Entretien avec Marion Verboom

Joël Riff     Voici votre première monographie. Lorsque vous ouvrez ce type d’ouvrage, que lisez-vous en premier ?

Marion Verboom     Je ne lis pas les textes en priorité. Je les zappe si les images n’offrent pas de résistance, ou si le texte n’engendre pas une certaine forme de création, indépendante du travail plastique. À la fin, quand j’ai vraiment bu tout le contenu iconographique et que cela m’interroge, j’essaie de trouver les mots de l’artiste, des éléments clés de sa biographie ou de sa technicité. Je me penche aussi avec beaucoup d’attention sur l’index, sur les titres et la composition des œuvres, sur ce dont elles sont faites.

JR     La substance des choses, justement, est flagrante lorsque l’on aborde votre travail. Vos volumes affichent des qualités de surface toujours sensationnelles. Comment naviguez-vous au sein des matériaux que vous manipulez ?

MV     De la fascination que j’éprouve pour une matière et de la technique qu’il faut employer pour la mettre en œuvre découle la forme. J’aime apprendre les techniques et leur histoire, et les interpréter à ma façon, dans mon atelier, selon mes possibilités singulières et la configuration de mon espace. Je suis novice en tout. Comme je suis très gourmande de nouvelles textures, opacités, transparences, couleurs déjà présentes dans l’état premier des matériaux, il me faut ensuite les contraindre et les assembler sans perdre leurs dispositions initiales. Et cela est souvent très dur, car il faut que la beauté originelle des matériaux ne soit pas trop abîmée par la rigueur du travail lui-même. Mon choix vers telle ou telle matière est strictement guidé par l’émotion et la curiosité, l’énigme que représente un métier artisanal.

JR     Cette disposition à fabriquer soi-même irrigue toute votre production. Chaque œuvre, qu’elle soit issue d’une expérimentation personnelle ou d’une commande à laquelle vous répondez, s’offre à vous comme une opportunité d’absorber un savoir-faire supplémentaire au sein de l’éventail grandissant que vous développez. On peut s’interroger sur les voies que vous empruntez pour vous instruire. Comment apprenez-vous ?

MV     J’ai d’abord un diplôme d’état de rocailleur, ayant suivi une courte formation dans un lycée technologique. Plus tard, afin de réaliser mes pièces de diplôme, j’ai été une élève régulière de l’atelier de moulage à l’École des beaux-arts de Paris, où j’ai beaucoup appris de Philippe Renault. Puis je me suis formée à la céramique lors d’une résidence à l’European Ceramic Work Center aux Pays-Bas. Et j’ai complété mes connaissances sur la pâte de verre jusque-là glanées au gré de tutoriels sur internet et de livres spécialisés, en allant quelques jours au Centre européen de recherches et de formation aux arts verriers, en Lorraine.
Ma façon d’apprendre de nouvelles techniques est très chaotique, et motivée par le désir de réalisation d’une pièce. C’est donc toujours très spécifique. Et généralement, plus la technique m’est étrangère, plus ce désir est virulent.
Mes connaissances sur une pluralité de matériaux au fil du temps s’agrègent pour former une sorte de palette que je peux convoquer pour diversifier une technique dite traditionnelle. Par exemple, l’acétate se travaille uniquement en assemblant des formes découpées dans une plaque. Je désirais pouvoir utiliser la technique du moulage pour sortir cette matière industrielle de son application dans la lunetterie. Ainsi, j’ai réussi à trouver quelque chose de plus organique encore dans la matière elle-même, car le moulage faisait apparaître des bulles par transparence, des mélanges de couleurs. Tous ces aspects, plutôt vécus dans le milieu industriel comme des défauts, je les convoitais.

JR     Par votre obstination, vous aimez contredire, ou du moins tenter envers et contre tout des alternatives. Votre appétit nous emporte dans une tornade d’interrogations.

MV     Comment dissoudre l’acétate et le reconstituer ? Pourquoi se consolide-t-il en un magma gazeux ? Quelle est la différence entre le verre et le cristal ? Quelle est la courbe de cuisson à construire pour que ce cristal n’éclate pas en refroidissant ? Y a-t-il un lien entre la rocaille des jardins maniéristes et le rocailleur de l’après-guerre ? De quelle région est issu le grès rouge et à quelle profondeur est-il le plus beau ?
Les questions chimiques, géologiques et historiques que la matière me fait me poser animent et sont le ferment de mon activité. La forme en devient presque anecdotique. En tout cas, c’est souvent la matière qui la constitue qui guide la danse volumétrique.

JR     On aborde couramment la question des matériaux en sculpture par une voie technique – passionnante au demeurant. Mais cette dimension ne doit pas tempérer l’aspect politique du choix de telle ou telle ressource. La puissance d’une œuvre reflète le pouvoir en présence. Vous m’avez récemment appris le terme « chryséléphantine » qui désigne un façonnage inédit et fastueux. Pouvez-vous nous décrire ce procédé, et ce qu’il éveille en vous ?

MV     Oui, il s’agit par exemple d’Athéna Parthénos, attribuée à Phidias. J’étais abasourdie par l’idée qu’un bâtiment tel que le Parthénon ait été créé seulement pour servir d’écrin à cette sculpture. Il a fallu que le sacré et la richesse la maçonnent pour qu’il en soit ainsi. Et c’est effectivement à cause de ce qui la constituait, l’or et l’ivoire, deux matériaux tels que la sculpture était une pompe à fortune, donc un instrument de pouvoir. Le corps de la déesse a été fabriqué en bois, puis recouvert de plaques d’or et d’ivoire, comme une banque en strates. Son extrême valeur est aussi vraisemblablement la raison pour laquelle elle n’existe plus. Aujourd’hui, nous découvrons seulement son coffre en quelque sorte, et cette sculpture en creux brille par son absence, et non plus par la lueur de ses reflets dorés.

JR     Et Zeus eut une statue à son effigie à Olympie, réalisée suivant la même stratification d’opulences, connue pour figurer parmi les Sept Merveilles du monde. Cette surenchère propre aux démonstrations de bravoure humaine épate, bien sûr. Mais dans vos réalisations, malgré une flagrante ampleur, on ressent toujours une forme d’humilité. Ce sentiment évoque autant l’humeur des grands bâtisseurs contribuant à une construction qui nous dépasse que la philosophie du potier fabriquant tout à partir de rien. Comment gérez-vous cet équilibre entre grandeur exponentielle et déférence envers la matière ?

MV     Il me semble effectivement que la matière mène la danse dans la réalisation d’une sculpture. C’est son poids, sa ductilité, les instruments pour son façonnage qui décident. J’étudie souvent longuement les matériaux et leurs possibilités avant de leur donner corps. La forme est juste un prolongement des qualités intrinsèques d’une matière. Par exemple, en ce moment, je travaille le verre moulé. Et ce qui me fascine le plus, c’est la façon dont le spectre chromatique se révèle dans la masse, dans l’épaisseur. Il faut donc que je trouve une forme qui incarne la nature de ce spectre. Je vais aller farfouiller dans la science et la physique. Je voudrais que la forme soulève la matière, au sens propre et figuré.

JR     Parfait, nous voilà dans les nuances de tout jargon. Plusieurs de vos ensembles, tels que « Tectonie » ou « Achronies », paraissent fonctionner comme une langue à part entière, une combinatoire d’éléments que l’on articule en phrases. Et cette dimension modulaire se perçoit dans d’autres pièces encore. Quel est votre rapport à la linguistique, à la littérature et au mot en général ?

MV     Je suis fascinée par la construction des idées et par les personnes qui maîtrisent l’art de disposer de cela par l’écriture, et je ressens comme un manque intellectuel à le faire. J’ai l’impression de ne pas savoir créer les enchaînements qui permettent le partage. La forme plastique envisage l’expression des idées sans avoir à argumenter. La sculpture me permet d’être très directe. Je n’aime pas la finitude des mots. J’ai d’ailleurs peur de répondre à vos questions par écrit, car il ne m’est ensuite plus possible de changer d’avis.
Les séries « Tectonies », « Achronies » et « Lectio difficilior potior » sont effectivement un alphabet de gypse. Et je peux en disposer comme je le souhaite, dans une durée infinie. J’ai le droit de redéployer une forme avec une matière différente. Cette forme prendra une tout autre orientation, idem avec l’enchaînement des fragments. L’alphabet maya, lui, a été très dur à déchiffrer, car les idéogrammes évoluent sans cesse, au gré des élans artistiques des scribes.
Ma relation aux écrits est guidée par mon activité plastique, ce qui m’écarte un peu des romans, mais me rapproche de la poésie. De façon assez égocentrique, je cherche ce qui peut répondre à mes questions dans les livres, mais souvent je me retrouve avec encore plus de questions, auxquelles il faut que je trouve des réponses.

JR     Comment déterminez-vous vos titres, qui relèvent chaque fois d’un lexique aiguisé ?

MV     La terminologie issue de la science, qu’elle soit géologie, archéologie, linguistique, psychologie, ethnologie, théologie, etc., est souvent une réponse à une pratique particulière que j’ai dû mettre en œuvre. Ou bien, elle lui fait simplement écho. Je lis et m’intéresse un peu à tout ce qui donne des explications pragmatiques.

JR     On vous imagine aisément piocher dans les manuels. Mais y a-t-il des images aux murs de votre atelier ?

MV     Non, pas vraiment. Je peux, à de rares occasions, me constituer un mur d’images qui va me servir pour amorcer un corpus de travail, entrecroiser des sources et des idées, mais il disparaît assez rapidement, car j’ingère et altère tout cela au point que j’intériorise toutes ces images. Si elles restent collées sur mon mur, soit je les évite, soit je pose quelque chose devant.
Actuellement, j’ai laissé le patron d’un volume à réaliser, quelques mots et un croquis qui est là depuis cinq ans. Le vide sur les murs et de l’espace m’aide à projeter ma pensée. Je le fétichise, le vide étant difficile à tenir, car j’ai tendance à l’investir avec plaisir. La fourniture iconographique n’est pas une béquille, elle serait plutôt un frein. Le travail de la mémoire sur elle est plus intéressant que la contemplation.
J’ai laissé assez longtemps dans mon atelier un détail floral d’une sculpture de Jean-Baptiste Carpeaux, et pour répondre à cette question, je viens de retrouver, accroché derrière d’autres papiers, le jeune homme nu d’Hippolyte Flandrin. C’est un mille-feuille bien enseveli.
Quel est votre sentiment sur l’iconographie présente dans les ateliers d’artiste ?

JR     C’est de vous qu’il est question ici, mais tout le monde sera attentif à votre réflexe à toujours retourner les choses. Cette force est irrésistible dans votre travail.
Et alors que le médium de la sculpture implique une conscience de la matière, elle motive généralement une résistance avec sa pesanteur, une célébration de sa réalité. La manière dont vous la pratiquez relève indéniablement du défi. Quelles sont vos limites ?

MV     La limite est effectivement la pesanteur, que cela soit dans l’érection sur l’axe vertical, de matière et de fragments, ou la suspension sur l’axe horizontal, ou bien encore la contention de matière au sein d’un volume dont elle voudrait se soustraire, s’épancher, et fuir.
Il y a aussi le poids et l’espace : ce que je peux porter, ce que je peux abriter, la taille de mon atelier, la taille de la porte d’entrée, ce que mon corps accepte de fournir comme force. Tout cela se présente à moi comme une limite très pragmatique. Je ne préfère pas trop penser à la limite parce qu’elle me contraint et qu’elle me rend folle de frustration. Mais malgré cela, quand je pense à quelque chose que je ne peux pas faire, que je ne connais pas, qui semble mystérieux, inaccessible et compliqué, je finis par y aller, comme dernièrement mettre à exécution, seule dans mon atelier, la technique de la pâte de verre. Ou en 2012, construire un labyrinthe en céramique. Cela me donne l’occasion d’organiser de nouveaux emboîtements de matériaux, d’enchaîner sur de nouvelles méthodologies et de ramifier un peu plus mon travail sculptural.
Comme me disait Didier Vermeiren, « produire une sculpture, c’est créer un problème. » Je vois chaque nouvelle sculpture comme une équation insérée dans une chaîne de problèmes en phase de résolution.

Publié dans la monographie « Peptapon » de Marion Verboom aux Éditions Dilecta (Paris), Septembre 2022

Chryséléphantine

une exposition de Marion Verboom
avec Richard Deacon, Tjok Dessauvage, Henri Laurens, Amélie Lucas-Gary, Maude Maris, touche-touche, Marion Verboom et Chloé Vernerey
du 9 février au 22 avril 2023
à La Verrière / Fondation d’entreprise Hermès à Bruxelles

Ce premier solo en Belgique de Marion Verboom augmente la présentation de ses sculptures par une sélection d’œuvres et d’objets qui en diffractent l’expérience. Pratiquée dès l’Égypte ancienne, la chryséléphantine désigne traditionnellement une réalisation en or et en ivoire, à l’image de la statue de Zeus à Olympie, l’une des sept merveilles du monde antique. Son auteur, Phidias, le plus célèbre des sculpteurs grecs, érigea également l’Athéna Parthénos. Symbole ultime de somptuosité, les deux colosses ont disparu, laissant place à un vide dont ne subsiste que l’écrin, temples largement célébrés aujourd’hui, bien que privés de leur contenu originel, leur raison. La chryséléphantine connut un renouveau à la période Art Déco, durant laquelle l’or fut remplacé par le bronze. Dans cette perspective historique, technique et intellectuelle, il s’agit ici d’éveiller la possibilité d’une chryséléphantine contemporaine, affirmant de nouvelles valeurs nourries par une prise de conscience quant aux ressources actuelles, leur provenance, leur circulation et leur transformation. Le projet est également l’occasion d’inviter le public à mieux percevoir les outils de fabrication et de monstration de la sculpture, tels que le moule et le socle.

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Marion Verboom – Peptapon

Ancienne chapelle romane du XIIe siècle dominée par le bois, la pierre et le verre, ce centre d’art consiste en un impressionnant volume de 300 m² sur 15 m de haut, attribué selon une programmation surtout faite de solos. Son directeur Bertrand Godot s’engage dans des productions ambitieuses et spécifiques, marquant un tournant dans la carrière des artistes grâce à l’ampleur de cartes blanches encore amplifiées par de conséquentes publications. Sa formation d’ébéniste d’art influence peut-être l’intérêt qu’il porte aux façonnages, et c’est à Marion Verboom qu’il confie la dernière actualité du lieu avant fermeture pour des travaux de réfection de plusieurs années. L’artiste, identifiée pour la vigueur et la gourmandise de sa pratique sculpturale, profite de cette invitation pour expérimenter la pâte de verre qu’elle triture au Cerfav en Lorraine, le Centre européen de recherches et de formation aux arts verriers. Les fragments qu’elle développe viendront ponctuer des bases en céramique, traitées en grès blanc chamotté avec des émaux industriels ou préparées par elle-même, souvent des basses températures. Et au sein de tout ce qu’elle nous concocte, Marion Verboom évoque également un engobe floqué, appliqué sur une grande structure osseuse. Exclusivement composée d’œuvres nouvelles, cette monographie annonce une diversité d’échelles, jouant sur les effets du colossal et du précieux. Son appétit pour le syncrétisme trouvera assurément en ce sanctuaire, un écrin inédit pour rayonner.

Du 29 mai au 29 août 2021, Chapelle du Genêteil, rue du Général Lemonnier Château-Gontier-sur-Mayenne (53). Tél. : 02 43 07 88 96 http://www.le-carre.org

→ Publié dans la Revue de la Céramique et du Verre #238 Mai – Juin 2021

Faire essaim

une exposition avec de nouvelles productions d’Antoine Dochniak et Anna Hulačová, ainsi que des prêts de céramiques de Maurice Chaudière, Claudine Monchaussé et Albert Vallet, de bois de Roland Cognet, de peintures de Jean Messagier, de tapisseries de Jacques & Bilou Plasse Le Caisne, et de sculptures de Marion Verboom
en présence d’œuvres pérennes du Fonds Moly-Sabata
du 18 septembre au 31 octobre 2021
à Moly-Sabata à Sablons

Moly-Sabata a été pensée dès ses débuts comme une communauté qui travaille. Chaque individu y fabrique, et forme avec ses pairs un groupe défini par ce qu’il façonne. Initialement, la coopérative voulue par Albert Gleizes & Juliette Roche, s’extrait des circuits installés pour s’établir ailleurs, et fonder une structure de production inédite. L’image de la ruche traverse toute l’Histoire des avant-gardes. Cet élan pionnier instaure la dynamique toujours vivace d’une collectivité mue par son désir de confection. La nouvelle exposition à Moly-Sabata manifeste ce mouvement commun de réalisation propre. Que l’on tisse ou que l’on érige, chaque activité contribue à l’édification d’une société horizontale, où chacun trouve sa place, en faisant.

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Duetto

Une suite de cinquante-cinq expositions avec Caroline Achaintre, Nadia Agnolet, Cemil Aliyev, Amandine Arcelli, Carlotta Bailly-Borg, Jonathan Baldock, Ranti Bam, Raphaël Barontini, Eva Barto, Gilka Beclu-Geoffray, Jean-Baptiste Bernadet, Hélène Bertin, Mireille Blanc, Océane Bruel, Sebastian Buerkner, Julien Carreyn, Emmanuelle Castellan, Geneviève de Cissey, Matthieu Cossé, Sylvain Couzinet-Jacques, Anne Dangar, Émile Degorce-Dumas, Charlotte Denamur, Jean-Jacques Dubernard, Florent Dubois, Adélaïde Fériot, Diego Guglieri Von Dito, Neil Haas, Hippolyte Hentgen, Evie Hone, Anthony Jacquot-Boeykens, Chloé Jarry, Sophie Lamm, Amélie Lucas-Gary, René Pascal, Émilie Perotto, Nathalie Pouzet, Robert Mallet-Stevens, Colombe Marcasiano, Marianne Marić, Maude Maris, Simon Martin, Étienne Mauroy, Lindsey Mendick, Gabriel Méo, Stéphane Moreaux, Charlotte Moutou, Alexandre Benjamin Navet, Eva Nielsen, Camila Oliveira Fairclough, Guillaume Pinard, Octave Rimbert-Rivière, Juliette Roche, Muriel Rodolosse, Emmanuelle Roule, Éléonore Saintagnan, Lina Scheynius, Varda Schneider, Apolonia Sokol, Maxime Thieffine, Sarah Tritz, Henri Ughetto, Emmanuel Van der Meulen, Pierre Unal-Brunet, Céline Vaché-Olivieri, Benjamin Valenza, Albert Vallet, Marion Verboom, Marine Wallon, Elsa Werth et Rafal Zajko
du 17 mars au 10 mai 2020
en confinement à Sablons

Faire une exposition par jour au moins, est mon engagement depuis le 27 septembre 2004, et il en a été ainsi. Dans le strict respect des mesures de confinement, j’ai décidé de fabriquer cet accrochage quotidien. Le projet se construira au jour le jour en associant deux œuvres choisies dans ma proximité. Et si nous ne pouvons plus pour l’instant entrer en contact, elles le peuvent.

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Marion Verboom

Marion Verboom est une bâtisseuse. Cet aspect architectural nous propulse d’emblée vers les motifs et l’énergie qui sont en action dans son travail. Faut que ça tienne. L’artiste développe ainsi un programme de sculpture qui s’attache avant tout à considérer le classicisme du genre. L’Histoire se trouve convoquée, avec respect et inventivité. Les temps ancestraux occupent une place élémentaire dans son imaginaire. De la Préhistoire, elle puise l’évidence. De l’Antiquité, l’équilibre. Du Moyen Âge, la narration. Et si chaque époque a son ordre, Marion Verboom en fonde un nouveau pour mieux socler la nôtre. Ses animaux magiques nous protègent. Ses cariatides mythiques nous soutiennent. Ses chapiteaux loquaces nous instruisent. Mégalithes. Pyramides. Cathédrales. Édifier est une gageure. Et l’humanité se défie pour célébrer sa condition. Ça passe par la structure. Les colonnes que Marion Verboom dresse sont tronquées et cosmopolites, décidément plurielles. L’artiste embrasse à sa manière un désir séculaire de verticalité, non pas dans la démonstration mais dans la possibilité. Porter les choses vers le haut. Parlons d’Achronies, cette série entreprise en 2016 et toujours ouverte, composée d’une foule de tirages réalisés à partir d’un répertoire d’une trentaine de moules. Les morceaux ont, dans leur diversité, les mêmes profils et diamètres afin de s’encastrer en séquences. Par cet alphabet s’écrit un mot, une phrase, un paragraphe, un texte, une littérature. Un patois se construit, parfois se conquiert. L’atelier est un champ de bataille. Des forces y opèrent. Quand Marion Verboom raconte sa pratique, elle fait des mouvements du poing, donne un coup de coude dans le vide, esquive d’un recul franc une offensive invisible. La lutte est encore tangible. Il faut l’imaginer dompter la matière, dominer la forme. Alors elle teint le plâtre, fige l’acétate, cuit la céramique, fond la cire, coule la résine, moule le laiton. À vouloir tout faire, elle tient à gérer elle-même l’agenda des matériaux, leur séchage, leur catalyse, leur cuisson. Une forme d’indépendance, quitte à se couper quelques doigts. Difficile d’envisager que l’élégance puisse relever d’autant de brutalité. Ici se confirme un activisme d’orfèvre. La virtuosité de facture impose une estime horizontale au sein des métiers d’art. L’artiste évolue aux côtés d’artisans. Ça passe par l’ornement. Marion Verboom chérit particulièrement un savoir-faire bousculant, par sa classe, l’échelle des valeurs. Malgré une étymologie commune avec les ors du rococo, la rocaille est l’art du maçon. Il s’agit de façonner du beau à la truelle et la taloche, avec agilité, dans le mortier encore frais. Tout en assumant cette rugosité bien concrète, un champ lexical de la maternité surgit. Marion Verboom parle de noyaux lorsqu’elle décrit le dessin de ses compositions, de matrices et de gestation. La terre qu’elle manipule est fertile. Et tandis que la langue française tâtonne à trouver un féminin au mot sculpteur, Marion Verboom œuvre avec vigueur.

→ Publié sur le site de l’association Aware à l’occasion de la nomination de l’artiste au Prix Aware 2019

Outre-forêt #4

Une exposition avec des œuvres de Matthieu Clainchard, Claire Decet, Amira Fritz, Erwan Frotin, Armand Jalut, Jacques Julien, Vincent Ganivet, Louis Gary, Stéphanie Nava, Georges Rey, Ludovic Sauvage et Marion Verboom
signée avec Mathieu Buard
du 20 au 28 octobre 2012
au 6b à Saint-Denis

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