ceramic Arts dans le Montana, il a récemment participé à l’événement « Regarding George Ohr », qui a conforté sa filiation avec le maître américain. Les deux partagent une virtuosité fantasque.

Éclosion pop
Ses ensembles les plus récents affirment des surfaces d’une totale indécence. Les chairs s’ouvrent, en pleine éruption. Des failles se creusent. La matière implose. Tout semble hurler la violence de l’alchimie en action au cœur du four, pour en magnifier les stigmates. Et des béances cherchent à reprendre leur respiration. Dégradés de velours, épais nappages et contrastes acides signent la palette texturée de l’artiste. Les gros contenants boursouflés semblent être le résultat d’une évolution incontrôlable, vomissant des laves crémeuses.

Tasses mutantes
Sa suite intitulée « Cups » ancre franchement la base de sa forme de référence, dans l’utilitaire. Mais impossible vue l’extravagance des récipients, d’y boire quoique ce soit, sans faire performance. Ainsi, les objets s’offrent comme des fruits qu’on éventre, dont le jus dégoulinerait encore. Encourageant notre imagination, nourries de littérature d’anticipation, les œuvres sont tour à tour météorites échouées en plein Jurassique, ou pierres précieuses du futur.

Spécimen
Les céramiques de Brian Rochefort sont exposées par grappes, offertes à la curiosité. L’artiste en suspend la métamorphose. Et les cratères bavant, contredisent l’environnement propret des galeries. Ce sont les anomalies et les exubérances de la Nature qui servent de répertoire où l’artiste puise ses formes. Il voyage ainsi régulièrement dans les jungles, sur les îles et sous les tropiques pour y cueillir sur place, l’inspiration de ses terres superlatives.

Publié dans la Revue de la Céramique et du Verre #226 Mai-Juin 2019