50 ans, 50 artistes

Il y a un demi-siècle, naissait l’Association Céramique La Borne. Ce groupement fédère aujourd’hui plus de soixante-dix membres, de treize nationalités différentes, installé·e·s dans un rayon de trente-cinq kilomètres sur le territoire mythique de la poterie bornoise. Cette exposition anniversaire en célèbre la concorde, tout en offrant un panorama des amitiés liées à travers le monde de la terre cuite depuis 1971. L’initiative s’inscrit dans la saison « 1971-2021 Passion Céramique » déployée de juin à novembre 2021, et notamment ancrée par le lancement du nouveau site internet http://www.aclb50ans.com. Numérologie oblige, c’est une sélection d’une cinquantaine de personnalités choisies parmi les huit cents ayant exposé jusque-là, qui sera donnée à voir au rythme d’une pièce par céramiste. L’ensemble voisinera la permanence d’œuvres assurée par les adhérent·e·s, témoignant d’une diversité cosmopolite articulée autour de la traditionnelle cuisson au bois, à l’image des productions de la japonaise Machiko Hagiwara ou de l’espagnol Pep Gomez. L’habitude d’exposer dans le hameau, en plus d’y créer, remonte à 1962 avec une toute première présentation organisée dans une ancienne forge par les sculpteurs Pierre Mestre et André Rozay. Le grand symposium de 1977 fera également date. D’un projet à l’autre, motivée par un socle associatif persistant, se construit l’histoire de la plus ancienne galerie céramique de France.

Du 3 juillet au 31 août 2021, Centre Céramique Contemporaine La Borne, 25 Grand’ Route, La Borne (18). Tél. : 02 48 26 96 21 http://www.laborne.org

→ Publié dans la Revue de la Céramique et du Verre #239 Juilet – Août 2021

Victor Levai – Herbier alchimique

Chérissant se perdre dans les lignes des feuilles, l’artiste s’est élaboré un recueil d’environ deux cent cinquante espèces ramassées à gauche à droite, dans des jardins, des forêts ou sur des aires d’autoroute. Toutes sont sélectionnées pour leur qualités esthétiques, sans étiquette, nourrissant une véritable fascination pour l’éventail formel du règne végétal. Ce regard simple et sensible, Victor Levai le restitue en façonnant sa propre flore, immortalisée par la terre cuite. Qu’elles soient en faïence, en grès ou en porcelaine, ces ramifications passent au four électrique, selon des cuissons aux programmes toujours renouvelés. Leurs surfaces se parent sans automatisme d’émaux, d’oxydes, de couvertes et d’engobes, prêts à l’emploi ou faits-maison, notamment à partir de Glazy.org, une banque de recettes participative. La dimension encyclopédique de cette toute première exposition personnelle est intensifiée par une publication, signée par les graphistes Zoé Quentel & Alyssia Lou. Cet index commentera les œuvres en présence, tout en les rattachant à une constellation de références, en en faisant un objet autonome. Pour l’heure, la monographie occupera les 200 m² de l’ancienne ferme normande, déplacée en lisière de Rouen et consacrée aux arts visuels depuis 1999. L’invitation est une belle opportunité pour l’artiste d’articuler une vision globale sur sa production, en déployant dans l’espace une envoûtante fantaisie botanique.

Du 8 juin au 31 juillet 2021, Maison des arts de Grand Quevilly, Allée des Arcades, Grand Quevilly (76). Tél. : 02 32 11 09 78 https://maisondesarts-gq.fr

→ Publié dans la Revue de la Céramique et du Verre #239 Juilet – Août 2021

Terres d’abstraction

Page après page, défile un panorama de la céramique non-figurative répertoriant une centaine d’objets actuellement présentés au Metropolitan Museum of Art. L’institution expose une exceptionnelle donation qui vient enrichir son département d’Arts Décoratifs. Et en voici le catalogue. Robert Ellison, collectionneur d’origine texane, n’en est pas à son premier geste philanthropique, ayant déjà par le passé remis au musée des pièces modernes et contemporaines, par centaines. C’est peu de temps après son arrivée à New York en 1962, qu’il réalise sa toute première acquisition, une assiette. De cette vaisselle, il formera son goût pour la terre cuite en fréquentant brocantes et enchères durant plus d’un demi-siècle. Bouleversée par le travail de George Ohr, sa vision s’attache à la plasticité de l’argile, et se passionne pour ses dimensions picturales autant que sculpturales telle que l’expriment Lynda Benglis, Anne Marie Laureys, Ken Price, Aneta Regel, Peter Voulkos ou Betty Woodman, parmi la cinquantaine de céramistes réuni·e·s dans ce livre. Celui-ci est chapitré en plusieurs rubriques formelles, regroupant les trésors par analogie selon leurs contours organiques. Les propres mots du bienfaiteur, l’introduction par la commissaire Adrienne Spinozzi ainsi que des contributions de Glenn Adamson et d’Elizabeth Essner permettent de saisir l’expertise intuitive de Robert Ellison en la matière, et la grandeur de son héritage.

Shapes from Out of Nowhere: Ceramics from the Robert A. Ellison Jr. Collection, éditions August, 272 p., 70 €

→ Publié dans la Revue de la Céramique et du Verre #239 Juilet – Août 2021

Morgane Paubert – Les vases bâtons

Fabriquée au bord de la Méditerranée, cette quinzaine de délicats tuyaux se dresse en soliflores resplendissants. Leur verticalité accompagne les tiges qu’on y glisse, évoquant certains spécimens d’éponges sous-marines ou de coraux précieux. Si leur modèle rappelle plus trivialement une portion de plomberie, c’est bien un simple emballage de carton qui en est à l’origine. Morgane Paubert nous livre aujourd’hui quelques indices sur la réalisation de ces contenants à la sensualité bien érigée.

De l’utilitaire après l’école
Née à Neuilly-sur-Seine en 1993, la céramiste s’est forgée un apprentissage solide. Elle commence à toucher la terre à Reims, en parallèle de ses études à l’École Supérieure d’Art et de Design, avant d’intégrer en 2015 l’option Art-Céramique de l’École Supérieure d’Art des Pyrénées à Tarbes. L’atelier est réputé pour ses nombreux équipements, et notamment de grands fours, octroyant à Morgane Paubert un cadre confortable afin de déployer ses intuitions, et d’expérimenter sans limite. Le contexte pédagogique l’autorise également à effectuer en 2016 un stage auprès d’Elsa Sahal à Paris. Ces années auront bénéficié de la bienveillance de Marjorie Thébault, professeure qui accompagna l’épanouissement de l’artiste, puis l’invita une fois diplômée, à l’assister lors d’un workshop au Campus Caribéen des Arts de Fort-de-France. En 2019, Morgane Paubert part au Mexique pour travailler auprès de Pedro Saviñon, qui la conforta quant à la compatibilité entre sculpture et usage. Par l’intermédiaire d’une connaissance commune à Valle de Bravo où est installé le maître dont la double pratique est ancré dans la tradition mexicaine des fresques, elle a pu se familiariser avec la réalisation d’immenses commandes murales à partir de plaques d’argile creusée, autant qu’avec l’exécution de vaisselle. À son retour, elle s’installe dans un espace collectif à Sète. « J’ai décidé de commencer des formes utilitaires à partir de moulage d’objets dans ma cuisine ou à l’atelier. »

Jusqu’à épuisement
Il s’agit désormais de produire des objets utiles tout en exploitant les techniques employées dans ses œuvres. « À l’atelier, ces pièces utilitaires sont à coté des sculptures et des dessins. Tout se mêle ». Morgane Paubert développe ainsi la forme du tube à partir d’une de ses installations intitulée Instables, datant de 2018. « La porcelaine est préparée, tamisée afin de la rendre bien lisse. Je coule dans le moule la quantité nécessaire puis laisse poser afin de permettre au plâtre d’absorber l’humidité et de créer une paroi dont l’épaisseur varie selon le temps de pose. Je reste toujours à coté, et observe jusqu’à avoir l’épaisseur souhaitée. Je retourne le moule doucement et évacue le surplus de matière. Une fois qu’il n’y a plus de matière liquide, on attend que la pièce se détache des bords en séchant, puis on ouvre délicatement et la retire. » Pour ses vases, le protocole du coulage reste identique, en diminuant leur échelle, avec des jeux sur la finesse des parois afin de favoriser les déformations à la cuisson, ainsi que divers artifices obtenus avec des colorants de masse mélangés à des couvertes mates ou brillantes. Le tout est cuit à 1280° en électrique. Différents effets de gouttes et d’ajouts de fragments rehaussent encore les surfaces, selon des gestes guidés par les rebuts qu’elle a sous la main. Ne disposant pas encore de son propre four, Morgane Paubert doit transporter sa production crue à travers quelques rues jusque chez Alain Poterie, ce qui engendre tout de même de la casse. L’artiste relativise les déboires en envisageant ses débris comme un matériau à recycler. Autant dire que ses séries sont très limitées. D’ailleurs, le moule de cet ensemble titré « Série N°1 » est aujourd’hui brisé, clôturant définitivement leur lignée, et ouvrant la voie au façonnage de la suite.

→ Publié dans la Revue de la Céramique et du Verre #238 Mai – Juin 2021

Marion Verboom – Peptapon

Ancienne chapelle romane du XIIe siècle dominée par le bois, la pierre et le verre, ce centre d’art consiste en un impressionnant volume de 300 m² sur 15 m de haut, attribué selon une programmation surtout faite de solos. Son directeur Bertrand Godot s’engage dans des productions ambitieuses et spécifiques, marquant un tournant dans la carrière des artistes grâce à l’ampleur de cartes blanches encore amplifiées par de conséquentes publications. Sa formation d’ébéniste d’art influence peut-être l’intérêt qu’il porte aux façonnages, et c’est à Marion Verboom qu’il confie la dernière actualité du lieu avant fermeture pour des travaux de réfection de plusieurs années. L’artiste, identifiée pour la vigueur et la gourmandise de sa pratique sculpturale, profite de cette invitation pour expérimenter la pâte de verre qu’elle triture au Cerfav en Lorraine, le Centre européen de recherches et de formation aux arts verriers. Les fragments qu’elle développe viendront ponctuer des bases en céramique, traitées en grès blanc chamotté avec des émaux industriels ou préparées par elle-même, souvent des basses températures. Et au sein de tout ce qu’elle nous concocte, Marion Verboom évoque également un engobe floqué, appliqué sur une grande structure osseuse. Exclusivement composée d’œuvres nouvelles, cette monographie annonce une diversité d’échelles, jouant sur les effets du colossal et du précieux. Son appétit pour le syncrétisme trouvera assurément en ce sanctuaire, un écrin inédit pour rayonner.

Du 29 mai au 29 août 2021, Chapelle du Genêteil, rue du Général Lemonnier Château-Gontier-sur-Mayenne (53). Tél. : 02 43 07 88 96 http://www.le-carre.org

→ Publié dans la Revue de la Céramique et du Verre #238 Mai – Juin 2021

Chronique Flora Moscovici chez Gilles Drouault à Paris

Flora Moscovici couche ici la flamboyance de la voûte céleste, écorchée à l’aurore, ou peut-être au crépuscule. Trois assises trônent, couvertes de cette étoffe qui confronte le médium de la peinture à la question de sa forme dans l’espace. La toile libre en tant que surface à draper, est modelée avec sensualité.

Extrait de la chronique Curiosité – 2021 semaine 52 – Églogue publiée le 27 décembre 2021

Début d’hiver

une exposition avec de nouvelles productions de Xolo Cuintle et des peintures de Peter Marcasiano
du 1er décembre 2021 au 5 février 2022
sur une invitation de Thomas Havet
à Double Séjour c/o Poush à Clichy

Un silence s’installe. Tout se fige dans une lumière douce. Des lueurs s’éternisent, qu’elles émanent de toiles muettes, ou stagnent à la surface d’un modelé pétrifié. Une même grisaille se perpétue, diluée en un jus de cerise, de mûre, ou autre baie indélébile, affirmée en une texture cendrée. Une relative équivalence existe entre tout ce qui se pose, et tout ce qui a été posé. Ainsi, deux entités se rencontrent. Nous savons très peu de choses d’elles, et elles ont tout fait pour. La reconnaissance emprunte ici de fascinantes déviations. Peter Marcasiano (1921-1984) a obstinément peint, en toute confidentialité. Des exceptions contredisent le secret de son travail, avec la seule exposition de son vivant en 1959 à la Galerie Welz à Salzburg, puis une réapparition en 2018 à Paris. Xolo Cuintle développe une production à quatre mains, estompant deux personnalités en une seule signature. Sans forcément cacher qui fait quoi, des objets semblent s’extraire d’un magma sans propriétaire. Leur liberté est crue. Sans s’infliger l’obscénité d’un printemps qui fait tout sortir, ces artistes nous partagent les joies d’un temps frôlant l’hibernation, de ce moment juste avant, juste après, férocement coi. Tout est indéniablement gorgé de sucs en perspective, qui nous mèneront au solstice.

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Double Séjour - Début d_hiver-9678 - HD copieDS_CATALOGUE DEBUT D_HIVER-15Double Séjour - Début d_hiver-9728-V2 - HDDouble Séjour - Début d_hiver-9669 - HD copieDouble Séjour - Début d_hiver-9502 - HDDouble Séjour - Début d_hiver-9720-V2 - HD1980 (circa) Bouquet de romarin avec une grenade, Huile sur toile 46 x 38 cmDouble Séjour - Début d_hiver-9771 - HDDouble Séjour - Début d_hiver-9699-V2 - HD

Double Séjour - Début d_hiver-9635-V2 - HDDouble Séjour - Début d_hiver-9839 - HDDouble Séjour - Début d_hiver-9791 - HDDouble Séjour - Début d_hiver-9424 - HD1980 (circa) Grappe de raisin, huile et fusain sur toile 46 x 38 cmDouble Séjour - Début d_hiver-9656 - HDDouble Séjour - Début d_hiver-9816 - HD
Double Séjour - Début d_hiver-9829 - HD

crédit photographique Romain Darnaud

Faire essaim

une exposition avec de nouvelles productions d’Antoine Dochniak et Anna Hulačová, ainsi que des prêts de céramiques de Maurice Chaudière, Claudine Monchaussé et Albert Vallet, de bois de Roland Cognet, de peintures de Jean Messagier, de tapisseries de Jacques & Bilou Plasse Le Caisne, et de sculptures de Marion Verboom
en présence d’œuvres pérennes du Fonds Moly-Sabata
du 18 septembre au 31 octobre 2021
à Moly-Sabata à Sablons

Moly-Sabata a été pensée dès ses débuts comme une communauté qui travaille. Chaque individu y fabrique, et forme avec ses pairs un groupe défini par ce qu’il façonne. Initialement, la coopérative voulue par Albert Gleizes & Juliette Roche, s’extrait des circuits installés pour s’établir ailleurs, et fonder une structure de production inédite. L’image de la ruche traverse toute l’Histoire des avant-gardes. Cet élan pionnier instaure la dynamique toujours vivace d’une collectivité mue par son désir de confection. La nouvelle exposition à Moly-Sabata manifeste ce mouvement commun de réalisation propre. Que l’on tisse ou que l’on érige, chaque activité contribue à l’édification d’une société horizontale, où chacun trouve sa place, en faisant.

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Jordan Madlon

Jordan Madlon accroche. Du mur, ses œuvres souvent sortent, toujours s’ancrent. Une quête d’autonomie motive sa production, calibrant toute pièce afin d’obtenir des épaisseurs suspectes, trop fines ou trop importantes pour de la peinture, sinon pas assez pour de la sculpture. Les standards sont chatouillés. Alors l’artiste arrime, suspend, heurte, immobilise, retient, saisit. Il confie avoir du mal à trouver une image qui vaille d’être représentée. Il fabrique donc des objets. Et les intitule avec panache. Il a un mot pour tout. Son lexique est plastique autant que verbal. Signe. Ça part de notes, de papiers volants à l’atelier. Puis souvent, une forme prend du volume. Il y a aussi des chutes qui s’émancipent. La liberté importe. Un tableau se trouve en réserve dans un autre. Sans que l’on n’identifie clairement ce qui pousse le premier à découler du second, si ce n’est la date à laquelle il a été réalisé ou montré. Cette chronologie, cette économie, voire cette écologie, donnent une certaine saveur à la part anecdotique que pourraient prendre ses motifs. Et nous ne parlons pas là que de recyclage. Une inventivité est déployée pour que techniquement, les choses tiennent, s’approchant parfois de la console, du porte-manteau. Alors qu’une toile tendue sur châssis rectangulaire répète une astuce dont le fonctionnement est éprouvé, avec bonheur, depuis des siècles, l’artiste cherche à renouveler la validité d’autres supports. Conjuguer le verbe « seoir » fait partie de ces joies nourrissantes qui distingue la pratique de Jordan Madlon.

« Je ne suis pas très bonbon sucré. »

Publié dans la catalogue du 65e Salon de Montrouge