Jordan Madlon

Jordan Madlon accroche. Du mur, ses œuvres souvent sortent, toujours s’ancrent. Une quête d’autonomie motive sa production, calibrant toute pièce afin d’obtenir des épaisseurs suspectes, trop fines ou trop importantes pour de la peinture, sinon pas assez pour de la sculpture. Les standards sont chatouillés. Alors l’artiste arrime, suspend, heurte, immobilise, retient, saisit. Il confie avoir du mal à trouver une image qui vaille d’être représentée. Il fabrique donc des objets. Et les intitule avec panache. Il a un mot pour tout. Son lexique est plastique autant que verbal. Signe. Ça part de notes, de papiers volants à l’atelier. Puis souvent, une forme prend du volume. Il y a aussi des chutes qui s’émancipent. La liberté importe. Un tableau se trouve en réserve dans un autre. Sans que l’on n’identifie clairement ce qui pousse le premier à découler du second, si ce n’est la date à laquelle il a été réalisé ou montré. Cette chronologie, cette économie, voire cette écologie, donnent une certaine saveur à la part anecdotique que pourraient prendre ses motifs. Et nous ne parlons pas là que de recyclage. Une inventivité est déployée pour que techniquement, les choses tiennent, s’approchant parfois de la console, du porte-manteau. Alors qu’une toile tendue sur châssis rectangulaire répète une astuce dont le fonctionnement est éprouvé, avec bonheur, depuis des siècles, l’artiste cherche à renouveler la validité d’autres supports. Conjuguer le verbe « seoir » fait partie de ces joies nourrissantes qui distingue la pratique de Jordan Madlon.

« Je ne suis pas très bonbon sucré. »

Publié dans la catalogue du 65e Salon de Montrouge

Hatice Pinarbasi

Hatice Pinarbasi parle. Et pas qu’avec la bouche. Si elle échange en français, turc, anglais, allemand, kurde et portugais brésilien, imaginons combien sa peinture cherche à refléter ce plurilinguisme et les nombreuses nuances générées par une personnalité qui, davantage que la maîtrise, encourage la conversation. Il s’agit de se faire comprendre. Sa langue est linguale plus que linguistique. Ainsi, son travail est avant tout incarné. Il est un muscle qui bouge et articule. La toile est un tissu de vêtement marqué par l’huile, l’acrylique, le crayon ou le pastel. Dans l’espace, l’artiste organise des textures colorées. On peut y identifier des lettres, des formes de ponctuation, ou ne rien y déchiffrer du tout. Il y a un enthousiasme certain à bavarder, et des manques, des hésitations, des trous qui humanisent le flux de la parole. Accents et intonations chérissent les dialectes voire les patois, embrassant les rugosités de l’élocution, affirmant où l’on est, diluant d’où l’on vient. En ce moment, la peintre immortalise des feuilles mortes, des escargots et des ciels expressifs. Elle a envie de faire un tour de France pour en boire la polyphonie, la polychromie. Assurément, elle mangera. Jargon et bouffe passent tous deux par là. Langage et nourriture célèbrent l’oralité. D’où peut-être l’expérience de la performance, qui prend place au sein de ses accrochages, comme des voix intérieures à spatialiser. Cela impose littéralement la présence de la chair. De la table au tableau, goûtons la cuisine d’Hatice Pinarbasi.

« Quand je dis pizza, c’est parce que les ingrédients sont anarchiquement posés et non grammaticalement parfaitement alignés. »

Publié dans la catalogue du 65e Salon de Montrouge

Marine Wallon

Marine Wallon fauche. Le geste est franc. Il taille le paysage. Ses peintures semblent relever de ces calcaires italiens, dites pierres à images qui une fois tranchées, laissent deviner des vues pastorales. La paésine, tel est le nom de cette fantaisie minérale, se forme selon une lente sédimentation fractionnée par les mouvements de tectonique. Enfouie dans des gisements antédiluviens, c’est bien l’action de l’œil humain qui vient débiter puis polir cette roche afin d’en révéler le panorama. La peintre coupe pareillement dans sa matière iconographique. Elle fouille la texture de films amateurs ou promotionnels, décrypte pour mieux décrire ces documents que l’on regarde peu, pas, plus. Ses captures d’écrans se font au sens propre. L’artiste chasse la bonne composition durant des séances de trois à cinq heures de visionnage électronique, derrière son moniteur, comme on pêcherait avec patience et tact. Puis ça mord. Il existe ce fabuleux mot, pittoresque. Digne d’être peint. Et d’un enregistrement à l’autre, la trappeuse vagabonde avec cet objectif. Elle livre sa gourmandise pour les filtres que les autres placent entre la Nature et elle. Ces retranscriptions sont un soulagement. Une herborisation sur le motif l’horrifierait par la prolifération des détails, alors qu’elle cherche justement à condenser les sensations. La brosse est son outil de prédilection, pour appliquer la couleur tout en l’étirant en flux continu. Le balayage cathodique est respecté. Son envie d’infini se lit dans la flagrance des hors-champ qui visent à ne jamais rien enfermer. Les figures de ses décors sont d’ailleurs toujours dans des espaces extérieurs, en marche vers je-ne-sais-quoi. Une mise en abyme s’opère avec ces regardeurs dédoublant l’expérience des parages de Marine Wallon.

« J’ai un rapport assez claustrophobique aux choses. »

Publié dans la catalogue du 64e Salon de Montrouge

Jean-Baptiste Janisset

Jean-Baptiste Janisset s’aventure. Il aime bien marcher. Le baroudeur développe une passion pour le Sud, et particulièrement pour ces anciens territoires coloniaux dont l’histoire offre un matériau brûlant, à l’heure des restitutions et des repentirs. Blasons, insignes, armoiries, macarons et autres décorations d’appartenance sont ses motifs de prédilection. Une façon de pervertir les attributions, pour mieux les rapatrier, les déplacer, les replacer. L’artiste continue à chercher sa propre manière de considérer aujourd’hui l’exotisme. Savoir être ailleurs. Et sa production, dans une humeur revancharde, adopte des moyens de vandale en son propre pays. Le verbe « subtiliser » atteste d’une certaine délicatesse. Même s’il confie être de moins en moins pirate, s’approprier des chantiers, faire un tour de France à voler du matos ou squatter des institutions sont des stratégies classiques qu’il pratique en contournant les lois, par nécessité économique mais pas seulement. S’il aborde avec respect les cultures des autres, il tient à demeurer sauvage là où il est indigène. Son premier moulage, il le fait au Sénégal, dans la rue, après s’être vu accordé la bénédiction de plusieurs entités spirituelles du continent. De là, rencontre après rencontre, il évolue à travers différentes sociétés qui toutes, croient. La foi fascine. Qu’il participe à l’Aïd el-Kebir à Alger, à une cérémonie Gaïndé à Dakar, à des funérailles traditionnelles à Bitam, à la victoire de la Coupe d’Afrique des Nations à Yaoundé, au culte Égoun à Abomey ou à l’Assomption de la Vierge Marie à Ajaccio, c’est la ferveur qui nourrit partout ses initiatives sculpturales. Il façonne le métal, le plâtre et la lumière, animé par ses propres transes. Et chérit les alliages, une forme de syncrétisme, parfois toxique. Il s’agit alors de se laisser envoûter par l’animisme bien incarné de Jean-Baptiste Janisset.

« Pour traiter d’un sujet douloureux, le plomb est très efficace. »

→ Publié dans le catalogue du 63e Salon de Montrouge

Portrait de Laurence De Leersnyder

Laurence De Leersnyder sculpte. Ses volumes sont massifs et volontaires. De toute évidence, l’artiste se situe dans l’action. Elle coule, fond, verse, moule, creuse, observe, foule, dresse, répète. Dans ces élans, le travail d’empreinte est fondateur. La matière ajoutée semble toujours s’affirmer en contre-forme du monde, dont elle incarne alors la réserve. L’artiste fait ainsi un usage inédit du coffrage. Ses chambres de fortune évoquent celles, noires, qui permettent à la photographie argentique de capturer des images. Car ses œuvres ne se révèlent pas seules, ni simplement. Elles nécessitent un outillage astucieux, une mécanique au service de protocoles amples, voire monumentaux. Sa pratique se divise justement en deux approches. Et la classique différenciation ne s’opère pas tant au niveau de l’échelle, que du rapport à l’environnement. Les sculptures sont des objets clos, généralement isolés dans le mutisme d’une galerie. L’in situ embrasse un contexte architectural, considérant une cohérence des proportions. D’une part, il s’agit de s’émanciper des lieux, de l’autre, d’y adhérer. L’essentiel est de préserver sa mesure propre, de manipuler inlassablement les choses entre ses bras. Les gestes sont élémentaires. Les matériaux sont communs. S’affairer en suivant la chorégraphie des uns et le rythme des autres. Dans l’atelier, le temps est dicté par les processus engagés. La bétonneuse tourne, le terreau se tasse, le plâtre prend, le contreplaqué se tord, la résine fuit. Tout s’accélère et l’artiste se dépêche. Elle dit être souvent en retard. Étrangement, sa production s’impose comme minérale, qui n’est pas le règne de l’entrain. Cependant la sculpteure s’active, entraînée par les délais de séchage, les échéances d’expositions et autres enivrants couperets. L’objectif est atteint, même s’il lui arrive de courir tout en partant à point. Rien ne bouge, et pourtant ralentissements et précipitations façonnent le travail de Laurence De Leersnyder.

« Je ne rate jamais mes trains. »

Publié dans le catalogue du 63e Salon de Montrouge

Portrait de Guillaume Valenti

Guillaume Valenti captive. La sincérité de ses pièges fait stopper net celui qui s’aventure dans le périmètre de ses toiles, hameçonné par la clarté métallique des atmosphères, la complexité des compositions, la frontalité de ce qui s’y donne à voir. Seul le grésillement sourd des barres de néons semble perturber ces espaces frigorifiques. Les salles sont dépouillées. Les vitres sont propres. La lumière est stable. Tout est fait pour que rien ne bouge. Les endroits dépeints sont de fait, plutôt repoussants, nécessairement inhospitaliers. On s’y sent comme dans n’importe quelle galerie ordinaire, relique d’un temps qui croyait en l’apparition désincarnée d’une œuvre, hors de tout, imperméable à la sensibilité du monde. C’est-à-dire mal. La première impression relève ainsi d’une attraction funeste, de ce magnétisme masochiste qui rend fascinant un sujet désagréable. Nous faisons face au zoo du milieu de l’art. Et pourtant, un pouvoir agit, la virtuosité aidant. Car au-delà de l’image, ce sont des plaisirs de peintre qui se jouent là. En surface, et surtout pas sur les tranches. Pour mieux sévir, l’artiste opère par un subtil collage de plusieurs dizaines de sources pour un même tableau. Il brouille les pistes de la reconnaissance pour célébrer des visions génériques, des fictions crédibles. S’opère une synthèse fabuleuse, fusionnant les calques d’une vie entière d’esthète. Un nectar rétinien. En fait, est peint l’espace entre les choses. Cette juste mesure qui décide que deux œuvres sont mieux ainsi, à telle distance. C’est à ce titre que ces peintures représentent une essence du commissariat d’exposition. Montrer comment montrer. Peut-être est-ce pourquoi nous nous maintenons captifs, et avec satisfaction, dans les cages visuelles de Guillaume Valenti.

« Apparemment, j’ai une très mauvaise vue. »

Publié dans le catalogue du 62e Salon de Montrouge

Portrait de Masahiro Suzuki

Masahiro Suzuki voyage. Ses peintures sont chargées de la multitude de paysages qu’il traverse, sentimentalement. Les toiles ont pu être tendues comme de classiques fenêtres contemplatives. Elles sont ces temps-ci, surfaces d’objets à contourner ou simplement libres, inscrites dans des compositions qui les dépassent. Ces vastes partitions associent façonnages intentionnels et éléments glanés en chemin. Car l’artiste sillonne le monde, à bicyclette, locomotion ni lente ni rapide assurant un contact avec le sol. Il dit parler tout seul lorsqu’il pédale. Il sait mettre pied à terre pour cueillir un volume, croquer une forme. Nomade, sa motivation peut surgir d’un livre, et son objectif demeure l’apprentissage, d’un instrument, d’une technique de drague, d’une langue ou tout autre savoir. Son impatience l’a mené vers les arts visuels dont il respecte l’immédiateté. Et ses œuvres saisissent d’emblée. La gamme est atmosphérique. L’émotion est minéralisée. Le peintre relie sa pratique de l’abstraction, au culte de la ruine. C’est un détour par Pompéi qui affirma en lui cette correspondance. Fondamentalement ému face à la beauté du site, il ne put à partir des fragments perçus, qu’en reconstruire une vision déraisonnable. Du romantisme au-delà de la figuration. Ancrer sa subjectivité dans ce que l’on regarde. Avoir toujours conscience d’où l’on est. L’itinéraire géographique devient métaphore existentielle. Concrètement, d’après la course de l’artiste sur le globe, il s’occidentalise. Japon, Chine, Inde, Égypte, Pologne, République tchèque, Allemagne, Italie, France, Angleterre, Espagne, Portugal. Si la terre est bien ronde, il devrait, dans cette direction, finir à son point de départ, arrivant depuis l’orient cette fois. Pour l’instant, la Provence est sa base donc sa palette. Le contraste inépuisé entre la voûte céleste et le relief des terrains continue aujourd’hui d’alimenter les intensités picturales de Masahiro Suzuki.

« Mon but est de voir le bleu du ciel. »

Publié dans le catalogue du 62e Salon de Montrouge

Portrait de Tom Castinel

Tom Castinel danse. Cette manière d’avancer n’est pas qu’une fantaisie motrice. Elle signe un rythme, une nécessité à compter chaque pas, une résistance à cette aliénation qui préférerait que l’on ne bouge pas trop, à cette éducation qui chérit les enfants sages. Lui sait se tenir. Avec assurance, se tenir droit, se tenir penché, se tenir selon une diversité de positions que le langage n’épuise pas. Son corps cherche à essouffler les possibilités qu’offre une contenance de viking. Ses idoles boxaient, pleuraient, souffraient pour endurer cette sensibilité nouvelle qu’ils revendiquaient. Tous en leur temps ont redéfini une identité humaine mâle caucasienne, qu’il s’emploie lui-même à calibrer aujourd’hui. Être faune. Il se glisse ainsi dans ce rôle mythologique, avec son mojo comme unique étalon. C’est moulée dans des collants bariolés que sa testostérone s’émancipe, rebaptisée Giselle, groovant librement avec la grâce et l’absurdité de l’autodidacte sur de la techno inaudible. Le mec qu’on connaît pas trop qui tripe tout seul en fin de soirée. S’il se filme c’est bien pour ne pas affronter son public, se permettre l’intensité du montage et mieux nous servir. Voilà l’avantage de la timidité. Le spectacle est avant tout pour soi. L’être-là est dans son cas décuplé par cette petite interface par laquelle nous visionnons ses performances, partageant en différé le meilleur de ses efforts, le nectar de sa sueur. Toute cette énergie vivante s’applique symétriquement à sa production sculpturale. Celle-ci ancre le geste dans des objets, associant la prostitution d’une gamme fluo à la virilité de bloc de béton. Le plaisir des ornements est libératoire. Par l’improvisation, la vigueur et la relâche, il s’arrange pour frôler les marges du style. Sa légèreté semble le porter hors de la pesanteur des catégories. Il virevolte puis s’évapore. Disparaître par la vidéo, et faire que la sculpture en témoigne. Sur la pointe des pieds, s’envole notre héros Tom Castinel.

« Je n’ai rien de fixe. »

Publié dans le catalogue du 62e Salon de Montrouge

Portrait d’Amandine Arcelli

Amandine Arcelli construit. L’architecture la concerne, sans en faire sa profession pour autant. Par la sculpture, elle développe ailleurs, une sensibilité pour l’édification. Faut que ça tienne. La grille moderniste guide l’orthogonalité des structures, agrémentées d’éléments plus organiques venant en caresser la rigidité. Et les stratégies des bâtisseurs orientent son aplomb. Elle regarde donc autour d’elle, pour piocher les gestes et matériaux qui pétriront la tenue de ses assemblages. Le magasin de bricolage, le Maroc, les trottoirs, l’Inde, sont des destinations qui conditionnent son répertoire de formes et de factures. Ayant étudié la céramique puis la peinture, elle inclut aujourd’hui la technicité et les plaisirs de ces champs, dans des œuvres ni cuites, ni plates. Mais furieusement franches et dressées. Elle chérit la grande échelle. Les superlatifs ne font qu’exciter ces challenges qui l’engagent à aiguiser ses compétences. La dimension domestique pourrait limiter le volume, contraindre aux murs, inviter au bas-relief. L’artiste y travaille. De la maison, ce qui l’enthousiasme vraiment, c’est cette distinction certaine entre l’intérieur et l’extérieur, et donc ces seuils qui assurent les passages de l’un à l’autre. Une lisière menue sur laquelle marcher. Pas d’inquiétudes, l’artiste possède des talents de funambule, et sait ménager les équilibres. Son engagement physique est manifeste. Il demande parfois un genre de brutalité. L’ancrage est déterminant. D’ailleurs l’élément terre est omniprésent, traité en tant que composante fertile ou pigment de surface. La couleur reste une caractéristique fascinante. C’est carnaval. Il s’agit de rituels archaïques. En parade, ses figures surgissent avec un panache certain, masquées, fardées, libres. Tout est permis pour célébrer cette vraie joie grave, maintenue vaillante par les élans d’Amandine Arcelli.

« J’aime que ce soit grand. »

Publié dans le catalogue du 62e Salon de Montrouge