Hélène Bertin dort. Hélène Bertin travaille. À la Villa Médicis, elle fait cela dans deux zones adjacentes, sans limiter chacune à une fonction définitive. Ça bouge. D’autres d’ailleurs y dorment et y travaillent. C’est vrai que les plafonds sont hauts. Et quand on roupille dans une grande chambre, ça laisse beaucoup d’espace pour les rêves. L’artiste sait ne pas être seule. Dans la vie, dans son œuvre, elle parvient à être à plusieurs sans se diluer, au contraire. Ensemble, elle se concentre. Depuis quelques années, un renversement dans sa pratique s’est opéré, quittant les livres pour déployer une recherche par le corps. De Cuglieri, elle revient avec six caisses d’agrumes dans le coffre pour trois mois de promesses de jus. Cette manière d’absorber le savoir par le geste l’ancre plus encore dans le domaine de la sculpture, définitivement charnel. En incarnant, elle comprend les pleins et le reste autour d’elle, et contribue à leurs interactions et leur harmonie.
C’est la Nuit blanche. L’artiste et Julien Colardelle se mêlent pour fomenter le premier d’une série d’événements. On diffuse des chants paysans collectés autour du Vésuve, mode de communication pour se comprendre à distance. Ils sont cette fois entonnés par le femminiello Enzo Tammurrièllo et le cultivateur Dario Mogavero, en présence d’un grand soleil de citrons. Ces deux cents kilos de fruits sont devenus la matière première d’un limoncello zesté collectivement avec qui vit à la Villa.
Hélène Bertin réunit. La Tammurriata aussi. Il s’agit d’une danse qui l’occupe beaucoup, ces temps-ci. Elle ne s’effectue jamais isolée et toujours de manière circulaire. Les couples ne se touchent pas. Elle relève de la grande famille des Tarentelles que l’on retrouve dans le Sud de l’Italie et se distingue notamment par son intense dynamique des bras, et bien-sûr la rythmique du tambour, cette tammorra dont elle tire son nom. Elle est associée à la campagne, au monde rural qui contextualise la lecture de sa chorégraphie, dont le pincement des castagnettes rejoint l’image d’une cueillette et l’interaction avec le sol évoque ce que l’on prend à la terre, et ce qu’on lui rend. Les musiciens ont joué, c’était puissant, on a dansé en rond, respiré ensemble. Et puis l’artiste a proposé de faire des jupes aux couleurs des instruments. C’est corporel, par rapport aux recherches immobiles de bibliothèque. Elle a un goût pour l’étude. Dès qu’un truc l’intéresse, il y a passion.
C’est Noël. Des oranges Navel de Calabre ont été enrobées dans un texte de Bruno Munari puis suspendues dans le carré des orangers. Avant les desserts, tout le monde a été invité à sortir de la Villa. Le limoncello a été bu pour la première fois lors du repas. Des torches ont été allumées et la troupe s’est dirigée dans le fond du jardin guidée par la musique de Léonie Pernet qui jouait sous les arbres, pour y trouver puis décrocher son présent. Quelques-uns patientent aujourd’hui encore.
Hélène Bertin a décidé de rendre à Rome l’espace qui lui est alloué. À sa manière, elle partage cet endroit avec l’association Roma Trad, avec laquelle elle se rend également à sept défilés en Campanie. Perdue sans parler italien, elle crée des liens par d’autres langues. Elle motive partout quelque chose qui fait centre, qui permet le rassemblement. Le sol de son atelier devient ainsi un parquet à la disposition des danses de récoltes. Cela l’oblige à n’en utiliser que les murs. Il n’y a pas d’étagères, alors faut ranger en accrochant. Elle aime bien les choses suspendues. Cette gravité-là, c’est celle des corps. Le volume est à habiter par le souffle. Les architectures sont construites pour être remplies de nous. La voix fait vivre l’ampleur des églises. Alors elle va chanter auprès de Voci in Ascolto à Pigneto avec trente personnes. Demeure une observation participante. Elle confie son émotion d’être en nombre par la polyphonie, de composer avec les autres un objet unique.
C’est le Nouvel an. L’artiste et Julien Colardelle déploient un réveillon enchaînant des films d’ethnographie expérimentale de Vincent Moon dans le Salon des pensionnaires, pour basculer dans le Salon de musique pour un répertoire dédié à l’improvisation aux côtés de Clara Ysé, Dafné Kritharas, Lou du Pontavice, Paul Barreyre, Naghib Shanbehzadeh, Remy Inuit, Léonie Pernet, Camille El Bacha, Walter Laureti et Aya Metwalli. On revient aux Galeries Ferdinand avec un set d’Africa Acid is the Future baigné dans la lumière de Cécile Trémolières. Plus un bruit, César Chevalier et Julien Salban Créma l’accompagnent pour mener la cérémonie de minuit. Une grande boule d’artichauts, de gui et de fleurs jaunes est portée à travers les jardins. Dans la Loggia Balthus, elle est élevée pour devenir le lieu du baiser symbolique. La tradition païenne reprend sa place et annonce la suite de la fête dansée dans un atelier, vers des Niobides figés dans leur mouvement.
Hélène Bertin cuisine. Histoire de rappeler que tout le monde a un ventre, un gosier. C’est une invitation à incorporer ce qui nous entoure. Être convié à sa table ou, mieux encore, la rejoindre aux fourneaux, offre une pleine compréhension de sa production, tant elle aime nourrir et manger. Dans les Abruzzes, une petite harpe tranche les pâtes pour les faire alla chitarra. L’alimentation permet de frôler cette joie festive qui participe pleinement à tout ce que l’artiste fabrique. Ainsi préparer des rascatieddi calabresi ou des orecchiette revient à comprendre le façonnage de formes sculpturales et ergonomiques, de ses mains. Elle s’enthousiasme d’une esthétique lui permettant d’apprendre des techniques, des recettes. Elle circule à la rencontre des gens, pour leur proposer des choses. Elle a réussi à péter la courroie de distribution de sa voiture deux fois la même année, alors que ça arrive tous les cent mille kilomètres.
C’est tombé le jour de son anniversaire. On réunit les vocalistes Davide Ambrogio, Julen Achiary, Marcello Squillante, Rebecca Roger Cruz et Lila Fraysse ainsi que sa chorale. Les répertoires italiens et français se tressent à travers les chants de la terre de contrées voisines. Une promenade sonore et labyrinthique dans différentes pièces du palais conduit au Grand Salon. Assis en arc de cercle, une douce communion se ressent lorsque le chœur atteint les solistes. On sort et une Tammurriata s’improvise. Les yeux découvrent ces pas qui ont traversé les âges et les champs pour se retrouver ici au cœur de la capitale. Pour clore cette odyssée, un cheval noir l’attend sur le piazzale avant de sillonner les jardins de la Villa. Ce cortège est guidé par le son des accordéons. La célébration continue jusqu’à l’aube.
Hélène Bertin cueille. Il y a du fusain. Elle aimerait bien faire tous ses dessins avec ça. Alors elle en prélève lorsqu’elle en trouve. L’autre fois, elle avait des mèches de cheveux dans le visage, et avec le vent, elle avait l’impression de voir des branches. Elle vadrouille les yeux ouverts, en étant toujours là, présente. Cueillir exige un certain état de vision, et d’être. Quand on commence, on se retrouve vite dans une forme d’ivresse. Le regard est aiguisé. On repère ce qu’on cherche, très loin dans le paysage. Ses projets sont terriens. Selon l’almanach, elle collecte différentes essences. Ça permet d’avoir une régularité. Ça suit le calendrier des fêtes. Puis elle préfère maintenant ne plus brûler de bois en cuisson céramique, mais plutôt collectionner les rameaux. Ce corpus de bâtons initie un lexique de lignes et de courbes, offert par les types de fruitiers nourriciers qu’on taille l’hiver pour qu’ils repoussent avec vigueur. C’est là qu’elle intervient. L’odeur cachée sous l’écorce se répand.
C’est la Chandeleur. La première procession de l’année est l’occasion de danser la Tammurriata auprès de la Madonna di Montevergine. Et de novembre à mai une petite foule se retrouve au moins une fois par mois chez l’artiste. Un compagnonnage s’est formé avec Giulia Pesole, Andrea De Siena, Laura Esposito, Viola Centi et Maria Carmen Di Poce pour concevoir un laboratoire chorégraphique tamisant les cultures populaires pour ne pas les abandonner au passéisme. D’une séance à l’autre, elles s’éveillent.
Hélène Bertin organise des bals. La voilà toujours affairée à articuler les programmes, et tout simplement le quotidien, permettant l’hospitalité de ses complices. Le temps de son travail est ainsi rythmé par des éphémérides joyeuses générant l’allégresse collective. L’agenda, plutôt que d’infliger une suite d’échéances, demeure un chapelet de prétextes à célébrer. Mieux vaut donc envisager les longs génériques comme des opportunités de découvrir des sonorités et d’articuler musicalement les syllabes. Elle n’aime pas quand y a de l’électricité. Lorsqu’on lui adresse actuellement un email, une réponse automatique informe que l’artiste commence un jeûne d’ordinateur et de téléphone. Elle est joignable par courrier à l’adresse postale de la Villa Médicis pour retrouver l’enthousiasme de l’écriture. De toute évidence, elle n’a pas besoin d’être branchée pour cultiver ses réseaux sociaux.
Et bientôt, ce sera le carnaval.
→ Publié à l’occasion de l’exposition des pensionnaires « A più voci / À plusieurs voix » du 8 juin au 8 septembre 2024 à la Villa Médicis – Académie de France à Rome (Italie) villamedici.it