Moly-Sabata au cœur du territoire

Depuis bientôt un siècle, Moly-Sabata permet de produire ce qui ne pourrait se faire ailleurs. Par ses moyens techniques, financiers et humains, l’endroit offre un contexte unique ancré dans une village accordant une place à l’artiste, au même titre que le boulanger ou l’institutrice. Entre labeur et contemplation, au bord du Rhône.

C’est à Sablons (38) au carrefour de cinq départements, qu’Albert Gleizes et Juliette Roche décidèrent d’implanter dès 1927 un « couvent laïc où pourraient se réfugier les dégoûtés de ce système moribond ». Parmi les figures pionnières, l’australienne Anne Dangar (1885-1951) y a durablement ancré la pratique de la céramique. Aujourd’hui sous la direction de l’artiste Pierre David, ce havre continue d’offrir un safe space propice à la production. Propriété de la Fondation Albert Gleizes reconnue d’utilité publique, Moly-Sabata est subventionnée par toutes les collectivités de son territoire pour son fonctionnement. À sa charge d’innover pour financer l’accueil d’une trentaine d’artistes par an grâce à du mécénat d’entreprises et de particuliers, à des partenariats de coproduction, à de collaborations avec ambassades et instituts culturels motivant la mobilité, et à d’autres dispositifs encore. Ainsi se perpétue la mission d’hospitalité voulue par le couple visionnaire.

Avant
Depuis ses origines, le programme se construit sur invitation, soit directement par Moly-Sabata, soit par ses partenaires principalement composés de lieux de diffusion en Auvergne-Rhône-Alpes. La résidence se place ainsi au cœur de réseau assurant une pluralité de regards. Si l’émergence est bien représentée, il n’existe aucune limite d’âge. Un tiers environ des artistes viennent de l’étranger. Au sein du domaine des arts visuels, on peut s’y essayer à la terre, perfectionner sa technique ou déployer sa pratique déjà établie tout en bénéficiant à tout stade de la complicité d’artisans du voisinage (Jean-Jacques Dubernard, Jean-Jacques Gentil, Estelle Richard). Quoiqu’il en soit, c’est à la résidence d’accompagner l’artiste en construisant ensemble le cadre propre à ses intentions.

Pendant
La structure est identifiée pour l’implication de son équipe aux expertises complémentaires. Elle dispose de trois ateliers-logements de 50 à 110m² attribués pour une période variable relative à chaque besoin, parfois par ricochets. De nombreux espaces complémentaires peuvent s’adjoindre en tant qu’espace de travail tel qu’un atelier de céramique équipé d’un four électrique de 270 litres cinq faces chauffantes, d’un tour shimpo et d’un séchoir, ainsi qu’un autre petit four de 80 litres et deux à bois. Les budgets de production dépendent des initiatives, sachant que les honoraires respectent une base de 1.000 € /mois. Aucune animation publique n’est sollicitée, Moly-Sabata développant indépendamment d’ambitieuses actions pédagogiques (Marie Ducaté).

Après
La moitié environ des artistes en résidence à Moly-Sabata exposent ailleurs, chez les partenaires de coproduction (Hélène Bertin au Creux de l’Enfer, Damien Fragnon à l’EAC Les Roches, Julia Huteau à la Galerie Tator, Lucille Uhlrich à La BF15, Salvatore Arancio au Château-Musée de Tournon). Sur site chaque automne, les grandes expositions annuelles associent des productions spécifiques (Octave Rimbert-Rivière, Caroline Achaintre, Étienne Mauroy, Sylvie Auvray, Anna Hulačová, Héloïse Bariol) à des prêts prestigieux (Lucien Petit, Jacqueline Lerat, Étienne Noël). Il s’agit davantage de rebondir que de récapituler. Mais tout ne s’arrête pas une fois l’atelier quitté, et la familiarité se cultive à travers un suivi de la Moly family au long terme. Sans exiger de contrepartie, le Fonds Moly-Sabata s’augmente au fil des rencontres de dons, parfois de dépôts, exceptionnellement d’acquisitions, en ayant pour socle un ensemble important de poteries cubistes, de mobilier et d’ouvrages hérités du couple fondateur. Activée au quotidien au sein de la maison et son parc, cette mémoire par l’objet compose le décor d’une communauté bien vivace qui en 2027 célébrera son centenaire.

Publié dans la Revue de la Céramique et du Verre 250 Mai – Juin 2023

Bling-bling, bling, bling-bling-bling

Bling-bling. Par ce son sec résonne encore le bruit insupportable des entraves qu’un renversement de valeurs cherche à conjurer. N’égarons pas la gravité de sa charge politique. Les chaînes qui nous soumettent deviennent celles qu’on exhibe. Quand l’autre nous réduit à n’être rien, nous montrons tout ce que l’on a. Il y a là une parade de propriétaire. L’exorcisme passe par la figuration de l’avoir. Parmi les évidents signes ostentatoires de richesse, surgissent la dent clinquante de Sibylle Meier, la grosse couronne de Tamsin Gifford et les dollars de Coriander Grass. Une dimension narrative s’impose avec les illustrations d’Anne-Laure Montandon et la ruée d’Ainars Rimicans. La pie voleuse de Sarah Michael, la grenouille de Stanislas Cornier et le soulier de Veronique Piotto réveillent les contes. Les toutous Bling et Bling de Miranda Roux et l’autruche Brenda d’Agnès Galichet écrivent leur propre fable. L’humour devient une arme à l’efficacité relative, plus tranchante lorsqu’elle est absurde. C’est rebutant et on adore. L’univers du hip-hop américain est bien-sûr convoqué, à travers les symboles de consommation qu’il manipule mais aussi les genres qu’il stigmatise ou exacerbe. Le mâle rayonne avec l’énorme phallus de Gregory Bourrilly, la pile de casquettes d’Emilien Adage, la grosse basket de Manon Letellier et les trois rappeurs de Stephanie Marie Roos versus les quatre réformateurs de Viviane Schlatter Portmann. Délicatement, danse le roi soleil de Mélanie Duchaussoy. Ailleurs, c’est le girly qui règne avec les ongles de Saranda Mahalla, le vase fleuri d’Arina Antonova, le bijou cousu de Séverine Emery-Jaquier, la pointe d’Eva Gómez Moreno et la panoplie de Clara Gagnou. Antoine Moulinard se joue de ces catégories. Et le faste du paraître déborde du corps pour s’exprimer dans son environnement. Ainsi les éléments de décor de Sophie Conus, Siang-Syuan Zeng et Sunbin Lim chahutent respectivement un lustre, un vase et une horloge. C’est tout l’apparat de salon des grandes familles suisses qui se retrouve face à sa vanité.

Bling. Il existe une extravagance par le peu, une débauche de sobriété, un contre-pied au tape à l’œil pour se démarquer frontalement des interprétations littérales. Il s’agit alors de définir un nouvel étalon de mesure, chamboulant les rapports entre quantité et qualité. Dorian Felgines, Núria Gimbernat, Jane King et le cube aveugle de Fabio Frau s’éloignent de la figuration pour revendiquer un minimalisme souverain. Le mutisme fait place au bavardage. La carte céleste de Velimir Vukicevic amène un peu de calme. On frôle la dimension existentielle, s’extirpe d’une place financière caricaturale pour inventer des alternatives de réussite, et viser un Graal autre. L’or apparaît par petites touches chez Christian Aymard et Stefan Jakob, et se révèle à l’intérieur des clochettes de Marta Armada Rodriguez qui semblent avoir fondu dans la flaque d’Eulàlia Oliver. La référence à l’utilitaire se fait plus flagrante tandis que le précieux métal disparaît bonnement du lingot qui ne brille plus de Thimothée Maire, de la couronne mortuaire de Marion Mounic, du collier tout simple d’Attale Alessandri et du chandelier immaculé de Jessie Derogy. Partout apparaît l’audace de façonner sa propre version du luxe.

Bling-bling-bling. On s’emballe. La surenchère s’active, sans s’encombrer des garde-fou de la décence. Ça en jette. Un niveau inédit d’exubérance est atteint, conforté par une virtuosité technique elle-même source d’ébahissement. Le petit objet de Peter Fink croule sous une lave dorée, alors que la forme futuriste de Nikola Knezevic en est intégralement recouverte. La vaisselle de Susanne Worschech resplendit. La fantaisie explose, et trouve étrangement encore un équilibre de sophistication, à l’image des ikebana de Mariângela Aragão et de Jovan Matic, ou de la flore exubérante de Jeanne Andrieu. Puis des opérations alchimiques nous bouleversent. L’ectoplasme iridescent de Shamai Gibsh et l’éclatement atomique de ChengChung Yu bousculent les sciences établies. Les sanitaires mécaniques de Steven Montgomery ouvrent les vannes de l’opulence. Octave Rimbert-Rivière épate avec un service interstellaire issu d’une technologie numérique. Casey Hanrahan et Charlotte Mumm nous éblouissent. On accumule les superlatifs. Les contenances de Nitsa Meletopoulos et de Mathieu Frossard provoquent le vertige par les multiples contrastes de brillance et de poudré, d’outrance et de subtilité, de textures et de motifs qui nous font gagner des sommets d’artifices. En toute liberté.

Publié dans le catalogue de l’exposition « Bling-bling » présentée du 17 septembre au 11 décembre 2022 au Musée de Carouge en Suisse

Portrait d’Octave Rimbert-Rivière

Octave Rimbert-Rivière chérit la matière. Il l’adule et l’amadoue, la flatte comme on caresse le flanc d’un animal que l’on domestique progressivement. Avec tendresse, il entretient avec elle une relation de chair. Et son intérêt grandissant pour le potentiel numérique ne virtualise en rien sa pratique, toujours férocement ancrée dans le tangible. Il demeure touchant. Et marie poterie et nouvelles technologies. Toute création pour lui est le produit d’un collage. Son argile se puise dans les profondeurs du dark web, et s’engobe de fun, à la main. Si le sculpteur séjourne régulièrement dans le monde digital, et on insistera jamais assez sur la dimension tactile de ce terme, c’est pour y expérimenter les modelages que permet un tel outil, au même titre que l’estèque. L’ordinateur est un vecteur de distorsion, une machine à hacker une forme archétypale. L’artiste transforme le glitch en porcelaine, coulant flux électronique et terre liquide dans des moules. À leur tour, ses tasses et théières contiennent et versent. Les émaux suintent, crépitent, fendent. Ils bullent aussi. Leur surenchère de croûte ne connaît pas de limite, car en céramique, ça cuit tout le temps. De ce magma énervé, il s’agit de créer des objets fonctionnels, mais vraiment, qui servent. Cela les débloquent de l’espace d’exposition, et après les avoir exporté une première fois de l’écran, les affranchit plus encore pour simplement irriguer la vie, dans une course vers le concret. Fuir les socles, craquer les codes, casser les cases. L’usage libère l’œuvre.

Publié dans la revue Geste/s n°5, page 61, mars 2023

Aux foyers

Une exposition-vente de céramique utilitaire avec Victor Alarçon, Sylvie Auvray, Héloïse Bariol, Bernard | Nadia Agnolet & Vanessa Dziuba, Pauline Bonnet, Léa Brodiez, Ève Chabanon, Aguilberte Dalban, Anne Dangar, Jean-Jacques Dubernard, Clément Garcia, Marianne Marić, Nitsa Meletopoulos, Flora Moscovici, Étienne Noël et Octave Rimbert-Rivière
du 19 septembre au 1er novembre 2020
à Moly-Sabata à Sablons

« Aux foyers » conjugue le plaisir simple de se retrouver autour du feu, au soutien matériel de notre communauté. Les artistes invité·e·s à produire, cuire et vendre, perçoivent l’intégralité des recettes de ce format inédit. Notre événement annuel s’articule autour de l’utilisation des trois fours à demeure, allumés selon un calendrier de cuissons publiques. L’initiative réveille les habitudes du village à acheter sa vaisselle à Moly-Sabata du temps d’Anne Dangar (1885-1951), dont le four historique sera remis en service après plus de trois décennies de sommeil. Faisons rayonner nos ressources en les partageant.

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Duetto

Une suite de cinquante-cinq expositions avec Caroline Achaintre, Nadia Agnolet, Cemil Aliyev, Amandine Arcelli, Carlotta Bailly-Borg, Jonathan Baldock, Ranti Bam, Raphaël Barontini, Eva Barto, Gilka Beclu-Geoffray, Jean-Baptiste Bernadet, Hélène Bertin, Mireille Blanc, Océane Bruel, Sebastian Buerkner, Julien Carreyn, Emmanuelle Castellan, Geneviève de Cissey, Matthieu Cossé, Sylvain Couzinet-Jacques, Anne Dangar, Émile Degorce-Dumas, Charlotte Denamur, Jean-Jacques Dubernard, Florent Dubois, Adélaïde Fériot, Diego Guglieri Von Dito, Neil Haas, Hippolyte Hentgen, Evie Hone, Anthony Jacquot-Boeykens, Chloé Jarry, Sophie Lamm, Amélie Lucas-Gary, René Pascal, Émilie Perotto, Nathalie Pouzet, Robert Mallet-Stevens, Colombe Marcasiano, Marianne Marić, Maude Maris, Simon Martin, Étienne Mauroy, Lindsey Mendick, Gabriel Méo, Stéphane Moreaux, Charlotte Moutou, Alexandre Benjamin Navet, Eva Nielsen, Camila Oliveira Fairclough, Guillaume Pinard, Octave Rimbert-Rivière, Juliette Roche, Muriel Rodolosse, Emmanuelle Roule, Éléonore Saintagnan, Lina Scheynius, Varda Schneider, Apolonia Sokol, Maxime Thieffine, Sarah Tritz, Henri Ughetto, Emmanuel Van der Meulen, Pierre Unal-Brunet, Céline Vaché-Olivieri, Benjamin Valenza, Albert Vallet, Marion Verboom, Marine Wallon, Elsa Werth et Rafal Zajko
du 17 mars au 10 mai 2020
en confinement à Sablons

Faire une exposition par jour au moins, est mon engagement depuis le 27 septembre 2004, et il en a été ainsi. Dans le strict respect des mesures de confinement, j’ai décidé de fabriquer cet accrochage quotidien. Le projet se construira au jour le jour en associant deux œuvres choisies dans ma proximité. Et si nous ne pouvons plus pour l’instant entrer en contact, elles le peuvent.

Consulter la documentation intégrale de « Duetto »

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Translation et rotation

Une exposition avec des œuvres d’Arnal, Gilka Beclu-Geoffray, Elisabeth Meyer, Baptiste Rabichon, Samuel Richardot, Octave Rimbert-Rivière, Lise Roussel, Superscript² et Sarah Tritz
du 30 août au 1er septembre 2019
pour Moly-Sabata à Art-O-Rama à Marseille
http://www.art-o-rama.fr

Dans les années 1920, alors que va poindre l’initiative de Moly-Sabata, Albert Gleizes ressent la nécessité de soumettre sa pratique artistique à des lois. Il isole deux principes fondamentaux dits de translation et de rotation, propres à l’avènement du tableau-objet. La règle gleizienne influencera ensuite plusieurs générations de disciples, appliquant cet exercice de composition. En hommage au cofondateur de Moly-Sabata, l’exposition « Translation et rotation » réunit une dizaine d’artistes passée par nos ateliers au fil des décennies, dans la célébration d’une géométrie joyeuse et d’une gymnastique picturale.

Chaque année, l’exposition hors-les-murs de Moly-Sabata est l’occasion d’inviter en résidence un.e artiste afin de produire une œuvre spécifique permettant de mieux donner à voir celles des autres. Après Lindsey Mendick en 2016, Aurore-Caroline Marty en 2017 et Laurence Owen en 2018, c’est le studio Superscript² qui a assuré cette commande en réalisant les cartels de l’exposition grâce à un procédé graphique expérimental conçu par le duo de designers.

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Portrait d’Octave Rimbert-Rivière

Les machines vrombissent. Des particules se dispersent en volutes. La couleur éclabousse. Du plâtre sèche dans les moules. Les outils servent. Des résines libèrent leurs effluves. Dans le bruit, sous les poussières, Octave Rimbert-Rivière travaille.

Au cœur de l’atelier où évolue son geste selon une chorégraphie fluide et millimétrée, l’artiste s’active, motivé par une maîtrise d’exécution et par les surprises de l’expérimentation. La virtuosité qui caractérise sa technique, ne peut que s’enrichir des souplesses que l’extrême rigueur autorise. C’est ainsi que, dans le cadre le plus strict, surgissent les émerveillements garants d’une liberté de facture sans laquelle celle-ci sombrerait machinalement. Grâce à un savoir-faire flagrant, l’artiste façonne des volumes découlant toujours des problématiques de leur fabrication-même. Cette évidence structurelle assure aux réalisations, une stature inébranlable. Ça tient.

Au cœur de l’atelier où s’affine son expertise suivant les initiatives et les commandes, l’artiste œuvre, pour lui, pour d’autres. Car il sait aussi mettre en forme la matière pour ceux qui le sollicitent. Ses professeurs les premiers, firent appel à ses talents, constatant dès l’école sa concrète dextérité. C’est dans un rapport sain à la besogne qu’il sût s’immiscer dans différentes étapes du circuit de la création. Cette précieuse formation a forgé son professionnalisme, élève puis maître. Le schéma d’un classicisme aujourd’hui peu courant rend sa pratique d’autant plus estimable, dans un contexte où peu savent faire. Lui, fabrique tout. Chose rare.

Au cœur de l’atelier où grandit son appétit constamment éveillé, l’artiste s’efforce de dupliquer le monde. De moulages en moulures, il entame un inventaire comestible visant une ampleur encyclopédique. Cette faim transparaît dans l’onctuosité, les gammes, le glaçage de ses rendus, sans s’interdire la frontalité d’un répertoire justement alimentaire. Galettes, steaks, paquet de chips, roqueforts et viennoiseries deviennent des motifs incontournables, lorsque notre gourmet ne se repaît pas de nourritures intellectuelles brassant différents degrés de connaissances artistiques, monticules primitifs de glaise, mosaïque cubiste et design italien. En confiance avec ce goût aventureux, les surfaces minérales se succèdent en un festin dont nous ne sommes qu’à l’apéritif. C’est bon.

La porcelaine prend. Des figurines attendent leur tour. Le four fonctionne. Des badigeons de latex se figent sur leur modèle. Le compresseur mugit. Des zébrures d’émail se superposent librement. Dans le bruit, sous les poussières, Octave Rimbert-Rivière travaille.

Anne et Lucie

Une exposition avec des céramiques de Jean-Baptiste Bernadet, Kris Campo, Morgan Courtois, Pierre David, Suzanne Husky, Gabriel Méo, David Posth-Kohler, JP Racca-Vammerisse, Octave Rimbert-Rivière et Mathias Tujague ainsi que quelques caresses opportunes de Lindsey Mendick
du 26 juin au 21 août 2016
au Musée d’art et d’archéologie de Valence
dans le cadre de Anne Dangar céramiste, le cubisme au quotidien

En savoir plus

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Tetra

Octave, Pablo, Gaëlle et David ne sont ni un collectif, ni une fratrie, ni une entreprise, ni une association, ni une signature, ni un flirt, ni un cercle.

Ils sont un quadrilatère. D’autres encore participent à leur géométrie mais c’est bien au final une figure à quatre côtés qui scelle leur concorde. Trapèze, parallélogramme, losange, rectangle ou carré, le caractère du polygone qu’ils dessinent dépend du contexte de son inscription. Rien de scientifique ici, mais bien une mathématique sentimentale. L’angle que chaque individualité ouvre est mobile et demeure une articulation souple. L’une ne peut bouger sans emporter dans son mouvement, les trois autres.

Ils sont une bande. Au départ, des potes d’école se trouvent des affinités et rigolent beaucoup. Ils se moquent des autres, se blâment entre eux, l’humour devant cimenter pour longtemps leurs relations. Issus d’une même promo, ils grandissent en saisissant quelques mécanismes du milieu de l’art tout en bénéficiant d’une formation bienveillante. Le rire est leur confiance. Leur amitié est un moteur. Ce qui les distingue d’une crew quelconque, c’est cette faim sérieuse qui socle leur élan. Avancer seuls et avancer ensemble.

Ils sont un combo. Et adorent manger c’est certain. Leurs pratiques témoignent d’une gourmandise manifeste, de celles qui en font passer beaucoup pour anorexiques. Le festin est permanent, formes en force, couleurs en puissance, et nécessite des recettes renouvelées. Les factures évoluent, leurs combinaisons également, ce qui multiplie les menus de façon exponentielle. Ils font leur propre cuisine et marient les ingrédients sans se soucier de plaire, avec pour seule envie que cela soit bon. Sucré. Salé. Aigre. Doux.

Ils sont une team. L’esprit d’équipe répond à la gnac d’un coach imaginaire, présent dans la tête de tous, somme des humeurs de chacun. Le fair-play est de mise. Une carrière d’artiste est un sport. L’endurance ne les effraie pas. La performance les excitent. Aujourd’hui la solidarité se cultive, elle se joue en groupe. Les mécaniques qu’on roule, les raclées qu’on se prend, font partie du contrat pour grimper d’une ligue à l’autre. Toujours, avoir l’allure mousquetaire, les muscles bandés, la vigueur bien apparente.

Ils sont une guilde. Et partagent une obsession du faire. Célébrer la besogne, sans non plus en chier à longueur de temps. Tous fabriquent, avec leurs moyens propres, et affichent une prédilection pour le champ de la sculpture, celle-ci pouvant être plate. L’image précède l’œuvre. L’image succède à l’œuvre. Quoiqu’il en soit pour ce corps de métier-là, le matériau est usiné avec l’obstination de l’orfèvre. L’artisanat passionne. L’industrie fascine. Et la complémentarité des savoirs-faires fait de leurs évènements une épopée corporative.

Ils sont une compile. Sur un même album à durée indéterminée, s’enchaînent des pistes aux transitions fondues ou superposées. Parfois faut sauter un morceau et y revenir plus tard. La pochette est un peu criarde. Des beats pouraves aux sonorités les plus savantes, on ne s’interdit rien. Enfants des nineties, nos teufeurs s’enivrent sur des rythmes graves. Le dj set vrombit dans un décor de pacotilles qui prolonge encore l’adolescence. Les folklores sont considérés. Les featurings pleuvent. Danser pour danser. Shebam. Pow. Blop. Wizz.

Ils sont une meute. Cet instinct qui dès le départ les a réunit, trouve aujourd’hui des résonances plus stratégiques. Moins obligés qu’une famille, nos compères forment un clan qui rôde dans les fêtes, qui sévit dans les ateliers, qui paradent quand il le faut. Ces héros ont des pouvoirs qu’ils veulent complémentaires. Leur gang est connu des services. Jusque-là deux avatars du monstre qu’ils constituent ont été répertoriés, sur les abords reconvertis d’un fleuve puis la périphérie orientale d’une métropole. Qui sait combien de fois il surgira.

Ils sont quatre.

Ils sont.


Ce texte a été composé pour Octave Rimbert-Rivière, Pablo Réol, Gaëlle Choisne et David Posth-Kohler dans le cadre de leur publication édité par Rotolux en 2016.