Il existe des formes du vivant qui semblent échapper aux classifications, et ne relever ni de la flore, ni de la faune. Les scientifiques conçoivent des arborescences sophistiquées pour en organiser malgré tout l’étude. Pour sa huitième exposition à la galerie Maria Lund, l’artiste danoise Bente Skjøttgaard (née en 1961) réveille les fascinantes planches du biologiste allemand Ernst Haeckel, qui œuvra dès le milieu du XIXe siècle à représenter des espèces par milliers, selon des compositions hypnotiques. En découle une splendide production lithographique, récapitulée en un recueil publié en 1904 sous le titre manifeste « Formes artistiques de la Nature ». Malgré son auteur controversé, le succès est instantané, et socle notamment une influence décisive sur l’Art Nouveau. Plus d’un siècle plus tard, ces créatures parfois décrites pour la toute première fois, continuent par leur image gravée, à nourrir les contours contemporains. Et au sein d’une foule de fabuleux spécimens, Bente Skjøttgaard s’est cette fois intéressée à la grande famille des Cnidaires, ces invertébrés incarnant 500 millions d’années d’évolution. Anémones, coraux ou méduses habitent cette catégorie trouble de la zoologie, sans distinction flagrante entre l’animal, le végétal, voire le minéral. Depuis son atelier à Copenhague, l’artiste plonge dans les abysses du vivace, et du visible, pour augmenter la nomenclature de cette population des profondeurs, avec ses propres êtres modelés dans le grès. D’abord biscuitées, ces silhouettes grassement émaillées sont cuites à haute température (1280°). Leur enveloppe glacée est réalisée soit par versement, soit par trempage. Un aspect liquide rappelle l’univers sous-marin dont ces chimères pourraient provenir, jusque-là soustraites à l’œil humain. Par quelques réserves ménagées en surface, l’épaisseur de leur épiderme laisse parfois entrevoir la terre nue, une structure soudainement exposée à vif. Bente Skjøttgaard ébauche l’anatomie de ses volumes par de rapides dessins, puis passe au matériau-même, afin d’y préserver la fraîcheur de l’esquisse. Elle pétrit sans outil, pour ne placer aucun intermédiaire entre l’argile et ses doigts. Quelques tiges de fer maintiennent simplement les masses durant leur séchage, pour les sculpter jusqu’au bout. C’est la gravité puis le four qui se chargent du reste, dans une collaboration avec ces forces qui la dépassent. Après cuisson, une mouillure persiste, affirmant le milieu aquatique d’où ce bestiaire paraît émaner.
Du 7 novembre 2021 au 8 janvier 2022. Galerie Maria Lund, 48, rue de Turenne, Paris 3e. Tél. : 01 42 76 00 33. http://www.marialund.com
→ Publié dans la Revue de la Céramique et du Verre #241 Novembre – Décembre 2021