Elle tourne la terre depuis quarante ans, et des nuages d’argiles naissent entre ses paumes. Ses contenances tourbillonnent dans des gammes veloutées. Lorsqu’on les ausculte, des mystères demeurent, des indices surgissent. C’est bien sur sa girelle qu’Anne Marie Laureys métamorphose la poterie. Née en 1962 dans le Nord de la Belgique, elle est aujourd’hui installée entre Tournai et Courtrai où son travail s’épanouit dans un fabuleux lieu de production et de transmission, aux côtés de son partenaire Patrick V.H. Aimée.
JR Comment êtes-vous devenue potière ?
AML Il me manquait quelque chose. Après un enseignement secondaire en langues et en sciences, j’ai commencé des études supérieures en sciences humaines à l’Université de Louvain, mais je cherchais toujours autre chose. C’est ainsi que j’ai fini par me retrouver à Gand, au département des arts appliqués en céramique. La LUCA School of Arts a été un saut dans l’inconnu. C’était aussi une révélation. Me familiariser avec la matière, la pratique, la théorie, la philosophie et le monde de l’art ont été un apport inépuisable : j’étais sur la bonne voie, une vie All for ceramics. Ce choix définit ma vie aujourd’hui encore.
JR Comment avez-vous ensuite conforté votre activité sur le terrain ?
AML Après quatre années d’école et un projet final autour de la cuisson au sel, j’ai installé un premier petit atelier à Gand, avec des moyens limités, un travail lent mais régulier, et toutes sortes d’expérimentations en affirmant un focus sur le tournage. En 1989, j’ai ensuite déménagé à Lovendegem dans une maison du XIXème siècle abandonnée dans un petit bois au bord du canal, la Villa Acacia où est née une méthode de travail avec Patrick, mon partenaire de vie. Nous y avons construit un premier four à gaz pour la cuisson au sel, un four à chaîne. Le moulage a permis la fabrication en série de grands pots de jardin. Cela a aussi marqué le début d’éditions limitées pour les grossistes d’intérieur et de décoration Artas et Domani, tournées et émaillées. Et estampées aussi, par l’intérieur, dans la paroi d’argile qui subit des déformations de plus en plus importantes, parfois avec les doigts et la main. Cette période a été intense et très instructive, la conception d’objets utilitaires et le savoir-faire représentant des défis en termes de design, de technicité et d’organisation d’un modeste atelier.
JR Vous vous basez ensuite à Russeignies où vous travaillez maintenant depuis plus de vingt-cinq ans. Quel est cet endroit ?
AML Il s’agit d’une maison de campagne du XVIIIe siècle, probablement commanditée par un homme d’affaires bruxellois. Au début du XXe siècle, le diocèse de Gand reçut le bâtiment en donation du chevalier du château de Kluisberg. Des religieuses y ont alors développé un institut pour enfants handicapés. Lorsque nous sommes arrivés, le bâtiment était abandonné après avoir été utilisé pendant plusieurs décennies comme colonie scolaire. Cela demeure un bel ensemble architectural toujours consacré aujourd’hui à l’hospitalité, puisque nous continuons à y héberger des groupes, séjours parfois liés à des workshops.
JR Pouvez vous décrire votre engagement pour le partage ?
AML J’ai moi-même participé à des ateliers de manière sporadique, surtout au cours des premières années. Nous avons commencé à organiser nos premiers stages sur place à la demande, d’abord pour les enfants. Cela fut un succès dont l’enthousiasme nous a stimulé et amusé. Partager la passion de l’argile et de la forme avec d’autres a été motivé par les réactions directes, spontanées et surprenantes des jeunes participants. Nous avons fait cela pendant longtemps, avec pour thème une histoire, un conte, mais nous pouvions aussi laisser libre cours à notre propre créativité. Nous avons également travaillé avec des adultes. Il s’agit d’un travail orienté sur le résultat, avec une approche différente, plus technique et plus axée sur le soutien à la mise en œuvre des idées des participants. Il faut savoir transmettre des connaissances sur la manière de fabriquer des objets. Il est fascinant de procéder à des ajustements lorsque quelque chose ne fonctionne pas. Nous aussi, nous apprenons sans cesse. Au fil des ans, des céramistes internationaux ont animé un atelier intensif de plusieurs jours sur notre site, tels que Monika Patuszynska, Alexandra Engelfriet ou Michael Flynn.
JR Au-delà du pédagogique, votre partage est aussi associatif. Qu’est-ce que BeCraft que vous avez rejoint au début des années 2000 ?
AML C’est une association professionnelle valorisant les métiers d’Arts appliqués des régions de Wallonie et de Bruxelles. Il y a à la fois une collaboration avec l’équipe de BeCraft, et au sein de ses membres, pour la promotion du travail en Belgique et à l’étranger sur les lieux d’exposition, mais aussi en termes de formation. Les ateliers, les démonstrations, les visites entre collègues ou les voyages comme à la Manufacture de Sèvres par exemple, sont des moments d’échanges importants.
JR En découvrant « The Mad Potter of Biloxi » grâce à l’ouvrage éponyme publié par Garth Clark, Robert A. Ellison Jr. et Eugene Heicht, vous rencontrez une personnalité qui influence définitivement votre production. Qui est George E. Ohr ?
AML C’est un potier américain actif dans le Mississippi de 1880 à 1910. On le considère comme le précurseur de la céramique d’art en son pays, visionnaire préfigurant à la fois le Surréalisme, Dada, l’Expressionnisme Abstrait, le Pop Art ou le Funk. La capacité technique d’Ohr reste sans égal, mais elle ne domine pas son travail. Ses manipulations du parois d’argile et de la forme du pot ne se sentent pas, ou n’ont pas l’air forcées ou envahissantes. Des termes tels que la grâce et la délicatesse, et un peu weird, décrivent positivement le caractère de ses créations uniques. C’est la liberté et l’espièglerie des claybabies d’Ohr qui ont conforté l’élan avec lequel nous travaillons.
JR Et qu’avez-vous justement modifié pour passer de l’utilitaire au sculptural ?
AML La surprise de la forme en soi, porteuse de sens et de récit, fait quitter l’utilitaire. Dans la création d’une forme, le résultat est un échange d’idées entre le créateur et le matériau, qui illustre le lien entre le corps et la matière. Le corps mécanique, les muscles et les mains, le corps sensuel du toucher, le corps émotionnel en tant que trésor d’expériences, le corps social en tant qu’humain parmi d’autres et le corps pensant qui ventile les idées. La déformation, le découpage et l’assemblage ont donné naissance à des sculptures en argile. D’une chose à l’autre, les essais et les erreurs constituent un parcours passionnant. L’œuvre continuera d’évoluer.
JR Vos émaux révèlent un incroyable travail de coloriste. Qui sont les peintres que vous regardez ?
AML Des années de visites de musées et d’expositions ainsi que les voyages en Orient, sont à chaque fois des immersions chromatiques. Tout comme les promenades dans la nature, où l’on voit des fleurs, des plantes, des mousses, des arbres, des nuages et des paysages. La couleur est partout dans la vie quotidienne aussi. Je regarde les peintures baroques et impressionnistes, abstraites ou figuratives, et c’est souvent aux couleurs nuancées que je consacre du temps. De nombreux peintres belges à travers les âges sont souvent de superbes coloristes. Au musée Roger Raveel de Zulte, je me souviens d’un merveilleux tableau de Jean Brusselmans intitulé Mansarde II datant de 1939, qui m’a énormément frappé en termes de couleurs, mais aussi de solutions formelles et de contenu. Mark Rothko à la Tate Modern ou Claude Monet et Jackson Pollock au MoMA m’ont déjà enchantée. Sans parler de James Ensor. Et la rétrospective Hilma af Klint au Guggenheim fut une vraie découverte. Parfois, ce sont de simples détails qui attirent mon attention, que j’emporte avec moi. Les couleurs de mes sculptures sont principalement déterminées par la forme elle-même. La préférence va aux couleurs sourdes, superposées et douces pour les dégradés. Pas de couleurs primaires dures, car les formes d’argile ne l’exigent pas, pour l’instant.
ANNE MARIE LAUREYS EN 5 DATES | 1985 Formation céramique à la LUCA School of Arts de Gand | 1996 Découverte du travail de George E. Ohr | 1997 Installation dans l’actuel atelier à Russeignies | 2017 Achat d’œuvres par Robert A. Ellison Jr. données au MET de New York | 2023 Premier solo à Bruxelles à La Verrière / Fondation d’entreprise Hermès
→ Publié dans la Revue de la Céramique et du Verre #252, Septembre – Octobre 2023





















crédit photographique Isabelle Arthuis