Bling-bling. Par ce son sec résonne encore le bruit insupportable des entraves qu’un renversement de valeurs cherche à conjurer. N’égarons pas la gravité de sa charge politique. Les chaînes qui nous soumettent deviennent celles qu’on exhibe. Quand l’autre nous réduit à n’être rien, nous montrons tout ce que l’on a. Il y a là une parade de propriétaire. L’exorcisme passe par la figuration de l’avoir. Parmi les évidents signes ostentatoires de richesse, surgissent la dent clinquante de Sibylle Meier, la grosse couronne de Tamsin Gifford et les dollars de Coriander Grass. Une dimension narrative s’impose avec les illustrations d’Anne-Laure Montandon et la ruée d’Ainars Rimicans. La pie voleuse de Sarah Michael, la grenouille de Stanislas Cornier et le soulier de Veronique Piotto réveillent les contes. Les toutous Bling et Bling de Miranda Roux et l’autruche Brenda d’Agnès Galichet écrivent leur propre fable. L’humour devient une arme à l’efficacité relative, plus tranchante lorsqu’elle est absurde. C’est rebutant et on adore. L’univers du hip-hop américain est bien-sûr convoqué, à travers les symboles de consommation qu’il manipule mais aussi les genres qu’il stigmatise ou exacerbe. Le mâle rayonne avec l’énorme phallus de Gregory Bourrilly, la pile de casquettes d’Emilien Adage, la grosse basket de Manon Letellier et les trois rappeurs de Stephanie Marie Roos versus les quatre réformateurs de Viviane Schlatter Portmann. Délicatement, danse le roi soleil de Mélanie Duchaussoy. Ailleurs, c’est le girly qui règne avec les ongles de Saranda Mahalla, le vase fleuri d’Arina Antonova, le bijou cousu de Séverine Emery-Jaquier, la pointe d’Eva Gómez Moreno et la panoplie de Clara Gagnou. Antoine Moulinard se joue de ces catégories. Et le faste du paraître déborde du corps pour s’exprimer dans son environnement. Ainsi les éléments de décor de Sophie Conus, Siang-Syuan Zeng et Sunbin Lim chahutent respectivement un lustre, un vase et une horloge. C’est tout l’apparat de salon des grandes familles suisses qui se retrouve face à sa vanité.
Bling. Il existe une extravagance par le peu, une débauche de sobriété, un contre-pied au tape à l’œil pour se démarquer frontalement des interprétations littérales. Il s’agit alors de définir un nouvel étalon de mesure, chamboulant les rapports entre quantité et qualité. Dorian Felgines, Núria Gimbernat, Jane King et le cube aveugle de Fabio Frau s’éloignent de la figuration pour revendiquer un minimalisme souverain. Le mutisme fait place au bavardage. La carte céleste de Velimir Vukicevic amène un peu de calme. On frôle la dimension existentielle, s’extirpe d’une place financière caricaturale pour inventer des alternatives de réussite, et viser un Graal autre. L’or apparaît par petites touches chez Christian Aymard et Stefan Jakob, et se révèle à l’intérieur des clochettes de Marta Armada Rodriguez qui semblent avoir fondu dans la flaque d’Eulàlia Oliver. La référence à l’utilitaire se fait plus flagrante tandis que le précieux métal disparaît bonnement du lingot qui ne brille plus de Thimothée Maire, de la couronne mortuaire de Marion Mounic, du collier tout simple d’Attale Alessandri et du chandelier immaculé de Jessie Derogy. Partout apparaît l’audace de façonner sa propre version du luxe.
Bling-bling-bling. On s’emballe. La surenchère s’active, sans s’encombrer des garde-fou de la décence. Ça en jette. Un niveau inédit d’exubérance est atteint, conforté par une virtuosité technique elle-même source d’ébahissement. Le petit objet de Peter Fink croule sous une lave dorée, alors que la forme futuriste de Nikola Knezevic en est intégralement recouverte. La vaisselle de Susanne Worschech resplendit. La fantaisie explose, et trouve étrangement encore un équilibre de sophistication, à l’image des ikebana de Mariângela Aragão et de Jovan Matic, ou de la flore exubérante de Jeanne Andrieu. Puis des opérations alchimiques nous bouleversent. L’ectoplasme iridescent de Shamai Gibsh et l’éclatement atomique de ChengChung Yu bousculent les sciences établies. Les sanitaires mécaniques de Steven Montgomery ouvrent les vannes de l’opulence. Octave Rimbert-Rivière épate avec un service interstellaire issu d’une technologie numérique. Casey Hanrahan et Charlotte Mumm nous éblouissent. On accumule les superlatifs. Les contenances de Nitsa Meletopoulos et de Mathieu Frossard provoquent le vertige par les multiples contrastes de brillance et de poudré, d’outrance et de subtilité, de textures et de motifs qui nous font gagner des sommets d’artifices. En toute liberté.