Michael Eden

Alors que ses œuvres passent l’été dans les fastes d’un domaine Rothschild, Michael Eden est en ce moment-même à Boston pour poursuivre sa quête de technicité auprès des ingénieurs de l’Emmanuel College. Potier de formation, il travaille depuis plus d’une décennie à améliorer les finitions de l’impression 3D en matière de céramique. S’il est possible de réaliser des volumes de terre à partir de modélisations numériques, leur rendu ne permet pas aujourd’hui une résolution acceptable pour le cisellement extrême travaillé par l’artiste. Ses objets résultent pour l’instant d’un façonnage en nylon recouvert d’une fine couche monochrome d’une homogénéité de velours, et pastichent le prestigieux lexique des arts décoratifs. Une vraie correspondance relie alors le contenu et le contexte des écuries du Waddesdon Manor où la production de Michael Eden est associée à des trésors issus des collections du site. La demeure relève d’un style éclectique réinventant les gloires passées. L’influence affirmée en surface n’empêche pas les innovations structurelles, au contraire. Le manoir épata ainsi la Reine Victoria en son temps, par le confort moderne dont il était équipé, permettant à Sa Majesté d’examiner le premier lustre électrifié de son existence. Les silhouettes sophistiquées des vases de Michael Eden découlent d’une complexité permise seule par les logiciels les plus avancés. L’ensemble s’offre selon une mise en scène évoluant depuis le sommeil hivernal jusqu’à la révélation en pleines lumières.

Jusqu’au 21 octobre, Waddesdon Manor, Near Aylesbury, Buckinghamshire (Grande-Bretagne) Tél. : +44 01296 820414

Publié page 77 du numéro 222 Septembre Octobre 2018 de la Revue de la Céramique et du Verre

Le siège de l’air

La formule est empruntée à un poème signé Hans Jean Arp. L’artiste se distingue par ce double-prénom témoignant des nationalités que l’artiste a revêtu au fil de l’Histoire de son Alsace natale. L’ensemble de son travail s’évertue ainsi à chercher un langage fluide échappant à l’orthogonalité ambiante, à l’image de ces lignes fluctuantes qui découpent le monde et courbent parfois les frontières. Les catégories les plus rigides paraissent d’un coup solubles. C’est naturellement que le Musée d’Art Moderne et Contemporain de Strasbourg consacre en permanence à l’Alsacien une partie de l’accrochage de ses collections, et dresse son bâtiment sur une place lui rendant hommage. L’institution célèbre cette année ses vingt ans, et au programme des festivités figure une sélection d’œuvres trouvant ses aises hors-les-murs, dans la mythique Aubette. Ce palais des loisirs fut justement conçu par Hans Jean Arp, conjointement avec Sophie Taeuber-Arp et Theo van Doesburg en 1928. L’endroit s’offre en parfait écrin moderniste pour exposer œuvres et objets flirtant autant avec le beau que l’utile. Tout ici semble émerveiller et servir. Des assises, surtout, peuplent la salle des fêtes, le foyer-bar et le ciné-bal, trois des espaces originels restitués et seuls survivant de l’immense complexe distribué autour d’un bel escalier encore en service. C’est au sein de ce joyau du Néoplasticisme que sont révélés trois vases de Hans Jean Arp grâce à un dépôt de la Manufacture de Sèvres. L’artiste a créée à la toute fin de sa vie ces ultimes statures de porcelaine ou de grès chamotté répondant aux intitulés d’Amphores de rêve, Amphore terrestre ou encore Objet casanier. Des céramiques de François Bauchet et d’Eleonore Peduzzi Riva leur tiennent compagnie, aux côtés d’une dizaine d’autres pièces sorties des réserves du MAMCS et réunies pour l’occasion sous les rangées d’ampoules et les caissons monochromes, au nom de la fantaisie avant-garde.

Le siège de l’air, jusqu’au 6 octobre 2018, Aubette 1928, Place Kléber, Strasbourg (67) Tél. : 03 68 98 51 60

Publié page 69 du numéro 222 Septembre Octobre 2018 de la Revue de la Céramique et du Verre

Artisans et artistes associés

Entités habituées aux superlatifs, le Palais de Tokyo et la Fondation Bettencourt Schueller développent depuis 2015 un partenariat haute-couture offrant aux métiers d’art une visibilité marquée d’un label d’excellence au sein du plus grand centre d’art d’Europe. L’exposition Encore un jour banane pour le poisson-rêve concrétise le quatrième volet de cette complicité ambitieuse et durable.

La fantaisie imbibe d’emblée un intitulé dans lequel les esprits littéraires reconnaîtront un ouvrage publié il y a soixante-dix ans, et qui éveillera chez les autres une énigme certaine. Tout est possible. Et c’est bien la liberté de l’imagination que célèbre cet événement ancré dans les joies, les peurs et les potentialité de l’enfance. Si les poncifs voient cet âge comme celui d’une insouciance moteur de créativité, la présente actualité déclare cette aptitude commune à tous. Le jeu bien-sûr, en reste la dynamique principale comme s’il fallait déguiser les mises de la vie pour préserver la vigueur de l’amusement. Il ne faudrait pas que cette humeur évacue pour autant le sérieux de nos affaires. Ainsi ce projet relève d’une conception particulièrement épaisse au carrefour de l’expertise de huit artisans, vingt-six artistes, trois commissaires, un dramaturge et une scénographe.

Techniques et matériaux sont au cœur de l’aventure, avec de la mosaïque, de la sculpture de pierre ou de métal, du plissage de tissu, du gaufrage et de l’impression sur velours, de la broderie, de l’ébénisterie et du vitrail. Pour les artisans, il s’agit de déjouer la notion de commande commerciale à laquelle ils sont généralement confrontés. Voici l’opportunité de bousculer les formats à partir de son savoir-faire. Ces créations inédites côtoient des œuvres d’artistes incontournables tels que Caroline Achaintre, Jean-Marie Appriou, David Douard, Daiga Grantina,Anna Hulačová, Megan Rooney ou toujours Andy Warhol, sans compter la monographie de Laure Pouvost qui sera également à l’affiche de l’institution, dans un espace voisin. Cette plate-forme assure une audience se dénombrant par dizaine de milliers de visiteurs.

L’initiative s’incarne en un vaste parcours immersif, introspectif et initiatique, rythmé d’autant de jalons que d’artisans. Les chapitres de ce conte truffé de monstres et d’épreuves portent les noms évocateurs de l’Énigme, Léviathan, la chambre de la prémonition, la Porte de la désolation, la Porte rouge, la Chambre de la mélancolie et la Récréation. L’Horizon des chimères clôture la déambulation et consiste en la collaboration des maîtres verriers des Ateliers Loire avec l’artiste mangaka Yûichi Yokoyama. Les personnages du japonais sont ainsi transcrits par les vitraillistes dans leur matière de prédilection. Basées dans le périmètre de la Cathédrale de Chartres, trois générations contribuent à perpétuer la création et la restauration de vitraux. Une manière de conclure le récit dans la lumière. Porté par le dialogue et la transmission des savoirs, l’élan croît sans se soucier des limites de la raison. L’inventivité permet d’établir une correspondance entre fiction et façonnage. L’impossible devient réalité. Et c’est là, la définition de la virtuosité.

Portrait de Henry Cros

Ex antiqua arte restituta

En latin de toute évidence, l’aphorisme apparaît sur le revers d’un plat daté de 1907, année de la mort de son auteur. La sentence résonne alors comme une épitaphe résumant l’œuvre d’une personnalité fascinée par les temps anciens, par leurs motifs autant que leurs techniques. Expérimentateur inventif, Henry Cros actualise sa vision de l’Antiquité au sein d’un siècle imbibé de symbolisme, qu’il façonne dans des terres et des verres aux formules ancestrales.

Henry Cros naît dans l’Aude en 1840, fils de philosophe, petit-fils de grammairien et frère de scientifiques poètes. Cette famille érudite socle un goût pour la découverte, que l’homme aura développé à l’extrême ce qui en fait une distinction auprès de ses admirateurs, et son défaut pour certains experts. À trop toucher à tout, son papillonnage semble le désintéresser des obstinations parfois nécessaires à l’aboutissement d’une technique, préférant embrasser un maximum de tentations et tentatives. Sa cuisine peut l’amener à des inachevés ou des ratés. Ainsi, aucune grande exposition ne lui a encore été consacrée. Saluons cependant une présentation substantielle du Petit Palais en 2009 qui donna à voir un panorama de sa production. Conservant aujourd’hui 142 items de sa signature, l’institution a progressivement enrichi un ensemble représentatif de l’artiste initié par la Donation Zoubaloff. C’est aujourd’hui dans ses sous-sols qu’une partie de ce trésor est visible, et sinon au sein de collections parisiennes des Arts Décoratifs et d’Orsay, ou à Dijon, Avignon, Limoges, Soissons et bien-sûr Narbonne.

Si l’artiste est enivré par la mythologie grecque à en voir les divinités, amazones et centaures qui peuplent son iconographie, il ne l’envisage qu’en considérant les savoir-faire de cette civilisation. Il a ainsi ressuscité un procédé de peinture à l’encaustique d’après les descriptions de Pline l’Ancien et réhabilité la mise au point de de la pâte de verre utilisée selon lui par les Athéniens. C’est une même plasticité, de différents degrés de viscosité avec la cire, le grès puis la verrerie, qu’Henry Cros aime à travailler. En cette diversité de matériaux, il développe sa passion pour la polychromie. Celle-ci est traitée avec une grande finesse, affirmant des flous et des teintes fabuleuses dont le rendu sert la rêverie qu’elles expriment. Les couleurs semblent farder les surfaces minérales. Sa créativité contribue à passer du goût préraphaélite à un style Art Nouveau en modernisant les idéaux classiques.

Bien qu’on lui reproche son ardeur pour le passé, il faut savoir que sa fantaisie fut vénérée par les auteurs de son temps tels que Joris-Karl Huysmans, et même Auguste Rodin qui en fait l’éloge. Avec l’Apothéose de Victor Hugo qui lui fut commandé pour l’inauguration du musée éponyme, Henry Cros représente l’écrivain monté sur Pégase, tourné vers l’aurore, avec Théthys ou Castalie, la Muse, le Génie, la Pensée et les Rimes décrites comme deux sœurs se tenant la main. Son originalité de l’empêcha pas de finir sa carrière dans les prestigieux ateliers de la Manufacture de Sèvres. Avec ses nombreuses allégories, Henry Cros fait plus que fabuler l’Antiquité, il la réveille. Son imagination s’incarne alors simplement « d’après une technique antique retrouvée ».

Publié page 44 du numéro 221 Juillet Août 2018 de la Revue de la Céramique et du Verre

Merci pour sa complicité à Dominique Morel, Conservateur général chargé des collections d’objets d’art XIXe-XXe au Petit Palais, Paris

Portrait de Phillip King

L’ivresse du lointain

Phillip King ose bousculer son image en révélant un pan inédit de son travail, principalement identifié pour ses sculptures imposantes en métal, bois ou plastique toujours peintes et d’obédience plutôt pop. Fin 2017, à l’occasion de sa seconde exposition personnelle à la Galerie Thomas Dane qui le représente à Londres, c’est une trentaine de céramiques sobres et rugueuses qui dressaient leurs silhouettes comme une armée d’amphores tronquées en plein Mayfair.

Malgré un lien viscéral avec la France puisque sa mère en était originaire, il y a peu exposé. Une monographie au Musée des Beaux-Arts André Malraux du Havre en 1993, puis vingt ans plus tard au Consortium de Dijon. L’année passée, c’est la Galerie Lelong qui lui consacra une exposition personnelle à Paris, ce qui n’avait pas eu lieu depuis 1968 avec la Galerie Yvon Lambert. Phillip King est pourtant collectionné par d’importantes institutions à travers le globe. Élève d’Anthony Caro puis assistant d’Henry Moore, il s’inscrit lui-même dans la filiation de la sculpture anglaise en ayant été le professeur de Richard Long. Une suite de ruptures caractérise cette Histoire qui délaisse successivement la figuration, le socle et le matériau noble. Phillip King, britannique né en 1934, a bien regardé ces éléments du classicisme, au Louvre dont il est un visiteur régulier, et en Grèce où il effectua un fameux voyage d’où découlèrent ses premières pièces abstraites dès 1961. L’architecture et la géométrie demeurent depuis, des bases récurrentes dans le développement de ses volumes.

C’est en résidence au Japon que le sculpteur se lance sérieusement dans le travail de la terre à la fin des années 1980. Il y découvre la période Jōmon, cette poterie la plus ancienne du pays et peut-être du monde. La parenthèse au sein d’une carrière de plus de soixante ans maintenant, contraste avec l’habituelle palette vive et l’échelle monumentale. Ocre et modeste, cette nouvelle vaisselle emprunte son mutisme aux déserts de sable. Apprendre que Phillip King a grandi sur le littoral tunisien peut nous éclairer cette fois. Il passe son enfance à modeler de l’argile, à jouer dans les ruines de Carthage et à fouler les sols brûlants d’Afrique du Nord. Dans une grande partie du pourtour méditerranéen et au-delà encore, tout se construit en adobe, ces briques de terre crue séchées au soleil. L’artiste agglomère références et souvenirs à une simplicité moderniste pour aboutir à une collection d’objets frôlant l’utilitaire et délibérément sans usage.

Loin de la fête bariolée et du bavardage des textures, seule la glaise persiste, non-émaillée, évidente, irréductible, nue. Phillip King expérimente constamment en ajoutant de la fibre de verre et de la pâte à papier afin d’étendre les possibilités du matériau. Ses céramiques s’accordent au désir persistant de découper l’enveloppe de ses œuvres pour les ouvrir afin de comprendre leur densité. Il s’agit de révéler la profondeur derrière le surface. Le cône, solide caractéristique de toute sa production, ne s’affiche pas de manière flagrante mais intervient dans le détail des compositions. Ainsi la rotation qu’implique son modelé appelle directement le façonnage du potier. Ce cinétisme des formes qui se répètent et se transforment d’une jarre à l’autre, fait naître un envoûtant vertige.

Publié page 42 du numéro 221 Juillet Août 2018 de la Revue de la Céramique et du Verre

Portrait de Zoë Paul

Façonner son Odyssée

Il est un monde où les ères ne se différencient pas. L’antique y côtoie la quotidien dans un magma nourrissant. Chaque matin, Zoë Paul marche en direction du Pirée pour se rendre à son atelier. Depuis le bien-nommé quartier Keramikos où elle vit, elle foule une route séculaire pavée de marbre où se lisent encore les traces des chariots d’antan. Imprégnée de culture hellénique, l’artiste actualise avec fluidité et élégance son héritage.

Dans la Grèce actuelle, la réalité de périodes successives semble partout coexister, superposées, unifiées par un alphabet qui traverse le temps. Une même langue y est effectivement partagée depuis des millénaires. Et de toute évidence, le vocabulaire n’est pas que linguistique, mais plastique. De la même manière que le parler connecte les grecs à leurs ancêtres, une pérennité des formes persiste.

Alors à portée de main partout autour d’elle, Zoë Paul commença à modeler l’argile sur les collines de son enfance qu’elle passa sur une île entre le Péloponnèse et la Crète. Cythère fait partie du mythique archipel ionien baignée là par la Mer Égée. Outre la célèbre naissance marine d’Aphrodite qui eut lieu dans ces eaux, ce fragment d’Attique est le théâtre de divers épisodes que narre Homère. Plus tard, l’endroit inspire peintres et poètes qui rêvèrent ses paysages et ses plaisirs. Parmi d’autres, François Couperin lui consacre une pièce de clavecin, Antoine Watteau y plante certains décors, Gérard de Nerval y fait étape lors de son Voyage en Orient et Charles Baudelaire évoque la destination dans un poème des Fleurs du mal. Pour en finir avec le portrait de l’idyllique localité, signalons simplement que Louis-Antoine de Bougainville, premier navigateur français à avoir fait le tour du monde, décida avec son équipage alors qu’ils débarquaient à Tahiti, de la dénommer « la Nouvelle Cythère » en référence au paradis méditerranéen. C’est là-bas que notre artiste a tout appris, au sein d’une famille créative, du moins en ce qui concerne le savoir-faire. Elle partit ensuite étudier à Londres entre 2006 et 2012, revenant diplômée du Royal College of Art. L’artiste confie que l’école britannique lui a surtout appris à naviguer dans le milieu de l’art.

Zoë Paul se distingue par la réalisation de grands rideaux qui confèrent aux espaces d’exposition, une figuration spectrale. Des perles de glaise issues de cuissons primitives au four à sciure, sont enfilées en chapelets verticaux pour dessiner de massives présences. Relevant autant de la mosaïque que du pixel, ces billes affichent des nuances en fonction de leur emplacement lors de l’enfournement. La palette d’ocres est ponctuellement chahutée par des intrus bleus, de porcelaine cette fois. La fabrication de ces milliers de petits éléments donne lieu à des ateliers collectifs, où chacun est invité à prendre part à l’usinage. Une sociabilisation s’effectue au fil de l’activité. Sous le nom de La Perma Perla Kraal Emporium, cette plate-forme humaniste offre l’opportunité de se raconter des choses, qu’elles soient cruciales ou commérage. La notion d’hospitalité reste primordiale. On y sert des infusions dans des théières anthropomorphes. C’est le prétexte à donner la parole qu’elle soit familière, spirituelle ou politique, au sein d’un espace où règne la complicité. Une maison, un temple, une agora.

Publié page 45 du numéro 221 Juillet Août 2018 de la Revue de la Céramique et du Verre

Embrasser la terre

La poterie appelle traditionnellement le contact de la chair. Tout artisan pétrit l’argile avant de lui donner forme du bout des doigts. Massages et caresses éveillent une sensualité flagrante, sans citer une énième fois la célèbre séquence du film Ghost où un jeune couple transforme l’exercice du tour en un vrai numéro de charme. Si l’imaginaire hollywoodien caricature l’érection du pot loin des ateliers terreux, il ne faudrait pas taire pour autant l’engagement charnel qui caractérisent certaines productions. Changement d’échelle et facture sportive font alors de la céramique un art de la performance.

Le moulage ou l’empreinte résultant du corps comme outil, s’inscrivent dans une Histoire de l’Art nourrie au XXe siècle par les Feuilles de vigne femelles de Marcel Duchamp dans les années 1950, les Anthropométries d’Yves Klein dans les années 1960 ou l’Earth-Body d’Ana Mendieta dans les années 1970, pour quelques évidences les plus fameuses. En l’occurrence dans notre domaine, observons comment utiliser davantage que ces mains pour travailler les choses. C’est la silhouette entière qui s’active. Et comme toujours pour la terre cuite, le façonnage n’est que la première partie de l’exploit puisqu’il s’agit ensuite d’inventer un mode de cuisson capable d’opérer dans de telles proportions.

Hervé Rousseau, danser avec le grès
Voyager éveille nécessairement une attention imbibant nos pratiques. Et les potières du village Boloukpouémé au Togo continuent d’inspirer celle d’Hervé Rousseau. Il a ainsi mis au point une parade spectaculaire dans la lignée d’une technique ancestrale de cette zone du continent africain. Un piétinement tonique et sophistiqué modèle la glaise selon un mouvement rotatif relevant de la transe. L’aspect performatif n’est donc pas un caprice contemporain mais trouve au contraire ses racines dans un tradition séculaire. Outre son élan spirituel, cette action requiert des compétentes physiques telles que l’adresse et l’équilibre. À Boisbelle à la lisière de La Borne où travaille le potier, de larges galettes se distinguent par la spirale qui les constituent. Leur cicatrice hypnotise. Leur ampleur impressionne.

Alexandra Engelfriet, mener la lutte
La proxémie est l’étude de la perception et de l’usage de l’espace par l’homme. On différencie ainsi les sphères intime, personnelle, sociale et publique. Interrogeons-nous alors sur le terme à employer face à l’œuvre Tranchée qui se déploie sur un linéaire total de 20 m. Sa puissance sans aucun doute, est universelle. Elle fut produite en 2013 par Le Vent des Forêts, une structure remarquable agissant au cœur de la Meuse depuis plus de vingt ans via un parcours d’œuvres inédites que le public découvre au gré de 45km de sentiers. L’intervention prend place sur un territoire marqué par les guerres puis stigmatisé par la tempête de 1999. La matière violentée devient le motif de cette présente béance, soit vingt-deux tonnes d’argile façonnée par la hargne du corps complet. Ce combat repousse les limites au rythme d’une exceptionnelle vigueur. C’est à l’échelle du paysage que la céramique se mesure ici.

Une plus jeune génération parfois en marge du champ classique de la profession, s’affirme friande de défis. La britannique Florence Peake (1973) s’essouffle sur un sol meuble. L’américaine Brie Ruais (1982) s’acharne à laminer les surfaces. Le français Arthur Bateau (1993) emprisonne sa tête dans l’encolure d’une grand vase avec lequel il valse à la seule force de sa nuque. Avec l’effort pour dénominateur, toutes ces pratiques hissent la terre en lice pour devenir une véritable discipline olympique.

Publié dans le numéro 220 Mai Juin 2018 de la Revue de la Céramique et du Verre

Quel est la place des métiers d’art dans les collections publiques ?

De nombreuses réalisations de céramistes et de verriers figurent dans les inventaires des collectivités au gré des impulsions politiques, et de leur interprétation. Depuis des décennies et parfois des siècles, le pays alimente un réseau unique et citoyen de production, d’acquisition et de diffusion. FMAC, FDAC et FRAC correspondent ainsi à l’échelle municipale, départementale ou régionale de ces Fonds d’Art Contemporain. La présence de la céramique et du verre y semble fluctuante. Pour mieux comprendre le soutien apporté à ces domaines, voyons de plus près le fonctionnement de son avatar national, le FNAC.

Témoignage de Juliette Pollet, responsable de la collection Arts plastiques au Centre national des arts plastiques et anciennement responsable de la collection Design et arts décoratifs

Un peu d’Histoire
C’est à partir des collections royales, de la confiscation des biens du clergé et des émigrés que la Révolution constitue les premières collections publiques. Elles sont aujourd’hui gérées et administrées différemment selon leurs tutelles. Leur caractère majeur est qu’elles soient imprescriptibles et inaliénables. L’État français instaure dès 1791 la composition d’un fonds propre aujourd’hui enrichit et valorisé par le Cnap, établissement public du ministère de la Culture. Les initiatives en faveur des métiers d’art semblent se développer. Mais quand le Cnap a-t-il commencé à s’engager davantage sur ce secteur de la création ? Cette histoire croise celle du ministère en général, et des différentes politiques qui l’ont façonné. Dans les faits, il existe depuis 1981 trois commissions d’achats animées par des collèges spécialisés dont l’un s’intitule Arts décoratifs, métiers d’arts et création industrielle. Cette appellation traduit les débats de l’époque, en France, autour du champ du design allant de la tradition artisanale jusqu’à l’épanouissement industriel, bien que les définitions institutionnelles d’une part et corporatistes de l’autre ne convergent pas toujours.

Concrètement
Il n’y a pas de budget dédié spécifiquement aux métiers d’arts. Ce type de production est plutôt achetée dans la commission Arts décoratifs, métiers d’arts et création industrielle, comme l’indique l’intitulé, mais peut également rentrer dans le champ d’action de la commission Arts plastiques. Cette spécificité est donc plutôt à percevoir comme un facteur positif puisqu’elle relève autant d’un secteur que de l’autre. Le Cnap défend par décret le travail des artistes vivants. Les artisans ne sont pas a priori son champ d’action prioritaire, mais leur promotion fait régulièrement partie de ses lettres de mission. La question n’est pas tellement d’équilibrer l’apport entre art et artisanat mais plutôt de savoir, à l’endroit où agit le Cnap, quel genre de soutien il peut dispenser. Et depuis les années 2000, cet élan est orienté vers l’encouragement de collaborations via la commande publique. Existe-t-il d’autres dispositifs ? Un des leviers reste l’acquisition directe d’œuvres et d’objets produits sur notre territoire dans des ateliers de haute technicité, par exemple auprès du CIAV à Meisenthal, du CIRVA à Marseille ou du Vent des Forêts dans la Meuse.

[encart La commande publique
La commande est l’un des trois modes d’acquisitions du Fonds national d’art contemporain, aux côtés de l’achat et de la donation. Au XIXe siècle, une œuvre sur deux rejoignait la collection du pays par ce biais. De l’Après-Guerre jusqu’aux années 1980, nourrie par la politique culturelle d’André Malraux, la commande vit son essor dans l’espace public. Au tournant du siècle, elle embrasse les nouvelles technologies à travers des programmes visionnaires, motivant la création d’œuvres en ligne dès 1999. Ces projets révolutionnent la notion d’espace partagé, en considérant de nouveaux terrains citoyens. Un portail spécifique (http://commande-publique.videomuseum.fr/) dénombre actuellement 7499 entrées relatives à 1117 auteurs. Des initiatives en direction des arts de l’estampe, du textile et du feu ont régulièrement vu le jour, telles que Vitraux pour la Cathédrale Saint-Cyr-et-Sainte-Julitte de Nevers entre 1976 et 2009, Heureux le visionnaire en 1996, Métissages en 1998, Des designers à Vallauris de 1998 à 2002, 30 artistes 30 céramistes en 2001 ou Nouvelles Vagues dès 2010.]

Porosité des catégories, un avantage
En 2017, la commission Arts plastiques a pu acquérir sans remous notables des pièces de Patrick Loughran, qui se définit comme céramiste. Son travail aurait pu être perçu sous d’autres augures comme hors du champ d’action de ce collège. Qu’est ce qui amène de plus en plus d’artistes à créer des pièces fonctionnelles, tout en s’intéressant de près à l’Histoire des objets ? Faut-il distinguer les designers auto-entrepreneurs des artisans d’art ? Ces interrogations accompagnent des réflexions contemporaines. De manière assez intuitive, la valorisation d’un savoir-faire peut dans certains cas être une fin en soi, là où elle doit ailleurs être appliquée à un projet plus vaste. L’intérêt à l’heure actuelle ne consiste plus en l’étude d’une catégorie comme périmètre autonome. Précisément, le brouillage et les espaces de rencontre qui la caractérisent éveillent les esprits. La difficulté à saisir sa place atteste peut-être de l’instabilité, voire de l’artificialité de cette notion. Ainsi le genre ouvert des métiers d’art et la manière dont l’actualité en fait une question centrale de la création, leur offre une représentation croissante au sein des collections publiques.

Publié dans le numéro 220 Mai Juin 2018 de la Revue de la Céramique et du Verre

Terre et textile

Une exposition itinérante multipliait les façons d’associer deux matières que tout semble opposer. Seize duos d’artisans conjuguent leurs talents pour démontrer combien les contraires peuvent s’accorder, voire atteindre l’harmonie.

Il existe plusieurs moyens d’honorer un matériau. L’isoler, peut-être. Ou en révéler les qualités par contrastes et complémentarité, en présence d’un autre. La céramique de part sa nécessaire cuisson, pourrait techniquement exclure toute complicité, ou s’imposer d’emblée comme point de départ. Le feu pour allié, détruirait la plupart des autres composantes. Ainsi la fibre vient par après, en rehaut et détail, sans que cela ne la réduise à toujours tenir le second rôle. Le minéral rencontre le végétal. Le fragile fréquente le moelleux. L’exposition Terre et Textile propose justement une quinzaine d’équilibres. L’aventure est née d’un appel à projets en 2014 à l’initiative de la Maison de la Céramique du Pays de Dieulefit, puis voyagea en 2015 à Gap et en 2017 à Saint-Chamond dans le cadre de la Biennale du Design. L’étape finale fut accueillie au Prieuré de Salaise par l’association Figlinaé, sous l’impulsion de Nathalie Pouzet. Active au sein de la Poterie des Chals voisine, la potière fut déjà par le passé complice de dialogues entre les techniques, acoquinant l’argile avec le verre ou la vannerie. C’est sous les ogives de l’ancienne nef que se découvre l’ouvrage le plus convaincant de la manifestation, sobrement étendu au sol. Il résulte de la collaboration des céramistes Louis & Virginie Brueder avec la fabricante de tapis Flore Sivell, basés à Bedoin près d’Avignon. Divisé en quatre carrés qui en permettent la modulation, ce parterre se constitue de volumes de porcelaine façonnée main, émaillée au trempage et recuite au four à gaz en réduction d’oxygène. Dans les interstices du pavage, de la laine et du lin sont implantés brin par brin à l’aide d’un pistolet à tufter à air comprimé. Le tout tient sur une toile de coton grâce à l’application astucieuse de colle et de latex, avec une finition de jute naturelle. Le résultat est surprenant de réalisme, affichant des textures sophistiquées qui invoquent des ruelles médiévales, ou les galets humides du Rhône si proche.

Publié page 32 du numéro 219 Mars Avril 2018 de la Revue de la Céramique et du Verre

 

Portrait de Takuro Kuwata

Rivalisant avec les arbres d’un parc londonien, deux sculptures imposent leur volume gourmand. L’artiste éclaire de quelques réponses ces mystérieuses et titanesques présences.

Takuro Kuwata est né au Japon. Il s’est formé au Japon. Il est basé au Japon. Malgré une visibilité aujourd’hui importante aux États-Unis, en Belgique, en Angleterre et bien-sûr dans son pays natal, notamment grâce à ses galeries Salon 94 à New York, Pierre Marie Giraud à Bruxelles, Alison Jacques à Londres et Kosaku Kaneshika à Tokyo, il est surprenant de constater que cet artiste n’a à ce jour disposé d’aucune exposition en France. Outre-Manche, ce sont deux œuvres monumentales qui l’ont fait connaître du public à l’occasion de Frieze Sculpture, le parcours en extérieur proposé par la célèbre foire dans Regent’s Park. Au sein de ce jardin très fréquenté, d’immenses statures trônaient impassiblement, massives dans leur mutisme. Leur surface éveille beaucoup d’interrogations. Leur largesse laissent imaginer l’ampleur des fours. La magie du feu imprègne encore ces silhouettes géantes dont les corps de lave sont hérissés par d’onctueux dégoulis. Leur aspect pastel et crémeux contraste avec la rocaille brute sur laquelle ils trouvent support. Pour en apprendre davantage sans rien éteindre de l’énigme de cette production, il faut avant tout savoir qu’elle prend forme dans les contours élémentaires du bol. Objet essentiel de la cérémonie du thé, le récipient permet de servir et de boire, d’offrir et de recevoir. Takuro Kuwata part ainsi de cet ustensile épousant le creux des paumes jointes, comme d’une base pour s’épanouir à toute échelle. Il suit pour cela la technique du « Tebineri » consistant à empiler des colombins d’argile les uns sur les autres pour aboutir à un contenant réalisé sans tour. Ce procédé ancestral autorise des dimensions ambitieuses, et le travail de Takuro Kuwata semble en cela exponentiel. Alors que ses plus grandes céramiques atteignent déjà trois mètre de haut et la moitié en circonférence, l’artiste confie que les prochaines étapes pourraient bien être architecturales.

Publié page 51 du numéro 219 Mars Avril 2018 de la Revue de la Céramique et du Verre