Portrait de Sylvie Auvray

Sylvie Auvray change avec constance. Elle a l’impression de sauter du cochon à l’âne, tout le temps. Le coq, ce sera pour plus tard. Personne ne pourrait la suivre. Au début, ça l’amusait beaucoup. Aujourd’hui, un peu moins mais elle ne peut pas faire autrement. Tout ce qu’elle peut dire, c’est que vraiment, là, elle s’éclate à l’atelier. Bon, c’est tout du plâtre. C’est pénible à travailler. C’est de la poudre, mélangée avec un peu de pigment pour que ce soit plus blanc, versée à la surface d’un bol d’eau, en patientant que ça absorbe. Il faut bien touiller, sans grumeaux, pour couler la mixture sur la filasse et l’étaler au couteau, attendre que ça sèche, que l’humidité à l’intérieur s’évapore. Un peu stuc, peut-être staff, ça s’approche surtout des enduits sur les murs.

Sylvie Auvray a toujours mis des plombes à préparer ses toiles avec de la colle de peau de lapin. C’était presque plus important que le dessin tracé. Là, elle adore peindre sur ces surfaces de gypse, ou juste mettre une trace de crayon. Rien de plus beau qu’un coup de graphite sur du plâtre. Quand on y passe le pinceau, ça boit, ça avale, et ça fait ressortir les couleurs, tous les détails du trait. C’est vraiment kiffant. Elle aime aussi que ce ne soit pas du papier, que même plat, ce soit déjà un objet. Elle adore ce matériau hyper fragile, qui ne sert d’habitude qu’aux esquisses, au toc ou au pastiche. Paradoxalement en fonderie, c’est le tirage qui duplique le brouillon, le doublon qui devient notoire. Du moulage antique au coulage du bronze, on se perd entre copie et original, exact et véridique.

Sylvie Auvray aime bien quand c’est fait très vite, car on a l’impression que ça vient pas de soi. Tout ce qui est délicat, elle aime pas. Le plâtre, c’est pas l’ami de la terre. Les deux ensemble, ça va éclater pendant la cuisson. Mais le plâtre, c’est aussi le meilleur ami de la terre parce que c’est lui qui lui donne forme en absorbant l’eau dans les moules. On se demande toujours si les potiers aiment le four parce qu’il pensent que c’est quelqu’un d’autre qui décide à la fin. Le feu, il s’en fout de la responsabilité. Alors ça enlève une grosse charge. Cette fois, c’est un peu flippant parce que justement, il n’y a aucune céramique. L’artiste est pleinement responsable, mais c’est ok parce qu’elle s’amuse comme une petite fille, une petite folle.

Sylvie Auvray se sent faussaire. Enfant, elle faisait de faux portefeuilles avec de fausses cartes d’identité. Elle s’en rappelle très bien. En ce moment, elle fait la même chose. Elle fait des faux, des faux Sylvie Auvray, pour mieux taquiner sa légitimité dans le monde de l’art. Y a vraiment qu’elle, pour se falsifier. Elle fait des peintures qui sont pas pour de vrai, des sculptures qui font semblant, des œuvres qui ne sont pas sûres d’en être. S’il faut être honnête c’est toujours pareil. Toutes sont véritables. Elle se demande d’ailleurs perpétuellement pourquoi faire tant de masques. Ça couvre ce qu’il y a dessous. Et sa cave est bourrée de faux vrais qu’elle n’a jamais montré. Mais comme elle adore faire des choses, elle en fait de nouvelles, qui n’y sont pas encore.

Sylvie Auvray ne comprend pas pourquoi le plupart des romans noirs français se passent dans le treizième arrondissement, c’est-à-dire là où elle a grandi. En vraie parisienne, elle a toujours confondu Bastille et République, deux grandes places qui tournent. Le seul endroit qui bouge pas c’est Quai de la gare, cette station de métro au-dessus de l’eau sur ses grandes pattes en ferraille. Elle ne changera jamais. Elle demeure par son authenticité. L’artiste adore les petits trucs, petits papiers, petits machins par terre dans la rue. Et ces volumes solides qu’elle fabrique, c’est pour mettre en valeur des tissus. Au début, elle utilisait de la toile de jute qui armait la matière, mais maintenant, elle triche grave. Les textiles tiennent plus rien du tout.

Sylvie Auvray est nulle en couture. Elle adore les imprimés. Les premiers coupons qu’elle travaillait venaient du Japon. Ils sonnent pas forcément justes. Ils se ressemblent trop. Alors elle en a pris des glanés au fur et à mesure des années. Ou des délaissés. Elle en a des cartons pleins. Elle déteste les élèves des beaux-arts qui utilisent les vieux draps pour peindre. Elle aimerait bien faire des coussins aussi, pour y poser des objets en plâtre, mélangés avec des bouts de terre cuite. Mais c’est pas encore d’actualité. Pour l’instant, ce sont des échantillons et des brouillons dans du magma. D’ailleurs sa prochaine exposition n’a pas encore de titre. Elle a entendu une chanson hier soir, et ça lui a fait penser à « Something in My Soup » ou quelque chose comme ça

→ Commandé à l’occasion de l’exposition personnelle « Strange Things In My Soup » du 14 février au 21 mars 2025 chez Martina Simeti à Milan, Italie www.martinasimeti.com

Moly-Sabata au cœur du territoire

Depuis bientôt un siècle, Moly-Sabata permet de produire ce qui ne pourrait se faire ailleurs. Par ses moyens techniques, financiers et humains, l’endroit offre un contexte unique ancré dans une village accordant une place à l’artiste, au même titre que le boulanger ou l’institutrice. Entre labeur et contemplation, au bord du Rhône.

C’est à Sablons (38) au carrefour de cinq départements, qu’Albert Gleizes et Juliette Roche décidèrent d’implanter dès 1927 un « couvent laïc où pourraient se réfugier les dégoûtés de ce système moribond ». Parmi les figures pionnières, l’australienne Anne Dangar (1885-1951) y a durablement ancré la pratique de la céramique. Aujourd’hui sous la direction de l’artiste Pierre David, ce havre continue d’offrir un safe space propice à la production. Propriété de la Fondation Albert Gleizes reconnue d’utilité publique, Moly-Sabata est subventionnée par toutes les collectivités de son territoire pour son fonctionnement. À sa charge d’innover pour financer l’accueil d’une trentaine d’artistes par an grâce à du mécénat d’entreprises et de particuliers, à des partenariats de coproduction, à de collaborations avec ambassades et instituts culturels motivant la mobilité, et à d’autres dispositifs encore. Ainsi se perpétue la mission d’hospitalité voulue par le couple visionnaire.

Avant
Depuis ses origines, le programme se construit sur invitation, soit directement par Moly-Sabata, soit par ses partenaires principalement composés de lieux de diffusion en Auvergne-Rhône-Alpes. La résidence se place ainsi au cœur de réseau assurant une pluralité de regards. Si l’émergence est bien représentée, il n’existe aucune limite d’âge. Un tiers environ des artistes viennent de l’étranger. Au sein du domaine des arts visuels, on peut s’y essayer à la terre, perfectionner sa technique ou déployer sa pratique déjà établie tout en bénéficiant à tout stade de la complicité d’artisans du voisinage (Jean-Jacques Dubernard, Jean-Jacques Gentil, Estelle Richard). Quoiqu’il en soit, c’est à la résidence d’accompagner l’artiste en construisant ensemble le cadre propre à ses intentions.

Pendant
La structure est identifiée pour l’implication de son équipe aux expertises complémentaires. Elle dispose de trois ateliers-logements de 50 à 110m² attribués pour une période variable relative à chaque besoin, parfois par ricochets. De nombreux espaces complémentaires peuvent s’adjoindre en tant qu’espace de travail tel qu’un atelier de céramique équipé d’un four électrique de 270 litres cinq faces chauffantes, d’un tour shimpo et d’un séchoir, ainsi qu’un autre petit four de 80 litres et deux à bois. Les budgets de production dépendent des initiatives, sachant que les honoraires respectent une base de 1.000 € /mois. Aucune animation publique n’est sollicitée, Moly-Sabata développant indépendamment d’ambitieuses actions pédagogiques (Marie Ducaté).

Après
La moitié environ des artistes en résidence à Moly-Sabata exposent ailleurs, chez les partenaires de coproduction (Hélène Bertin au Creux de l’Enfer, Damien Fragnon à l’EAC Les Roches, Julia Huteau à la Galerie Tator, Lucille Uhlrich à La BF15, Salvatore Arancio au Château-Musée de Tournon). Sur site chaque automne, les grandes expositions annuelles associent des productions spécifiques (Octave Rimbert-Rivière, Caroline Achaintre, Étienne Mauroy, Sylvie Auvray, Anna Hulačová, Héloïse Bariol) à des prêts prestigieux (Lucien Petit, Jacqueline Lerat, Étienne Noël). Il s’agit davantage de rebondir que de récapituler. Mais tout ne s’arrête pas une fois l’atelier quitté, et la familiarité se cultive à travers un suivi de la Moly family au long terme. Sans exiger de contrepartie, le Fonds Moly-Sabata s’augmente au fil des rencontres de dons, parfois de dépôts, exceptionnellement d’acquisitions, en ayant pour socle un ensemble important de poteries cubistes, de mobilier et d’ouvrages hérités du couple fondateur. Activée au quotidien au sein de la maison et son parc, cette mémoire par l’objet compose le décor d’une communauté bien vivace qui en 2027 célébrera son centenaire.

Publié dans la Revue de la Céramique et du Verre 250 Mai – Juin 2023

Aux foyers

Une exposition-vente de céramique utilitaire avec Victor Alarçon, Sylvie Auvray, Héloïse Bariol, Bernard | Nadia Agnolet & Vanessa Dziuba, Pauline Bonnet, Léa Brodiez, Ève Chabanon, Aguilberte Dalban, Anne Dangar, Jean-Jacques Dubernard, Clément Garcia, Marianne Marić, Nitsa Meletopoulos, Flora Moscovici, Étienne Noël et Octave Rimbert-Rivière
du 19 septembre au 1er novembre 2020
à Moly-Sabata à Sablons

« Aux foyers » conjugue le plaisir simple de se retrouver autour du feu, au soutien matériel de notre communauté. Les artistes invité·e·s à produire, cuire et vendre, perçoivent l’intégralité des recettes de ce format inédit. Notre événement annuel s’articule autour de l’utilisation des trois fours à demeure, allumés selon un calendrier de cuissons publiques. L’initiative réveille les habitudes du village à acheter sa vaisselle à Moly-Sabata du temps d’Anne Dangar (1885-1951), dont le four historique sera remis en service après plus de trois décennies de sommeil. Faisons rayonner nos ressources en les partageant.

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