Odyssée à deux

Avec son titre manifeste, l’ouvrage annonce d’emblée la permanence de la terre cuite que Matthew Lutz-Kinoy et Natsuko Uchino immortalisent à leur tour, réveillant une étymologie antique. C’est ici toute une généalogie de la Méditerranée qui sert de cadre à un projet d’envergure, initié il y a plus d’une décennie. Keramikos compile ainsi trois cents poteries peintes lors d’une de leurs étapes exploratoires, cette fois au sein de Cerámica Los Arrayanes, une fabrique familiale située dans le Sud de l’Espagne. Ce nouvel opus a permis au duo de se plonger dans la tradition andalouse Fajalauza, en embrassant les potentiels techniques et décoratifs de cette faïence émaillée typique, obtenue par cuisson en oxydation. Systématiquement documenté par dessus et dessous, leur service fait de plats, d’assiettes et de bols, apparaît sur le papier sous la forme d’une immense constellation qui se déplie au fil des pages à travers six cents photos. Quelques cruches détourées viennent bousculer la cartographie céleste que dessinent tous ces disques au sein d’une mise en page enjouée, rythmée par quelques citations ou anecdotes. On y frôle de nombreuses références, sorte de compost culturel d’après les mots des auteurs qui cultivent leurs connaissances de façon particulièrement organique. Cette porosité cosmopolite évoque également les grands banquets de la convivialité pré-covid, durant lesquels toute une communauté s’attablait autour de la fameuse vaisselle des deux artistes. Eux se rencontrent en 2002 pendant leurs études à The Cooper Union à New York. En 2010, alors que Matthew Lutz-Kinoy est en résidence à la Rijksakademie connue pour son atelier de terre dirigé par Pieter Kemink, il se souvient que Natsuko Uchino s’était déjà essayée à la matière à la Greenwich House où enseignait jadis Peter Voulkos, et l’invite pour ensemble perfectionner leurs compétences. De là naîtra une amitié florissante, toujours vigoureuse dix ans plus tard comme en atteste cette publication.

Keramikos: Ceramic projects by Matthew Lutz-Kinoy and Natsuko Uchino de Nicolas Trembley, Verlag der Buchhandlung Walther und Franz König, 192 p., 30 €.

→ Publié dans la Revue de la Céramique et du Verre #237 Mars – Avril 2021

La joie indélébile d’Hélène Bertin

Elle a rencontré la terre chemin faisant. Et chacun de ses projets découle des hospitalités offertes depuis. Connue pour s’occuper des autres, Hélène Bertin déploie aujourd’hui une vaste monographie à son image, nous ouvrant les bras. L’exposition tresse les complicités avec jubilation, associant artisans, résidences d’artistes, entreprises et institutions, en coproduction avec Aware qui lui a décerné son prix éponyme en 2019. La céramique occupe une place privilégiée dans cette épopée archaïque en trois phases, résonnant avec les âges de la vie. « Le Jardin juvénile » éveille l’espièglerie dans de grands bacs peuplés de bestioles sympathiques. Une faïence rousse a été passée à la boudineuse ou travaillée avec le potier Jean-Jacques Dubernard, cuite à 980° puis laissée nue sur des plages de sables. Un nuage de cerfs-volants de papier coiffe l’ensemble. À l’étage dans « Le Jardin des paniers », une nuée de pots en grès engobé cuit au bois à 1300°, vient se lover sous un majestueux chapiteau fait de bouquets de céréales. Cette vaisselle rustique a été façonné en compagnie de Jacques Laroussinie. Et « Le Jardin des voix » se murmure dans une cavité rocheuse humide, évoquant les Fontaines Pétrifiantes sollicitées pour sa fabrication. Des phylactères d’argile s’y retrouvent médusés. Augmenté d’un espace d’accueil pérenne à l’entrée du centre d’art ainsi que d’une publication, l’événement se distingue par sa générosité superstitieuse, de cette gaîté que l’artiste prodigue autant qu’elle lui est procurée. Donnant, donnant.

Cahin-Caha, jusqu’au 30 avril 2021, Le Creux de l’enfer, 85, avenue Joseph Claussat, Thiers (63).Tél. : 04 73 80 26 56 http://www.creuxdelenfer.fr

→ Publié dans la Revue de la Céramique et du Verre #237 Mars – Avril 2021

Caroline Achaintre

Caroline Achaintre envisage avec tout ce qui lui passe par les mains, la possibilité d’une tronche. Ses doigts avec impatience et détermination, tâtent une vraisemblance. Toute gueule résulte pour elle d’un trou, s’identifiant par au moins un orifice qui nous fixe.

Bouche-à-bouche

Caroline Achaintre insuffle ce frétillement nécessaire à la vie, se glissant en une plaque de terre, une feuille de papier ou quelques brins de laine qui frémissent encore. Dans une certaine équivalence des médiums, un frisson de vigueur parcourt tout ce qu’elle affronte.

Vis-à-vis

Caroline Achaintre décuple depuis des décennies une plèbe de créatures qui nous reflètent toutes et tous que nous sommes, chacun et chacune, nous, vous, et les autres, progressivement. Elle tend un miroir qu’il faut savoir, quitte à n’y voir personne, azimuter.

Nez-à-nez

Caroline Achaintre ne prend aucun détour. Sa dextérité consacre l’immédiateté, et ses œuvres en gardent l’empreinte vivace. Une touche de brutalité doit d’ailleurs persister. Alors sa figuration nous aborde avec frontalité, sans politesse, ni témoin, ni torticolis.

Dos-à-dos

Caroline Achaintre sait aussi se contredire sans chercher à se justifier. Ça s’appelle la liberté. L’endroit peut paraître l’envers, et vice-versa. L’ambivalence, la réversibilité, rôdent et nous effleurent. Ses surfaces sont touchantes. Chez elle, le physique compte.

Corps-à-corps

Caroline Achaintre pétrit ainsi le monde matériel des apparences. Et notre présent rendez-vous éveille l’inventivité de ces objets frivoles conçus exclusivement pour deux, canapé sophistiqué ou service à thé voués à la conversation, la confidence voire l’indiscrétion.

Face-à-face

Caroline Achaintre avec cette deuxième exposition personnelle à la Galerie Art:Concept, nous invite à faire front. À travers une disposition murale réunissant principalement bas-reliefs et dessins en conciliabule, elle opère pour que persiste la rencontre.

Entre quatre yeux

→ Commandé par la galerie pour l’exposition personnelle « Tête-à-tête » de Caroline Achaintre du 5 mars au 7 mai 2021 chez Art : Concept (Paris)

unnamed↑ Caroline Achaintre, Yeti, laine tuftée, 2021 | Courtoisie de l’artiste et Art : Concept (Paris)

Chloé Devanne Langlais

Chloé Devanne Langlais sculpte pareillement la matière, que celle-ci soit électronique ou tangible. Ainsi elle tranche une séquence vidéo comme elle fend la mousse expansive, façonnant les substances par cuts sans transition, en taille directe. Par l’intermédiaire d’un logiciel de montage de son cru, elle expérimente en ce moment les possibles interactions entre œuvres palpables et visions numériques. Le jeu avec ces bornes contrastées lui permet de multiplier les strates, et de les traverser en diagonale pour mieux régaler des fictions à l’infini. Le pixel prend de l’épaisseur. Cette histoire de reliefs trouve aujourd’hui un écrin opportun pour se déployer, à Flaine, la station mythique ayant imposé sa brutalité sophistiquée en plein alpage. L’érosion et l’érection, le calcaire et le béton, la réserve et la saillie, ont modelé cet endroit unique où règne le minéral. Et que l’on écoute la légende séculaire d’un géant qui se serait reposé là en creusant de son poids la montagne, ou l’audace d’après-guerre fédérant les signatures prestigieuses au service d’un humanisme sportif, tout concorde au récit du gigantisme redessinant la géométrie du massif. L’artiste s’y glisse à son tour, nichant sa sensibilité sur cet oreiller savoyard pourtant réputé inaccessible. Née puis instruite dans les Alpes, elle entretient une familiarité certaine avec ce paysage rocheux. C’est donc en terrain connu bien qu’extrême, avec un projet inédit intégralement conçu et produit sur place à l’occasion de la première résidence de sa carrière, qu’elle décide de frôler « L’horizon des événements », expression utilisée en astrophysique pour désigner les contours d’un trou noir au-delà desquels nous ne savons rien. La plupart des conjectures affluent cependant vers une distorsion voire une inversion du temps et de l’espace. Ce trouble spatio-temporel enveloppant la genèse de toute chose, Chloé Devanne Langlais l’invite au cœur du complexe architectural visionnaire. Le socle du Big Bang se retrouverait ici-même, en une explosion originelle. Bam.

→ Publié à l’occasion de l’exposition personnelle « L’horizon des événements » de Chloé Devanne Langlais au Centre d’art de Flaine

l_77-1601901890-lhorizondesevenements3↑ Chloé Devanne Langlais

Maximilien Pellet

Maximilien Pellet aiguise une géométrie de la surface. Non pas que le plat soit la seule dimension de sa production, mais ses œuvres par leur qualité de paroi, leur logique de pavement et leur lexique héraldique, affichent un appétit flagrant pour la planéité. Sa formation en image imprimée aux Arts Décoratifs de Paris, dont il sort diplômé en 2014, peut éclairer son aisance à composer des visions propres à la sérigraphie, à la gravure ou à l’édition. Il continue aujourd’hui à beaucoup dessiner, et toujours à penser par croquis, qui remplissent ses carnets. C’est ensuite par son engagement successif au sein de trois ateliers associatifs incluant la villa Belleville où il est actuellement basé, qu’il acquiert des compétences au contact de complices et de nouveaux équipements. La mutualisation des outils assure une autonomie de facture. De la sorte, il perfectionne sa technique de l’enduit, puis de la céramique. Ces savoir-faire lui permettent d’affirmer un vocabulaire au fort potentiel combinatoire. Tout semble faire puzzle. L’ensemble de son travail peut ainsi être lu selon le principe du tangram. Né d’un carreau de faïence qu’un empereur chinois aurait brisé, ce jeu est constitué de sept pièces élémentaires qui forment initialement un carré, mais dont la juxtaposition ouvre un panel infatigable de figures. D’un problème, résulte un éventail de solutions. Outre l’inventivité plastique qu’elle éveille, cette parabole insiste sur l’économie de moyens et la ruse en présence dans la pratique de Maximilien Pellet. Après de premières expositions personnelles à Paris en 2017 puis Orléans et Pantin en 2019, la Double V Gallery lui consacre en 2020 une importante visibilité. Dans le sud de la France, Maximilien Pellet s’était déjà distingué dans le cadre du festival Design Parade organisé par la villa Noailles à Toulon. On pouvait y admirer un sol, dont les pavés bancals invitaient davantage à la contemplation qu’à l’usage. L’émail flashe d’une brillance électrique. Le répertoire relève du hiéroglyphe. Et sa passion du décoratif embrasse ostensiblement les joies du mural, et tout ce qui s’y accroche.

→ Publié à l’occasion de la première exposition personnelle en foire de Maximilien Pellet par Double V Gallery (Marseille) à Art Rotterdam 2021

034_maximilien_pelletc2a9jeanchristophe_doublevgallery↑ Maximilien Pellet, Échiquier, 50 x 50 cm, céramique et bois, 2020 | Courtoisie de l’artiste et de Double V Gallery (Marseille), crédit photographique Jean-Christophe Lett

Lucien Petit

Lucien Petit est sculpteur. Son métier partage avec l’architecte l’ambition de construire, faisant sortir du sol des formes hospitalières. Les siennes se dressent sans répondre à aucun programme. Elles tiennent, empruntant parfois leurs contours à l’habitat, aussi rustique soit-il. Alors elles abritent un souffle. À chaque fois, une idée trouve refuge dans un volume, se loge à l’intérieur. Des statures bien bâties offrent l’asile. Temple, toute œuvre sert de réceptacle tangible pour contenir ce qui ne l’est pas. L’artiste fige une enveloppe pour mieux héberger le mouvant. Silhouettes austères et surfaces rugueuses affirment l’autorité de la stabilité, ancrée avec aplomb sur un plan dont elle conforte les perpendiculaires. Sur le promontoire de l’ostentation, des verticales paradent humblement, debout. Leur robustesse témoigne d’une nécessaire rigueur.

Lucien Petit est sculpteur. Son parcours témoigne d’une familiarité avec la céramique, dont il travaille le potentiel technique et plastique, autant qu’il en embrasse la philosophie. C’est bien-sûr le feu qui donnera toujours la dernière touche à ses pièces, que lui-même ne façonne pas forcément de ses mains seules. L’usage de gabarits permet d’obtenir des objets sans modeler directement la terre. Contrairement à l’utilisation du moule, une empreinte charnelle demeure. L’aspect manufacturé doit trouver sa juste mesure, pour maintenir l’état de la matière entre réflexion et spontanéité. Il faut s’autoriser à tâtonner, quitte à arrimer ses doutes. Formé à la porcelaine industrielle, l’artiste expérimenta diverses argiles selon le vaste éventail de leur traitement, pour aujourd’hui façonner principalement du grès dans son atelier installé dans les environs de La Borne, où il procède à des cuissons à bois. Depuis la motte malléable posée devant lui, jusqu’à la sortie du four, transpire une indéniable adresse.

Lucien Petit est sculpteur. Son vocabulaire réveille la modernité des maîtres du siècle passé. Une géométrie dicte le tracé de ses allures, nourries par la radicalité des avants-gardes autant que par la violence du brutalisme. Et à l’image de ces références récentes, il s’agit de creuser plus profond encore pour frôler les lignes irréductibles de cultures ancestrales. La solennité de ses figures résonne avec certains cultes séculaires, dont les rituels millimétrés imposent d’impeccables agencements. Un pareil cérémonial guide l’organisation de ses œuvres dans l’espace. Ainsi elles peuvent surgir par familles, qui paraissent bouger lorsque nous nous déplaçons autour d’elles, petites, moyennes et grandes semblant changer de taille selon le jeu de notre circulation. Cette stratégie cinétique dans l’ordonnancement des choses se doit d’être orchestrée avec fermeté.

Lucien Petit est sculpteur. Sa sensibilité s’est forgée au contact d’une lignée de personnalités, qu’elles aient orienté sa propre démarche ou bénéficié de son expertise, sans contradiction. Car c’est bien dans les deux sens que cela fonctionne, et la biographie de l’artiste nous fait percevoir l’éminence de la transmission des savoirs, par l’expérience. Il les reçoit. Il les donne. L’humanité partout est flagrante, incarnée dans des compagnonnages calibrés par le travail, parfois renforcés par l’amitié. Cheminant au fil des rencontres, les conversations se cultivent. Certaines seront indélébiles. Un intérêt pour le temps minéral, qui s’étale dans la durée hors de l’échelle personnelle, reste lisible jusque dans l’aspect de cette production aux textures convoquant les attentions de l’érosion. Parmi la plus immatérielle des forces en présence, la lumière caresse tout avec volupté.

Lucien Petit est sculpteur. Son élan exige à tout niveau des talents d’acrobate. S’aventurant entre le mécanique et le sensible, sa création atteint aujourd’hui un moment-clé. Cinq années de recherches signent déjà une étape, inscrite par l’installation de sa nouvelle fabrique à Boisbelle fin 2014. De bilans en perspectives, la période marque un pivot. L’artiste construira prochainement son propre four, lui permettant déjà d’envisager des pièces de plus grande taille. Des superlatifs s’annoncent. Une souplesse s’affirme. Des socles trônent. Le mouvement circule. Ses confidences évoquent défis et incertitudes, puissance et vulnérabilité. Toujours cette pondération, manifeste, à entretenir. Alors les humeurs balancent, harmonisant vides et pleins, consolidant l’équilibre primordial entre rectitude et sensualité.

→ Publié à l’occasion de l’exposition personnelle « Le geste sur pied » de Lucien Petit au Centre Céramique Contemporaine (La Borne)

Vincent Ferrané

Vincent habille. Il couvre ses modèles d’une enveloppe de lumière, dont ses images enregistrent la réflexion. C’est ainsi que chaque détail revient vers nous, sans hiérarchisation, frôlant les genres de la nature morte, du portrait voire du paysage, qu’il soit rideau de dentelle, caisse en plastique, chaîne métallique, portion de peau, emballage alimentaire, tube de dentifrice ou pli de satin. Tout est uniformément visible.

Vincent s’immisce par des flashs intrusifs, dans les recoins d’intérieurs aussi quelconques et spécifiques que puissent être une chambre à coucher ou une salle de bains. En huis clos, une chorégraphie du quotidien se reproduit. Il s’agit de se préparer pour sortir, de chez soi, de soi. Le corps demeure pour tout le monde un support. Le vêtement devient une expression, littéralement. Ça fait surface.

Vincent accorde une visibilité aux gestes ordinaires. Il donne à voir les coulisses de la silhouette, le vestiaire de stratégies entre dissimulation et révélation. Chaque sujet en maîtrise activement la signature, avec imagination et minutie. Sept prénoms affranchis de leur patronyme nous font visiter leur atelier, safe space de la fabrique du self. Il convient ici de rester infinitif, afin que chaque paragraphe puisse se conjuguer à sa propre personne.

Matthias joue au sein d’une vaste panoplie d’accessoires. Nous sommes l’après-midi. Jauger son humeur. Tourner en rond. Être un peu dans tous les sens. Perdre la moitié. Ne pas y avoir pensé à l’avance. Peindre entre temps. Ne pas aimer prévoir. Clore soi-même. Hésiter souvent jusqu’au dernier moment. Essayer d’avoir l’air innocent. Entrecouper de pauses. Papillonner. Et des autocollants recouvrent par essaims les placards de la cuisine.

Ava s’intéresse aux avant-gardes brésiliennes. Nous sommes en fin d’après-midi. Chercher de nouvelles choses. Ne pas mettre trop de maquillage. Avoir parfois beaucoup à faire, alors se vêtir normalement. Aborder différents aspects de sa féminité. Ne pas réussir à contrôler le regard des autres. Devoir se cacher dans des fringues plus larges. Et des photos d’identité, comble de la standardisation, tapissent les murs de l’appartement.

Leo se demande à qui vouloir ressembler aujourd’hui. Nous sommes le matin. Rêver beaucoup. Reprendre conscience. Se changer trois fois. Donner sa totale confiance sans même savoir si on peut faire ça. Répéter des scènes. Mettre ce sweat pour ne pas avoir à se poser de questions. Faire ressortir son torse. Ne pas pouvoir se permettre d’être vulnérable. Et des traces maculent sa glace d’appoint.

Raya travaille beaucoup en ce moment. Nous sommes en début de soirée. Se présenter au dehors. Se trouver facilement à l’aise. Se définir pour que les autres n’essaient pas d’imaginer plus que ce que nous leur montrons. Alimenter le cliché. Contredire la caricature. Se plaire. Développer son répertoire avec assurance. Tramer quelque chose. Ne pas s’oublier. Et les jouets voisinent les cachets et les cosmétiques.

Mathieu se dit juste à la fin, c’est beau. Nous sommes l’après-midi. S’observer. Se changer. Se détester. S’aimer. Rester un homme. S’apprêter. Se maquiller. Être grande pour une fille. Être assez soft dans la vie de tous les jours. Se coiffer. Célébrer la forme pronominale. Être très bien au naturel. S’accepter à cent pour cent. Se raser. Et les récipients s’accumulent devant le four.

Jackie fait tout pour ne pas avoir trop chaud. Nous sommes le matin. Avoir la tête dans le cul. Sentir la cuite de la veille. Héberger une amie. Éviter les auréoles. Mettre de la crème sur ses cicatrices. Aimer avoir les mains libres. Vouloir les épaules aux épaules. Ne pratiquement plus marcher. En essayer plusieurs pour voir. Ne pas se charger. Se parfumer. Se rendre compte qu’il pleut. Et un déodorant trône au bord du lavabo.

Maty suit l’ordre habituel. Nous sommes en milieu d’après-midi. S’apprêter. Ne plus essayer tant de tenues. Se mettre en valeur. Se préparer comme si. Se laisser guider parfois. Garder les mêmes mouvements. Regarder. Partager une confidentialité un peu mise en scène. Ne pas souvent dessiner sur son lit. Prendre plus de temps si c’est festif. Et un peigne patiente entre des boîtes, des cartes et des lunettes de soleil.

S’habiller n’est pas si simple que ça. Jour après jour, nous y parvenons.

→ Publié dans Every-day de Vincent Ferrané aux Éditions Libraryman (Anvers)

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Anne Dangar sanctuarisée. Renouveau de l’art sacré

Le musée du Hiéron consacre actuellement plusieurs salles à la présentation de trois ensembles qui viennent enrichir ses collections. Parallèlement à une acquisition d’œuvre contemporaine et à des tableaux XIXe fraîchement restaurés, figure un corpus de céramiques d’après-guerre qui comprend de nombreux objets liturgiques réalisés par Anne Dangar pour l’Abbaye de la Pierre-qui-Vire.

Une personnalité charismatique
Installée dès 1930 à Moly-Sabata au bord du Rhône, l’australienne Anne Dangar travaille la terre vernissée à la lumière des enseignements d’Albert Gleizes. Le peintre cubiste, alors cofondateur d’une nouvelle colonie d’artistes, répondit favorablement au télégramme adressé depuis Sydney par l’anglo-saxonne, afin de rejoindre l’aventure communautaire. L’endroit demeura son foyer jusqu’à la fin de sa vie. C’est là, au contact des potiers du territoire, qu’elle se familiarise avec la tradition séculaire de la glaise paysanne. La détermination de cette femme quittant tout pour sa foi aussi bien religieuse qu’artistique, lui permit de s’intégrer parmi les artisans locaux, qui l’acceptèrent pour sa ténacité, puis la respectèrent pour sa virtuosité.

Une commande exceptionnelle
Albert Gleizes et l’Abbaye de la Pierre-qui-Vire partagent une forte considération pour l’Art Roman, pivot de leurs théories respectives. L’institution bénédictine fondée dans l’Yonne en 1850 comptait parmi ses pensionnaires Dom Angelico Surchamp. Ce jeune disciple passionné de cubisme, fut un véritable intermédiaire entre abstraction et christianisme. Il séjourne à Moly-Sabata durant l’été 1947, et rencontre Anne Dangar, alors qu’elle vient d’inaugurer son propre four à bois. Cette synchronicité apparaît de bonne fortune. La même année, l’Abbaye lui commandera une vaisselle dédiée à ses messes. Le contrat initial consistait en un bénitier, une fontaine, une paire de burettes, deux vases et un pot. Mais la potière offrit nombre d’éléments supplémentaires, nourrie par la vigueur de son échange épistolaire avec le moine, qui joua un rôle essentiel dans son parcours spirituel, et dans sa conception sacramentelle du travail de l’argile. Née en 1885 dans une famille anglicane, Anne Dangar se convertit au catholicisme quelques mois avant son décès en 1951. Au même moment, Dom Angelico Surchamp fonde les Éditions Zodiaque, qui lui permettront notamment de publier l’intégralité de leur correspondance.

Une donation majeure
Alors que la mort du bénédictin survient en 2018, sa communauté exprime le vœu de faire don du trousseau historique dont il fut le commanditaire, au Hiéron. Ce musée dédié à l’Eucharistie, se distingue par un accrochage permanent exposant la ferveur du rite catholique. Grâce à cet acte solennel, Anne Dangar rejoint le premier fonds de céramique moderne de l’établissement, aux côtés de Jean et Jacqueline Lerat dont elle était si familière. Ce total de vingt-huit pièces correspond à l’ultime étape de sa carrière, aux lignes plus sobres encore, à l’ornement réduit, à la palette limitée voire monochrome. Il accompagne un idéal de concorde entre rusticité et avant-garde, Église et Art. L’humilité de sa pratique et la modernité de sa vision, en font une incarnation exemplaire de réconciliation.

Donations, acquisitions, les nouvelles richesses du musée du Hiéron, jusqu’au 3 janvier 2021, Le Hiéron, 13, rue de la Paix, Paray-le-Monial (71). Tél. : 03 85 81 79 72. http://www.musee-hieron.fr

→ Publié dans la Revue de la Céramique et du Verre #235 Novembre-Décembre 2020

Était l’été

Les taies, les lés,
et autres morceaux de tissus imbibés, forment une enveloppe libre, un trousseau sans châssis sachant tout couvrir de sa peau colorée et vigoureuse, protectrice. Ces reliques sans châsses réveillent des impressions encore fraîches, dans leur jus. Elles demeurent épidermiques. Les traits, les haies, et autres fragments de lignes franches, assurent une structure fiable. Celle-ci cadre, supporte, dresse et jalonne. L’ossature tient. La découpe incisive des pochoirs tranche. Des tiges frissonnent, plient, et ne rompent pas. Des confettis bien nets perforent la perspective. Tout ici concorde à réconcilier ces tensions classiques qui font la peinture, accouplant couleur et dessin.

Charlotte Denamur et Lise Roussel font corps.

Léthé étête,
depuis l’Antiquité, les souvenirs des mortels en personnifiant l’oubli au sein du panthéon hellénique. On la prend parfois pour un fleuve auquel s’abreuvent celles et ceux que ne se souviennent plus. Cette exposition au contraire, offre une image persistante. Son panorama atmosphérique étire la béatitude en un incessant ressac. Remémorons-nous, jadis, le découpage raisonnable d’une année humaine en quatre plages comprises chacune entre un équinoxe et un solstice. Après le printemps et avant l’automne, existait l’époque du sel, des étendues, de la fin des vacances, des gens nus, de l’eau glacée et du soleil brûlant, du vent chaud, du bruit des oiseaux, des matins clairs, des longues journées, des roseaux secs et de l’océan flamboyant.

Lise Roussel et Charlotte Denamur font corps.

Et tel l’éther,
cette substance qui remplirait l’espace pour permettre aux divinités de respirer, leur complicité nous comble. Elle nous inonde d’un sentiment d’extérieur qui se répand au dedans, une idée de paysage que l’on conserve en soi, un ciel interne parsemé d’astres. Malgré les dérèglements du monde qui surviennent de toute part, il s’agit par la contemplation de manifester une sensation estivale, même si l’insouciance et la volupté qui lui sont propres nous ont un peu échappé. Souvenons-nous-en, pour témoigner auprès des générations futures, de ce moment identifié par sa fructification et son ensoleillement maximal, alors que le climat conjugue pour l’heure cette saison à l’imparfait.

→ Commandé par la galerie pour l’exposition « Était l’été » de Charlotte Denamur et Lise Roussel à la Galerie Françoise Besson (Lyon)

Nadia Agnolet

Nadia Agnolet chérit les perles irrégulières. La légende veut que ces anomalies firent naître le terme baroque, par raillerie au sein de la guilde de joailliers. Impropres au façonnage de l’harmonie classique, la ressource marginale était alors reléguée au domaine de la bizarrerie, du monstre. Le goût de la Renaissance désigna ainsi ce qui dépassait trop. La disgrâce bruyante se pavane alors d’églises romaines en châteaux bavarois. Ses détracteurs lui reprochent ce qu’adulent ses admirateurs. Le factice en fait son originalité. Pour des siècles et des siècles, toute extravagance relèvera de ce registre.

Queer

Nadia Agnolet chatouille la bienséance. Elle glisse d’une catégorie à l’autre. La souplesse initiale de l’argile lui permet d’exprimer l’allure protéiforme de ses entités. Dans la façon de monter une motte, il y a cette permanence du mouvement. Cela tient à peu de chose. Tout peut s’écrouler. Ce n’est pas droit. De tout temps, les minorités exclues parviennent à transformer l’insulte en fierté. Notre synonyme contemporain du rococo est devenu un label d’autodétermination. L’artiste fait de l’étrange ou du mal fichu, son genre. Ses tronches se hissent hors de la conformité pour s’essayer, grotesques, à définir leur propre idéal.

Cuire

Si la température fige la forme en une rocaille définitive, ce sont les fards qui prennent le relais en matière de fluidité. La couleur glisse indépendamment de tout contour, sur une faïence excessivement chamottée. Libre, elle peut s’échapper, se laisser percer par la rugosité minérale ou se liquéfier pour en glacer les aspérités. Un jus se répand sur des concrétions effervescentes. Raffinement et grossièreté se confondent pour engendrer des ornements par fusion. Les épaisseurs assurent un rendu gratiné. Nous passons de l’informe à la croûte.

Cuir

Nadia Agnolet traite les surfaces en laborantine du tannage. Des opérations alchimiques s’occupent des peaux par strates. Alors comme pour l’œuvre Pelade, elle rate une première couche d’engobe, qui s’effritait, pour mieux poser ensuite un émail métallique afin d’obtenir un résultat finalement mat, impossible à atteindre autrement qu’en réussissant ces déconfitures successives. Il faut oser de petites aventures dans sa cuisine picturale. Et ses sculptures s’envisagent souvent par plan. Des peintures sur soie alimentent également ce travail de la superficie, rejouant toujours les réjouissances du paravent, à faire écran.

→ Commandé par l’artiste pour son catalogue monographique publié pour l’exposition « Lauréates 2019 Novembre à Vitry » à La Galerie municipale Jean-Collet (Vitry-sur-Seine)

↑ Nadia Agnolet, Pelade, 19 cm de haut, céramique émaillé, 2017-19