Tamara van San

Se distinguant par une gamme particulièrement sucrée et des formes charnelles développées en monticules, les œuvres de Tamara Van San imposent leur exubérance. Elles composent un bestiaire pétrifié qui habite ses expositions-paysages. Leur allures veillent.

Tamara van San articule depuis une quinzaine d’années déjà, un généreux travail de sculpture qui a progressivement trouvé son aise dans le médium de la céramique. Née en 1982, l’artiste belge aujourd’hui basée à Bruxelles, s’est formée à la Royal Academy d’Anvers et est représentée par la galerie Tatjana Pieters à Gand. Elle a récemment participé à l’exposition « Le Socle » au MUba de Tourcoing qui a assis ses statures aux côtés d’Alberto Giacommetti et Auguste Rodin. Avec les silhouettes classiques de l’un et de l’autre, ses chairs contrastent.

Émailler ses caprices
Une gourmandise frontale surprend lorsque l’on découvre cette production. Des couches et des couches de matières édulcorées arrivent en surface pour compliquer les contours. L’objet en devient plus difficile à identifier, tout en attirant furieusement l’attention. Répulsion et désir excitent le rapport à ces terres cuites. Il y a une surenchère de délices qui alimente l’appétit de l’artiste à aller au-delà du vase.

Défier la forme, dévier la norme
Tamara van San recherche la stabilité dans le déséquilibre. Et inversement. « Pas d’équilibre sans crainte » nous dit l’artiste. Son vocabulaire tient à se placer entre l’abstraction et la figuration, sans évidence, pour lui assurer une ouverture libre. Ses œuvres impliquent des mises en espace souvent périlleuses. Il y a du théâtre dans ses installations, de l’intrigue, du suspens. Les sculptures se dressent sur des promontoire, elles entrent en scène et défilent. Ce jeu haletant confirme un intérêt pour une Histoire de l’Art funambule, qui se balance dans le vide en chatouillant le risque de chute.

Créatures
Qu’elle les appelle esprits ou choses, Tamara van San tient à préserver l’étrangeté des pièces qu’elle façonne. La dimension démiurgique de l’argile opère chez elle aussi, une vertigineuse fascination. De rien, faire quelque chose. Alors puisque tout est possible, l’artiste s’autorise les modelages les plus fantaisistes, reproduisant les reliefs de merveilleux monticules. Ses cavernes cachent assurément des trésors.

Publié dans la Revue de la Céramique et du Verre #226 Mai-Juin 2019

Blop. Figer l’informe

L’état physique du verre demeure un mystère. Même lorsque les théories scientifiques aiguisent leurs arguments, l’évidence des trois états fondamentaux de la matière reste chamboulée. L’imaginaire commun continue d’en faire quelque chose entre un solide qui coule et un liquide immobile. Alors plutôt que de chercher une réponse définitive, plusieurs réalisations respectent cette indéfinition en produisant une forme récurrente, une sorte de bulle toujours prête à éclater. Ce morceau soufflé revêt une diversité de qualités selon sa mise en œuvre, flirtant avec le degré zéro du façonnage. Le matériau paraît s’offrir tel quel, avec cette même immédiateté qu’une onomatopée.

Perturber la standardisation
Sur des dispositifs empruntés aux rayonnages de la grande distribution, la londonienne Gabriele Beveridge négocie l’équilibre d’éléments apparaissant comme des phylactères échoués. C’est le comportement subversif du vitreux qui fascine l’artiste, son refus de se conformer, et sa résistance à tous les niveaux. Sa dimension géologique en tant que sable liquéfié, nous projette également dans une temporalité minérale, que l’artiste aime relativiser en l’associant parfois à des tirages bon marché se dégradant eux, en quelques mois sous l’effet du soleil.

Tout simplement
La paraison n’a donc pas de forme prédéterminée si ce n’est le repli du volume sur lui-même en une cellule ovoïde. Déformé par le souffle de l’artisan, ce ventre se gonfle. L’air vital vient en grossir l’aspect. La française Morgane Tschiember, par un savant jeu d’anticipation qui fait tout l’intérêt de sa série Bubbles, dépose ces poches sur des socles de bois, se retrouvant à en épouser les contours.

Ectoplasmes connectés
Habitué aux spectres de toute nature, l’américain Tony Hoursler s’aventure aujourd’hui à immortaliser des figures mélangeant artisanat et technologie. Ses robots d’une nouvelle génération, partagent avec l’écran une interface vitrée. Une intelligence artificielle dirige les programmes de ces grandes fioles animées, dont il est fascinant d’observer combien les composants électroniques trouvent leurs aises dans les cavités de verre ménagées à leur effet.

Relax
Un esprit lounge règne au sein des installations des britanniques Julia Crabtree & William Evans, environnements dénotant un impératif de détente. Sur une vaste plate-forme déployée horizontalement, tout un dédale de contenants lascifs patientent, et témoignent d’un sentiment de décontraction voire de lassitude. Ils pourraient être de petits aquariums, des brumisateurs, ou autres dispositifs thérapeutiques. Ces formes ont été développées au National Glass Centre à Sunderland dans le nord-est de l’Angleterre. C’est là qu’au VIIe siècle, le moine Benedict Biscop introduisit dans le pays l’art du verre, en recrutant des maîtres français pour réaliser les vitraux de son prieuré.

Bestiaire synthétique
Les masses prennent parfois l’allure de méduses. Le duo lituanien Pakui Hardware exploite le répertoire de la mystérieuse faune marine en invoquant la dégaine de la limule, cet incroyable arthropode à la réputation de fossile vivant, tant sa morphologie semble avoir peu évolué au cours des 150 derniers millions d’années. En l’occurrence, l’atelier Berlin Art Glass a réalisé un moule à partir d’un spécimen de l’animal, pour y souffler ensuite plusieurs tirages. Bien que le principe de la contre-forme consiste à garantir des rendus identiques, chaque exemplaire a ses propres spécificités notamment dues aux différences chimiques des colorations de la pâte. La viscosité du traitement permet par ailleurs de former des extensions rappelant des tentacules.

→ Publié dans la Revue de la Céramique et du Verre #227 Juillet-Août 2019

NSFW. Not Safe For Work

Outre-Manche, une jeune génération s’empare avec aisance d’une iconographie coquine alors que les réseaux sociaux font preuve d’un puritanisme exponentiel. Ces artistes confèrent au travail de la terre, une matérialité toute charnelle inscrivant leurs œuvres dans un rapport définitivement physique.

Anti-épilation
De la chevelure au duvet, Paloma Proudfoot embrasse le vaste spectre de la pilosité. Elle s’attache à tester la compatibilité entre sensualité et bestialité, à travers une série d’œuvres rassemblées dans sa récente exposition personnelle chez Soy Capitán à Berlin. Les frontières du maillot ne font plus ici débat, et le système pileux part à la conquête de tout territoire imberbe. Avec la sculpture A History Of Scissors qui donnait son nom à la monographie entière, les courbes d’un buste plantureux se retrouvent intégralement recouvertes d’une toison ondulée. Le contraste est saisissant. La silhouette qui conjugue charme et répulsion, relève davantage de la tignasse que de la coiffure sagement peignée. D’autres volumes témoignent de tressages sophistiquées, et développent des parades alternatives de séduction. Le cheveu reste un outil d’ostentation dans toutes les cultures. Les crinières deviennent des habits que la nudité se plaît à revêtir sans rien cacher pour autant. L’artiste cite l’ouvrage Book of Skin de Steve Connor pour appuyer ce même appétit des plaisirs tactiles. Car l’une des fonctions du poil consiste à exacerber les sensations de l’épiderme, pour la survie de l’individu en cas de danger, mais pas que. À l’heure d’une dictature publicitaire du glabre en matière d’idéal féminin, encore bien vivace malgré les dissidentes, les beautés monstres de Paloma Proudfoot résistent par leur intempestive élégance. Elles militent pour la liberté d’envisager le sex-appeal comme chacune l’entend.

Fantaisie de soi
Lindsey Mendick oriente sa pratique du modelage vers l’autobiographie systématique. Touché, caressé, manipulé, chaque élément que ses mains pétrissent témoigne d’une anecdote supplémentaire qu’elle endura, futile ou grave. Son exposition The Ex Files à Castor Projects à Londres, compilait notamment tout ce que d’anciens partenaires déclaraient avoir aimé en elle, sous la forme de post-it en céramique qui tapissaient la galerie. Suivre l’évolution de son travail, c’est accepter d’être le confident des tribulations de cœur et de corps d’une jeune femme aujourd’hui, chahutée entre les scandales #MeToo et les applications de rencontres pour adultes. La gestion du désir est en perpétuelle mutation. Pour prendre un peu de distance avec la relative instantanéité technologique qui caractérise notre mode de communication actuel, l’artiste réveille le langage cryptique des éventails, que Molière qualifie de « paravent de la pudeur ». Ainsi, fermer l’éventail en se touchant l’œil droit équivaut à demander un rendez-vous, l’ouvrir selon un certain nombre de branches indique l’heure de la rencontre en cas de réponse positive, et pour toute question, laisser l’éventail reposer sur sa joue droite correspond à un oui, sur sur sa joue gauche, à un non, alors que cacher ses yeux derrière l’éventail ouvert signifie tout simplement Je t’aime. Lindsey Mendick persiste dans la frontalité, et remplace la gestuelle alambiqué des mœurs du XVIIIe par une figuration explicite.

Poitrail antédiluvien
Les amphores féminines de Clementine Keith-Roach font sensation partout où elles sont exhibées. Le réalisme de leur anatomie épate effectivement. Dans le prolongement du galbe de jarres patinées, surgissent des mamelles, souvent par paire, parfois plus nombreuses. Leur contenance rebondies se détache avec naturalisme, alors que les couleurs de la chair se confondent avec celles de la rouille et autres oxydes. Les œuvres se dressent fièrement, comme un torse que l’on bombe. Le rendu académique de l’ensemble atténuerait presque l’étrangeté du collage dont il résulte. Et que l’allure évoque une louve ou une matriarche, ce sont des références définitivement antiques qui s’en dégagent. Cela interroge sur le type de civilisation qui pourrait célébrer avec une telle flagrance l’attribut maternel, accolé à des récipients de subsistance. On les approche telles des trouvailles archéologiques exhumées du sol, portant la trace du temps sans que leur ardeur n’aie été éteinte pour autant. Leur pulpe est belle et bien vive.

Lavabo et libido
Elle semble sortie tout droit d’un showroom de sanitaires, mais ne ferait qu’encombrer l’aménagement d’une salle de bains fonctionnaliste. La nouvelle série de Nicolas Deshayes fricote avec les contours de cuvettes et de porte-savons. Saillies, fentes et creux en font une géographie allusive. Ses reliefs s’amusent de parois concaves ou convexes. Dans une maison, le cabinet de toilette se distingue par ses lignes douces et ses surfaces hygiéniques, un lieu dédié aux soins du corps, un ultime recoin pour l’intimité. Au fil des décennies, c’est là que le confort moderne a pu se signaler de la manière la plus convaincante. La petite cabane au fond du jardin s’est progressivement métamorphosée en temple de sophistication. Les fragments que l’artiste fabrique à partir de barbotine coulée dans un moule puis émaillée, suivent le principe fondamental de la céramique qui transforme l’humide en dur. Ce façonnage mécanique permet une finesse et une douceur éloignant l’objet de la caricature de la poterie rustique. Tout reste une histoire de température. Et si au toucher la terre cuite reste froide, c’est qu’elle a traversé un moment de chaleurs. Grâce à l’émail, une membrane luisante voire lubrique sépare l’intérieur de l’extérieur, en respectant une certaine ambiguïté, à l’image de toute muqueuse. L’artiste s’applique à la recherche permanente de volupté, aussi désaffectée soit-elle.

Publié dans la Revue de la Céramique et du Verre #227 Juillet-Août 2019

Clément Garcia. Buffet à volonté

Festin adolescent, la série Plateaux repas de Clément Garcia – Le Gouez renverse les codes du savoir-vivre en respectant ceux du savoir-faire. Ces agapes semblant s’extraire de Vallauris, allient la dextérité du tournage à la décontraction de la junk food.

Turlupiner l’usage
Des formes simples issues de la tradition utilitaire, sont disposées sur un fond habillé d’un motif arlequin réalisé en bandelettes de terre, puis bordé d’un cadre au colombin. Le grès est ici émaillé à l’ocre, c’est-à-dire recouvert d’une pellicule naturelle, et surtout, alimentaire. Les objets sont façonnés au tour électrique, et l’ensemble est cuit en atmosphère oxydante. Cette technique, Clément Garcia – Le Gouez l’a acquise au cours de sa formation à l’Atelier PMPM auprès de Marie Lautrou. La présente vaisselle constitue alors un banquet d’au revoir, une transition vers son propre atelier récemment ouvert au Pré Saint-Gervais. Poursuite et rupture se chamaillent au sein de l’héritage des façons. Mais les ripailles ne gisent pas. Elles se retrouvent tableau, mises à la verticale. Leur possible fonction se voient définitivement contrariée. On pourrait y nourrir des oiseaux, faire pousser une plante grimpante, accueillir des chenilles, faire un élevage de petits escargots, mais on mangera difficilement dedans.

Bagatelle méridionale
Si la figuration en jeu dans ces arrangements peut les rapprocher du souvenir de vacances, l’artiste se défend de faire frontalement référence à la poterie du Sud. La sienne se gargarise d’une rusticité nacrée. Une gamme automnale règne. Les contenants bousculés évoquent d’hypothétiques scènes de bouffes campagnardes. Ils témoignent d’un instant d’ingestion. Un rituel de consommation opère. L’assemblage de ces pièces est une célébration de la facture artisanale offerte à un désir de gratuité plastique. Une possible définition du bibelot, dont l’étymologie pourrait venir du redoublement du beau, du bel. C’est toute la mystique existentielle de la Nature Morte qui se retrouve invoquée ici, par le biais d’un agencement d’articles simplement là, réduits à une représentation essentielle, disposés de toute leur présence. L’irréductible sévit. La composition patiente. Posey.

Tendresse en trophée
Bols, gobelets, assiettes et carafes se donnent à nous par leur béance. Leur disponibilité nous fait front. On a en face de soi des contenants ouverts, leurs lèvres, leur demande et leur puissance directement présentées. La rencontre est élémentaire, à l’image de tout ce qui compose ces œuvres. La bonhomie des contours répond à des codes de la céramique de village, plutôt qu’au raffinement des manufactures urbaines. La recherche de l’apprenti s’émancipe progressivement, fouillant avec affection un répertoire sans âge. Alors les gestes dessinent un socle porteur de mets imaginaires, dont la gourmandise est figurée par ces traces épaisses d’émail qui tachent la surface des récipients, racontant l’avant et l’après d’un plat désastreux que l’on se doit de déguster.

Publié dans la Revue de la Céramique et du Verre #229 Novembre-Décembre 2019

Bouh. L’épouvantail à rats du Musée Angladon

Les répulsifs à vermine manquent cruellement d’élégance, à en voir les vitrines des spécialistes qui surchargent leurs boutiques de stratagèmes conçus pour éloigner voire éradiquer les nuisibles, peut-être inventifs dans leurs mécanismes mais rarement dans leurs formes. Effaroucher les rongeurs peut cependant devenir un véritable art, comme en témoigne l’un des objets les plus mystérieux de la Collection Jacques Doucet à Avignon.

La silhouette féline est une porcelaine réalisée au XIXe siècle en Chine. Son faciès affiche un effrayant rictus. Sa corpulence potelée affirme une satiété bien assise. Ses yeux sont vides, laissant deviner une cavité dans laquelle une bougie pourrait prendre place, et activer ainsi le regard du chat par une lueur chancelante. La technologie est élémentaire, et c’est bien là l’usage hypothétique de cette curiosité, dont on sait si peu de choses qu’elle ne figure pas au catalogue de l’institution, malgré sa popularité.

La grossièreté comique de l’allure du matou contraste avec la sophistication folle du traitement de son pelage. Mi-camouflage, mi-paysage, l’émail trois couleurs se développe par touches aquarellées. Et l’animal trône discrètement, à l’étage de la bâtisse XVIIIe, se détachant sur une tapisserie chamarrée. Il semble se lécher les babines en dehors des horaires d’ouverture au public, et tourne ostentatoirement le dos aux trésors de peinture avant-garde du rez-de-chaussée. À rebours.

Musée Angladon – Collection Jacques Doucet, 5, rue Laboureur, Avignon (84). Tél. : 04 90 82 29 03. https://angladon.com/

→ Publié dans la Revue de la Céramique et du Verre #230 Janvier-Février 2020

Auréoles d’éternité. Le silence des couronnes sétoises

La céramique est bien connue des lieux de sépulture, partageant sa substance avec la minéralité qui y règne. Et le ton définitif des sentences qui ponctuent ces endroits résonne forcément avec la pérennité de notre matériau, qui s’il n’est pas brisé, dure dans le temps. À Sète, une constellation de fascinants objets rehausse le Cimetière marin, le distinguant de tout autre.

Géométrie existentielle
Ce sont d’épais cercles jaunes que l’on aperçoit posés sur une tombe ou flanqués à une croix. Il y en a des dizaines. Beaucoup sont cassés. Qui sait combien ils étaient. La surface de ces anneaux s’affiche quadrillée, recouverte de boutons bombés, bien serrés. De loin, leur forme cosmique intrigue. De près, la qualité de leur traitement entretient la circonspection. Leur volume irréductible s’impose. De toute évidence, la boucle qu’ils dessinent traduit un cycle, voire une permanence sans début ni fin. On parle de tore, de ce type de solide de révolution qui dans l’espace euclidien, représente un tube courbé refermé sur lui-même. L’objet d’apparence minimaliste, tranche avec les traditions florales plus figuratives, et éveille une mathématique vertigineuse.

Mystère
Si tout le monde confirme qu’il s’agit là d’une spécialité locale, les indices sont rares pour pouvoir authentifier la coutume. Certains y voient la reproduction de bouées, hypothèse qui malgré une analogie plastique frontale et le sublime vis-à-vis maritime du site, semble peu probable car le cimetière n’est devenu « marin » qu’en 1945, en hommage à l’œuvre la plus célèbre de Paul Valéry qui y est inhumé. D’autres évoquent une référence à un coquillage, peut-être l’arapède.

Cousines lyonnaises
À court de documents sur la question, l’Office du tourisme nous redirige vers une coupure du Progrès Illustré datée du 29 novembre 1896. Celle-ci décrit amplement l’artisanat relatif à une production aux contours similaires, mais réalisée en perles de verre. Le journaliste y vante le ramage de la Maison Mazoyer installée à Lyon, dont les produits les plus en vogue sont façonnés à partir de billes de cristal vénitien. Leur palette chatoyante est suffisamment inventive pour imiter la diversité de la flore naturelle. Ces œillets sont pareillement sertis selon une densité proche des fameuses décorations compactes du Mont Saint-Clair. Une inspiration circula possiblement de pompes en pompes.

Belle Époque
Michel Cappetta, conservateur des cimetières sétois, réussit à nous éclairer davantage. Le goût pour ces couronnes funéraires relèverait d’une mode ayant duré une cinquantaine d’années. Une entreprise voisine de la nécropole, les fabriquait alors pour une clientèle prospère qui assumait la rupture avec un vocabulaire ordinaire, privilégiant les lignes épurées de ces élégants bouquets monochromes. Solaire, leur couleur confirmerait la thèse du mimosa. Quelques exceptions bleu violacé rappelleraient le myosotis. On devine quoiqu’il en soit sous l’émail homogène, de la porcelaine biscuitée. Et alors que ces cerceaux d’abondance fleurirent entre 1870 et 1920, ils se retrouvent principalement aujourd’hui sur des concessions abandonnées. Non restaurées, ces merveilles doucement disparaissent. À côté de l’une d’entre elles, résonne un épitaphe emprunté à Jean Cocteau : « Les poètes ne font que semblants d’être morts ».

Cimetière marin, 40, chemin du Cimetière marin, Sète (34) Tél. : 04 99 04 71 71

→ Publié dans la Revue de la Céramique et du Verre #230 Janvier-Février 2020

Plus d’un demi-siècle d’éclats

Le Musée des Arts Décoratifs de Prague consacre deux somptueuses salles à sa collection d’objets en verre. Et si la céramique ou le textile semblent absents des actualités, c’est qu’un important focus fait délibérément écho à une tradition verrière locale datant du XIe siècle, et à la réputation du cristal de Bohême. L’accrochage à long terme offre ainsi au public une constellation de trésors réalisés depuis la fin de la Seconde guerre mondiale jusqu’à nos jours. Dans un bâtiment néo-Renaissance rouvert après rénovation en novembre 2017, l’architecture affirme un imposant decorum de fresques et de stucs. Le matériau verre contraste d’emblée avec cet environnement gratiné, et la nouvelle présentation se déploie en deux temps. Le premier espace est occupé par une scénographie spectaculaire dispersant en une immense banquise, pièces d’usages et prouesses techniques par dizaines. La suite s’éloigne de la vaissellerie pour compléter le panorama avec une cinquantaine de sculptures de grande échelle, principalement réalisées pour des expositions universelles à l’étranger telles que Montréal Expo 67 ou Osaka Expo 70. Ces vitraux, lustres et projets architecturaux sont montrés pour la première fois dans le pays, selon une disposition nue où circule la lumière naturelle sans autre obstacle. L’institution réussit à partager la diversité des mises en formes au niveau national, conjuguant conception innovante et haute qualité d’exécution.

Pleiad of Glass 1946–2019, jusqu’à l’été 2021, The Museum of Decorative Arts, 17. listopadu 2, 110 00 Prague 1 (République Tchèque). Tél. : +420 778 543 900 https://en.upm.cz

→ Publié dans la Revue de la Céramique et du Verre #232 Mai-Juin 2020

Phoebe Cummings. Grandeur et décadence

L’artiste britannique fait éclore la nature, sans chercher à l’immortaliser. La déchéance fait partie intégrante de l’œuvre, et son contraste avec la sophistication des façonnages la rend plus violente encore. La grande finesse des compositions de terre crue ne contrarie pas le cours des choses, l’ensemble du travail de Phoebe Cummings respectant un vaste cycle bien connu. Être poussière et redevenir poussière.

Scruter avec les doigts
Phoebe Cummings forme chaque feuille, chaque pétale, en les passant dans sa paume ou dans un moule que ses phalanges presseront. Tout pousse entre ses mains. Une abondance si détaillée reflète l’appétit d’herboriste qui l’anime. Elle regarde, et c’est en modelant qu’elle comprend ce qu’elle voit. La méthode rappelle la formation académique du peintre qui dessine pour mieux observer. Dans son élan horticole, la reproduction l’intéresse moins que la vraisemblance. Elle cueille ses motifs en se promenant dans les jardins et les livres de botanique, mais considère également les ornements conservés dans les collections des musées. Sa flore de prédilection va naturellement vers les spécimens au fort potentiel sculptural tels que les magnolias, pivoines, glycines, roses trémières et bien-sûr les chrysanthèmes.

Somptueuse décrépitude
Exposer le travail de Phoebe Cummings consiste à accepter qu’il se dégrade sous les yeux du public. Ça s’effondre sous son propre poids, se dissout dans un bassin, se craquelle en une multitude de squames. Il s’agit d’une expérience de la durée, ancrée dans les propriétés physiques de la terre passant du mou au dur, du tendre au friable. Le périssable est ainsi donné en spectacle sous la forme d’un grandiose Memento Mori. Les fleurs étant traditionnellement un sujet apprécié des Natures Mortes, les voilà mourantes. L’artiste donne à ses bouquets un faste qui dramatise les sentences existentielles. Ses gerbes sont majestueuses. Leur incontournable caducité s’exécutera avec d’autant plus de splendeur.

Des parades à l’anéantissement
La majorité des œuvres de Phoebe Cummings étant destinée à être détruite, une tension grandit entre les innombrables heures de labeur, et le flétrissement inévitable de tout ce qu’elle élabore. La floraison de son art est fulgurante. Mais comme certaines plantes qui ne donnent à voir leur épanouissement qu’à une assistance attentive, l’artiste sait que ses pièces resteront dans la mémoire de son audience. Dans l’éphémère, l’action prime sur l’objet. S’inscrire dans un circuit commercial reste alors une interrogation, mais l’artiste est régulièrement soutenue par de nombreuses récompenses. Pour ménager la pérennité, elle développe des modes d’enregistrement dépassant la simple documentation. Films d’auteur et performances accordent ainsi d’autres aboutissements à l’argile que la cuisson.

Ne pas cuire pour rester souple
Inutile de s’immobiliser dans un atelier, lorsqu’on peut faire croître sa végétation partout à travers le monde. Mais comme souvent, ce fut d’abord une réalité économique qui conditionna la pratique de Phoebe Cummings, alors jeune diplômée dans une capitale inabordable. Elle décida que pour travailler, elle n’avait besoin que d’une planche, d’un seau d’eau et de ces derniers paquets d’argile subsistant de sa formation. Le recyclage du matériau, d’une exposition à l’autre, lui confère une mobilité permanente, s’engageant à se déplacer à chaque invitation. Même si les choses ont évolué depuis, sans four, Phoebe Cummings s’assure de ne jamais les figer.

This Was Now, jusqu’au 31 mai 2020, Wolverhampton Art Gallery, Lichfield St, Wolverhampton West Midlands WV1 1DU (Grande-Bretagne). Tél. : +44 01902 552055 http://www.wolverhamptonart.org.uk

→ Publié dans la Revue de la Céramique et du Verre #232 Mai-Juin 2020

La fabrique Nomade, du cœur à l’ouvrage

En devant tout quitter, beaucoup de migrants doivent aussi abandonner leur savoir-faire. L’urgence sacrifie les compétences d’hommes et de femmes, reléguant leurs talents aux frontières. La fabrique Nomade favorise depuis 2016 l’insertion professionnelle d’artisans d’art réfugiés. En deux années, l’association a déjà accompagné quinze personnalités à retrouver leur vrai métier.

Lhamo Jigme a suivi une formation de création de perles en verre filé. Elle en façonne jusqu’à soixante par jour de couleurs et de motifs variés pour le domaine du bijou. Fayun Yang a suivi des études universitaires de céramique, qu’il enseigne en plus d’élaborer son propre travail. Il pratique aussi la peinture et la gravure sur cuivre. Yasir Elamine est diplômé des Beaux-Arts. Il ouvre en 1994 le premier atelier de poterie de sa ville et est professeur à l’université auprès de femmes déficientes mentales et malvoyantes. Ils ont dix, vingt, vingt-cinq ans d’expérience et ont respectivement fui le Tibet, la Chine et le Soudan, au risque de renoncer à la dextérité qui les faisait vivre. Aujourd’hui, tous trois l’exercent en France, et la partagent.

La fabrique Nomade propose un programme inédit de valorisation, d’autonomisation et d’adaptation au contexte économique, culturel et réglementaire du pays. Des sessions annuelles se constituent à partir de candidatures disposant déjà de titre de séjour et d’autorisation de travail, notamment orientées par des centres d’hébergement, Pôle Emploi ou des cours de français. Une part encourageante de demandes indépendantes témoigne aussi de la diffusion croissante de l’information. L’accompagnement est complété par des ateliers de pratique animés par les artisans-mêmes, une collection d’objets issus de collaboration avec des designers bénévoles, relayée par la presse et les grands salons. Au-delà de sa dimension humaniste et l’évidente richesse qu’apporte la migration, l’association base son action sur une flagrante qualité de facture, et œuvre à briser les murs parfois dressés face à l’excellence.

La fabrique Nomade, Viaduc des Arts, 1 bis avenue Daumesnil, Paris. Tél : 01 45 85 79 18 http://lafabriquenomade.com

→ Publié dans la Revue de la Céramique et du Verre #226 Mai-Juin 2019

RCV226 La Fabrique nomadeweb

Paloma Proudfoot

Paloma Proudfoot navigue librement au sein du champ de la beauté, émancipée des pressions publicitaires pour mieux affirmer ses propres idéaux. Alors elle met les mains dans la tambouille, prête à tout réinventer. La dimension démiurgique du travail de l’argile permet cela. Paloma Proudfoot a passé son été dans le plus grand atelier de Moly-Sabata afin d’y façonner de nouvelles céramiques dont une dizaine seront exposées à Paris. Plusieurs d’entre elles empruntent la forme du corset moulé à partir de mannequins de couture chinés chez une voisine. L’objet de maintien oscille entre séduction et orthopédie. Il ne s’agit pas ici d’appliquer un masque exfoliant en évitant les contours des yeux dans l’atmosphère clinique d’un institut, mais bien de modeler une corpulence à partir de boue, de gadoue, de vase. De merde. Et les propriétés préservatives de la fange sont flagrantes, au point de retrouver dans les sols, des corps intacts pourtant quittés par la vie il y a des millénaires. Un embaumement naturel sévit. Ce double caractère de finitude et de conservation, de vice et de vertu, imprègne l’imaginaire de l’artiste qui triture la chair de la terre. Face à l’injonction de maintenir stable son apparence à travers les décennies, elle invite à en embrasser l’heureux pourrissement. Le trépas s’envisage ici comme une expérience parmi d’autres. La cosmétique existentielle est abattue. L’artiste tresse artères et branches dans le noir de sa faïence, une tuyauterie dont la vitalité des fluides reste à curer. La cuisson et l’émail en paralysent les muscles, agissant en poison. Originellement, le curare est extrait de certaines lianes amazones afin d’envenimer les flèches pour la chasse. Malgré une étymologie soupçonnée d’une racine curative latine, c’est tout l’inverse qui s’affirme dans cette exposition à partir du mot indigène ourari signifiant la mort qui tue tout bas.

Publié pour l’exposition personnelle « Curing » de Paloma Proudfoot du 26 septembre au 2 novembre 2019 à la Galerie Sans titre (2016) à Paris, ainsi que dans le numéro 228 Septembre Octobre 2019 de la Revue de la Céramique et du Verre