Claudine Monchaussé

Claudine Monchaussé naît en Champagne, décide à 16 ans de poursuivre ses études à Paris, et traverse les années 1950 en tant que dactylographe pour les magasins du Printemps, tout en fréquentant les galeries d’art de la rive gauche. C’est place de la Madeleine qu’elle découvre la céramique artistique, lors d’une présentation de grès de La Borne. Elle y rencontre le céramiste Pierre Mestre en 1957 et tous deux s’installent dans le fameux hameau deux ans plus tard. Ce haut lieu de la céramique est identifié depuis le XIIe siècle pour ses terres cuites. Sans en déplier ici l’histoire entière, il faut évoquer la famille Talbot, une dynastie de potiers qui a contribué durant le XIXe siècle à sa renommée, et tout particulièrement Marie Talbot, grande figure d’inventivité et de courage pour l’artiste. Marie Talbot fait preuve d’une affirmation de soi bouleversante, puisque, dans un monde d’art populaire, souvent masculin et anonyme, ses pièces sont signées « Fait par moi, Marie ».

Claudine Monchaussé réalise ses premières figures d’argile dès 1960. Aujourd’hui comme hier, chaque matin, elle va dans son atelier. Là, elle s’entoure d’images de vierges et de taureaux, encyclopédie éclatée célébrant la matrice et sa fécondation. Les principes primordiaux de la fertilité s’y imbriquent, comme dans ses sculptures qui cherchent, chaque fois, un possible équilibre entre ces deux forces, leur fusion harmonieuse. « J’ai toujours eu conscience d’une déesse mère » nous confie l’artiste, qui insiste sur cette vision qui ne cesse de l’habiter. Elle est l’ouvrière d’une mythologie, dont elle produirait une succession d’idoles. Elle est la fondatrice de sa propre civilisation, qu’elle façonne inlassablement tout en en conservant le mystère. Dire sans montrer. En ce qui concerne la technique, elle construit en 1974 son premier four à bois, puis en 1989 un four type « Sèvres », beaucoup plus pratique. Tous deux possèdent un alandier, cette partie où l’on fourre le bois. À côté, dans la zone la plus chaude du four, au contact direct des flammes, se trouve l’enfer. En général, c’est un espace qu’on laisse aux apprenti·e·s car les puissants chocs thermiques peuvent altérer les décors ou tout simplement faire éclater les pièces. C’est dans l’enfer que l’artiste place ses sculptures, et c’est de l’enfer qu’elle tient à les faire revenir.

Claudine Monchaussé évoque l’étymologie du mot « religion » en rappelant qu’il s’agit de relier. Façonnées à l’échelle de la main, ses sculptures sont un relais qui se transmet d’une paume à l’autre. Elle ne dédie ses céramiques à personne. Une forme d’adresse existe pourtant. Ses objets constituent aujourd’hui une communauté, une population, une famille. Il s’agit d’ensemencer le monde. L’artiste a fait le choix d’une diffusion élémentaire, c’est-à-dire la vente directe aux amateur·rice·s amateurs, dans son propre jardin, une fois par an, lors d’un défournement d’une quarantaine de pièces. Son œuvre se propage ainsi au fil des décennies, par ce format de distribution simple, se tenant à l’écart. C’est dans l’intimité des acquéreurs et acquéreuses devenu·e·s des ami·e·s au cours des années que ses statures trouvent leur véritable foyer, sur la tablette d’une cheminée ou le chevet d’un lit.

Publié dans l’index AWARE : Archives of Women Artists, Research and Exhibitions

claudine-monchausse_ensemble-de-gres_2010-2015_5_aware_women-artists_artistes-femmes-1500x1000

Claudine Monchaussé, ensemble de grès, 2010-2015, grès, entre 23/25 cm et 50/60 cm de haut, collection Renaud Régnier, © Photo : Pascal Vangysel, © Claudine Monchaussé

 

Paloma Proudfoot

Paloma Proudfoot navigue librement au sein du champ de la beauté, émancipée des pressions publicitaires pour mieux affirmer ses propres idéaux. Alors elle met les mains dans la tambouille, prête à tout réinventer. La dimension démiurgique du travail de l’argile permet cela. Paloma Proudfoot a passé son été dans le plus grand atelier de Moly-Sabata afin d’y façonner de nouvelles céramiques dont une dizaine seront exposées à Paris. Plusieurs d’entre elles empruntent la forme du corset moulé à partir de mannequins de couture chinés chez une voisine. L’objet de maintien oscille entre séduction et orthopédie. Il ne s’agit pas ici d’appliquer un masque exfoliant en évitant les contours des yeux dans l’atmosphère clinique d’un institut, mais bien de modeler une corpulence à partir de boue, de gadoue, de vase. De merde. Et les propriétés préservatives de la fange sont flagrantes, au point de retrouver dans les sols, des corps intacts pourtant quittés par la vie il y a des millénaires. Un embaumement naturel sévit. Ce double caractère de finitude et de conservation, de vice et de vertu, imprègne l’imaginaire de l’artiste qui triture la chair de la terre. Face à l’injonction de maintenir stable son apparence à travers les décennies, elle invite à en embrasser l’heureux pourrissement. Le trépas s’envisage ici comme une expérience parmi d’autres. La cosmétique existentielle est abattue. L’artiste tresse artères et branches dans le noir de sa faïence, une tuyauterie dont la vitalité des fluides reste à curer. La cuisson et l’émail en paralysent les muscles, agissant en poison. Originellement, le curare est extrait de certaines lianes amazones afin d’envenimer les flèches pour la chasse. Malgré une étymologie soupçonnée d’une racine curative latine, c’est tout l’inverse qui s’affirme dans cette exposition à partir du mot indigène ourari signifiant la mort qui tue tout bas.

Publié pour l’exposition personnelle « Curing » de Paloma Proudfoot du 26 septembre au 2 novembre 2019 à la Galerie Sans titre (2016) à Paris, ainsi que dans le numéro 228 Septembre Octobre 2019 de la Revue de la Céramique et du Verre

Aurore-Caroline Marty

Il était une fois Aurore-Caroline Marty. L’artiste fascine par un travail de sculpture basé sur l’émerveillement, le sien autant que celui qu’elle provoque. Ses œuvres exercent un charme. Et l’enchantement comme le rappelle son étymologie vocale, s’opère par la mélopée de formules magiques. Du psaume au jingle, un prosélytisme se glisse par le tympan. Voici venu le temps pour l’artiste habituée des dispositions contemplatives, de sonoriser sa production.

Mauve intense, saumon Aldi, bordeaux, bleu nuit Ardèche, violet opéra.

Décor. Boîte dans la boîte, il a été conçu comme un manège, bien qu’inversé car c’est nous qui tournons autour. Ses pans aux qualités architecturales flagrantes, invitent à la rotation, à la révolution, le prochain appelant toujours le suivant en une ronde frénétique. Cette cour des miracles diffracte les perspectives, agissant en kaléidoscope. Le castelet est une stratégie permettant la prodigieuse apparition de marionnettes. Il est construit ici grandeur nature, et affiche fièrement ses camaïeux.

Prune, lavande synthétique, vieux rose, bleu-violet, melon.

Lumière. Une enseigne électrique signale l’immense lanterne magique. Et si l’artiste glane avec délectation une foule de pacotilles afin d’enrichir son exponentielle kitschotèque, elle tient aussi à s’accorder les joies de l’artisanat en se formant à tout un éventail de savoir-faire. Ainsi par ses propres mains, un vitrail colorera le sanctuaire. De la pierre a été taillée. Des éléments de céramique émaillée par nucléation, ont chacun été ouvragé dans son atelier. Et des fragments de balustrade en terre tournée, dessinent une arène disco.

Cuivre, gris égayé, vert pastel, champagne, papier-toilette-de-mauvaise-qualité.

Costume. Le travail du vêtement se développe selon des accoutrements au nombre de trois, comme autant de mousquetaires, de marraines, d’ours, de mages ou de hyènes qui donnent vie à la disposition. Chaque personnage est une sculpture, qui s’allume et qui s’éteint. Ensemble, ils forment une trinité élémentaire, un panthéon qui accorde l’Air, la Terre et la Mer. Ces tenues ont été réalisées intuitivement, sans autre détermination qu’une mue plastique à revêtir.

Violet-gris, cascade, prairie de printemps, parme bleuté, or.

Danse. Des acrobates en combinaison entrent et sortent. Le trio sera seul à connaître les coulisses du théâtre, à en traverser les parois. D’obédience plutôt hip-hop, ils incarnent une cité de monuments athlétiques. Une genre de cercle, une sorte de cirque, dont ils sont les monstres. Le safari de Peaugres n’est pas loin. Une chorégraphie de zoo semble guider les pas des danseurs. Ils sont des héros flippants, combattant par leurs mouvements une certaine justice du goût.

Tiffany lilas, violine, cobalt, olive, suie pailletée.

Musique. Une ritournelle nous hante. La partition est chamboulée chaque demi-heure par un refrain de flipper. Les mots sont transformés en sons. Les sirènes et les crapauds aussi. Différentes rumeurs viennent compléter la mise en espace globale, en déroulant un long couloir. L’ensemble demeure déambulatoire, forcément cinématographique. Les rengaines jouent de fréquences enivrantes. L’hymne caresse les surface comme les ombres dans une caverne, pour habiller ce spectacle sophistiqué et primitif.

Lie de vin, chair, lavandin, jaune poussin, cette-espèce-de-rose-nacré

Mûri durant deux mois d’ermitage au bord d’un fleuve, celui-ci va éclore dans une chapelle conventuelle aux confins du Vivarais. Le riche décorum intérieur de l’édifice reflète la générosité des dots successives de religieuses souvent héritières, qui rejoignirent la congrégation. Ainsi les fastes d’un tel écrin conditionnent à merveille le nouveau paysage de formes concocté par notre hôte. Une cérémonie l’ouvre. Les protagonistes sont masqués. La musique résonne. Pour que continue à se propager, le pouvoir de la fantaisie.

Publié pour l’exposition personnelle « Mélodie Cocktail » d’Aurore-Caroline Marty du 13 juillet au 11 août 2019 au GAC Annonay

Avatars

C’est l’une des premières opérations lorsque l’on s’inscrit sur une plate-forme en ligne. Il faut créer son profil, s’incarner dans le monde virtuel. De quoi réformer entièrement son identité. La façade que l’on offre aux autres s’affiche sous l’émail de l’écran. Une génération d’artistes à l’aise avec le numérique, multiplie les masques dans la lignée de signatures plus confirmées telles que Thomas Schütte ou Caroline Achaintre. Bien que des réglementations limitent aujourd’hui les fantaisies de l’auto-fiction, rien n’empêche superficiellement, de s’inventer un nouveau vernis.

Troubler la reconnaissance faciale
Jean-Marie Appriou travaille le verre, entre autres. De larges binocles accessoirisent ses bouilles. On s’y cache comme derrière des vitres teintées. Le regard, sa dissimulation, sa révélation, peut aussi être simplement réduit à une paire de grands yeux rouges, globuleux et incandescents. La matière vitreuse fascine davantage encore lorsqu’elle est traitée en masse compacte, bousculant les transparences laiteuses. Une suite entière de figures a été soufflée à partir d’une même matrice par l’Atelier Gamil à Pantin. L’expression du visage est alors inquisitrice, modelée selon les airs d’un jeune homme habité. Leur maniérisme tire les traits à l’extrême.

Maquiller les apparences
Clément Garcia – Le Gouez produit actuellement une mascarade exponentielle. Sa formation en arts appliqués l’a instruit quant au pouvoir des images. Sa production contribue ainsi à aiguiser le stylisme des choses. Ses séries de trombines sont façonnées à la plaque, posée sur une forme ovoïde neutre. Les visages sont ensuite déformés, exacerbant leur ambiguïté et leur tendresse. Il s’agit de désavouer les questions de goûts en faveur d’un intérêt pour la chair joufflue. L’ensemble répond parfaitement à l’intitulé fem mascs, affirmant un genre trouble. Il se voit fardé de poudres, plutôt qu’émaillé. Cette cosmétique épouse d’aimables contours anthropomorphes, dont les reflets nacrés décrédibilisent toute illusion. Les orbites vides auront quoiqu’il en soit éloigné les plus crédules. Les céramiques gisent abandonnées. Leur épiderme est glabre, déraisonnablement. Une certaine filiation les rapproche des bois polychromes de tradition médiévale. Contouring, highlight et blush rehaussent de leur anglicisme une carnation frôlant la déconfiture.

Publier sans filtre
Pia Camil manifeste une stratégie des apparences avec sa série Bust masks (2015-2016) dont les contours sont inspirés des présentoirs à bijoux. La joaillerie a ici disparu. Reste seulement une féminité stylisée, un support commercial standardisant la sensualité d’une nuque. L’artiste mexicaine insiste avec cette séduisante géométrie, sur le pouvoir de l’apparat même lorsque tout accessoire semble avoir été quitté.

Rayer les interfaces
Robert Aberdein nous propulse dans un rapport plus métaphysique à la figuration. Et précisément, il défigure. La distribution des éléments sur ses têtes ne suit pas l’ordonnancement d’une physionomie habituelle. Ni leur texture. La rugosité apparente relève davantage de la roche volcanique que de la peau de pêche. Ainsi elles agressent par leur état en devenir. Le spectateur doit rester incertain quand à leur stade de finition, en pleine croissance ou en totale décrépitude. Des trous béants en guise de minois, posent plus de questions qu’ils ne donnent de réponses.

Configurer ses identifiants
Florent Dubois donne à ses céramiques des titres comme des prénoms. Au sein de la population grandissante qu’elles constituent, chaque faciès vient formuler un état de l’inépuisable registre des expressions du vivant. Ses bibelots ont du caractère. Formes creuses, elles sont des esprits frappeurs ayant temporairement élu domicile dans une coque d’argile, avant d’en posséder une autre. Toutes endossent des mimiques pour mieux jouer les comédiennes, campant des affections fluctuantes, immortalisées dans la terre muette et figée. Le costume devrait permettre l’exubérance. Souvent dotés de becs et d’anses, les objets flirtent avec le vocabulaire péjoratif de l’attrape-poussière. Recouvrir, cacher, déguiser ou encore tromper permettent d’exister un instant, en se faisant connaître ou au contraire en cherchant à ne pas être reconnu. Gloire et anonymat cristallisent les désirs ambivalents qui sont en jeu sur la toile. Imbibé de narcissisme, le théâtre social des réseaux devient un vaste bal masqué. Et pour des cruches, partager du contenu est un comble.

Publié dans le numéro 223 Novembre Décembre 2018 de la Revue de la Céramique et du Verre

Jonathan Baldock

Sculpteur londonien né en 1980, il navigue libre à travers les savoir-faire, gardant toujours la figuration en ligne de mire. L’artiste trouve dans la diversité des factures, une grande satisfaction à tout fabriquer soi-même. Sa résidence de six mois au Camden Arts Centre lui donne actuellement les pleins pouvoirs pour développer un travail d’argile, matrice offrant une plasticité propice à la grimace.

Figuratif, et grotesque si possible
Le corps fascinait Jonathan Baldock bien avant qu’il n’intègre une école d’art, contexte où l’anatomie relève de l’exercice le plus académique. Aujourd’hui, l’artiste aborde le sujet avec indiscipline, et ne peut envisager un jour s’en lasser. Le fait-main doit autant permettre la grossièreté que la délicatesse. Car Jonathan Baldock a élaboré ses propres canons, et son idéal s’éloigne brutalement du papier glacé des magazines pour viser l’irrégulier, le suant, le nerveux. Il manifeste un rapport empathique à l’extravagance, cette rugosité qui contredit l’imagerie lisse, quitte à finir dans la caricature.

Un visage a minima
Nous pouvons nous interroger sur ce qu’il suffit pour signifier une face. L’artiste indique ne pas avoir de formule magique, si ce n’est d’éviter l’évidence d’associer systématiquement bouche, narines et yeux. Cela relève plutôt de la juste combinaison, parfois aussi simple que deux trous avec un troisième ailleurs, ou bien une oreille assortie à une tranche de pamplemousse en guise de sourire. En fait, n’importe quelle marque, forme ou objet en lieu et place des différents organes sensoriels. Bien que Jonathan Baldock voie des têtes partout, il commença par triturer la sienne. Ainsi il appliqua de la pâte à sel sur les reliefs de sa figure, obtenant une base à travestir en différents personnages issus de l’Histoire, ou de la culture pop. Tout cela reste de l’ordre de l’imagination et l’artiste confie qu’il n’a finalement jamais réalisé de portrait à proprement parler. Il cherche à capturer dans ses façonnages des émotions ou humeurs, mais ces caractéristiques ne suivent pas la description visuelle d’une personne en particulier.

Casting cosmopolite
Jonathan Baldock s’est formé à la peinture qu’il envisage comme un artisanat parmi d’autres. Tout matériau l’intrigue dans l’absolu, par sa capacité à être transformé, selon les compétences. S’il brode, crochète, tricote, tisse, coule le bronze, moule la cire, souffle le verre, grave le bois, tresse l’osier, c’est au départ dans un souci d’économie doublé d’un contexte familial opportun, sa mère étant bonne manœuvre. Cette condition lui fit découvrir une autonomie inédite, au service de projets ambitieux. La pratique de la terre s’inscrit dans ce même appétit depuis une bonne décennie, et prend ces temps-ci une ampleur nouvelle. Récipiendaire du Freelands Lomax Ceramics Fellowship, l’artiste jouit de la disponibilité d’un grand four et de la bienveillance d’un technicien, permettant une immersion totale dans la matière. C’est là qu’il décline des fratries de masques et de totems. Sur la surface de plaques ou par l’érection de grands cylindres, des entités prennent forme et dessinent leur personnalité dans la tendresse de la glaise. La gueule s’étire. Le nez pointe. Le regard perce. Progressivement, de la comédie à la tragédie, Jonathan Baldock dépeint tout l’éventail des rôles.

Exposition personnelle en avril 2019, Camden Arts Centre, Arkwright Road, Londres (Grande-Bretagne) Tél. : +44 2074 725500. http://www.camdenartscentre.org

 

Publié dans le numéro 223 Novembre Décembre 2018 de la Revue de la Céramique et du Verre

Jean-Jacques Dubernard

Entré comme apprenti à la Poterie des Chals à Roussillon (38), il y perpétue la pratique séculaire de la terre vernissée, qu’il aura portée d’un siècle à l’autre. La singularité de son atelier tient beaucoup au romantisme de l’endroit, inséparable du caractère de son propriétaire. Et une particularité unique distingue la rareté du lieu : ici on fabrique toujours sa terre.

En effet, dès l’arrivée sur le site, un grand bassin socle au premier plan, le corps de la Poterie habillée de verdure plus loin. C’est là que tout commence, une fois l’argile extraite de la nature. Jadis, il fallait la chercher dans les carrières. Aujourd’hui, ce sont directement des voisins qui l’offrent depuis leurs chantiers puisqu’en plein Pays Roussillonnais, il suffit de creuser pour trouver de la glaise rousse.

Conjonction des éléments
L’activité suivait traditionnellement le cycle des saisons, ainsi à l’automne on cuit, en hiver on tourne et au printemps on décore. Même si Jean-Jacques Dubernard use aujourd’hui du four, du tour et du contour indifféremment de ce calendrier, l’été reste le moment propice à la fabrication de la terre, nécessitant la complicité du soleil. Il faudra d’abord que l’argile soit bien sèche après avoir été grossièrement amoncelée au fil des mois. L’occasion aussi de recycler les déchets. Puis commence un ingénieux travail de lessivage. L’objectif est d’obtenir la matière le plus propre.

Filtre après filtre après filtre
Il s’agit de tamiser un maximum en éliminant progressivement les impuretés. Dans une première petite cuve, l’argile est noyée en une boue qui fait tomber les cailloux au fond. Elle passe ensuite dans un tambour qui par son mouvement centrifuge, essore les végétaux en périphérie. Enfin au bout d’une longue goulotte, un ultime barrage limite la teneur en sable en ralentissant le flux pour laisser là encore le temps aux grains les plus lourds, de s’abîmer dans ce dernier sas.

Gourmandise à grande échelle
Le fond du bassin est tapissé de briques, et comme le ferait le pâtissier pour ses moules à gâteaux, de la cendre de bois est saupoudrée pour éviter que cela ne colle. Au premier jour, le volume est rempli à ras, mais le lendemain, l’eau évaporée par la chaleur n’aura laissé qu’une maigre couche. L’opération est donc reconduite par trois fois. Environ une semaine plus tard, d’une simple branche de bambou, Jean-Jacques Dubernard trace un quadrillage en superficie, et l’action du soleil tranchera l’ensemble en suivant son dessin, découpé telle une immense tablette de chocolat.

De la lumière à l’obscurité
Les gros pains alors obtenus quittent le plein jour pour patienter dans la pénombre d’un local adjacent. Une gigantesque motte repose, avant d’être réhydratée puis passée par un malaxeur afin d’attendrir le matériau avant usage. Avec sa densité si spécifique et sa texture de velours, voilà la terre prête. En Chine, on dit que c’est le grand-père qui prépare la terre pour son petit-fils. Jean-Jacques Dubernard n’attend plus deux générations, et peut utiliser son produit dès l’année suivante.

Ultime convivialité
Bien-sûr, c’est l’événement à chaque fois. La famille fait le déplacement, et avec les amis, viennent désherber, bêcher, pelleter, et rigoler, boire et manger. Si personne ne peut vraiment affirmer qu’il est le dernier potier en France à préparer sa propre terre, Jean-Jacques Dubernard confie qu’il vient de le faire pour la dernière fois.

Poterie des Chals, 100 Montée des chals, Roussillon (38). Tél. : 04.74.29.54.40. http://www.poteriedeschals.fr

Publié dans le numéro 223 Novembre Décembre 2018 de la Revue de la Céramique et du Verre

Salvatore Arancio

L’institution britannique consacre traditionnellement une de ses salles à une collection invitée, différente chaque année. Cette fois, la formule permet la rencontre fertile entre deux personnalités, un artiste et un philanthrope, qui voient converger leur intérêt pour les curiosités scientifiques. Salvatore Arancio a eu carte blanche pour sonder le fonds exceptionnel de George Loudon, constitué de plus de deux cents objets savants qui couvrent deux siècles de connaissances depuis Les Lumières jusqu’au début du XXe siècle. Leur vocation pédagogique laisse aujourd’hui place à l’éblouissement face à des façonnages virtuoses, de verre soufflé, de papier-mâché, d’illustration ou de lanterne magique. Autant de stratégies à l’époque pour reproduire, donc comprendre, les structures de la Nature. Salvatore Arancio privilégie la fiction au naturalisme pour répondre à cette commande. Il confesse son ignorance en matière de sciences de la vie, et préfère simplement affirmer son rapport esthétique aux choses, Naturalia comme Mirabilia. L’ensemble fantaisiste s’éloigne plus encore de la portée didactique des artefacts, pour mieux traduire le sentiment de l’artiste lorsque son esprit divague en visitant les départements d’Histoires Naturelles. Son dispositif est conçu comme un diorama. Et parmi les œuvres spécifiquement produites pour l’occasion, trône une immense terre cuite à l’émail diapré, réplique d’une obsidienne millénaire figurant au catalogue des merveilles. [L’Italian Council et la Direzione Generale Arte e Architettura contemporanee e Periferie urbane ont rendu possible ce projet.]

Surreal Science, jusqu’au 6 janvier 2019, Whitechape Gallery, 77-82 Whitechapel High St, Londres (Grande-Bretagne). Tél. : +44 (0)20 7522 7888. http://www.whitechapelgallery.org

Publié dans le numéro 223 Novembre Décembre 2018 de la Revue de la Céramique et du Verre

Rachel Labastie

Le titre, Des forces, affirme d’emblée la dimension physique de son travail. Rachel Labastie est une battante, et cela se devine dans chacune de ses pièces. La puissance est chez elle, toujours incarnée. C’est une démarche classique de sculpture qu’elle développe, défiant la pesanteur par le corps, le sien, celui qu’elle représente, en présence ou en réserve. Muscles bandés, impacts, bâtons de pèlerin, dents arrachées, outils, projectiles et barque échouée témoignent parmi d’autres motifs encore, d’une même imagerie de l’effort traduite par la terre, sans s’empêcher l’aquarelle, le marbre, le verre, la gravure, la paraffine ou le rotin. Rachel Labastie organise ses œuvres sous l’intitulé générique De l’apparence des choses, vaste suite divisée en différentes sections successives. Nous en sommes à la sixième. Cet ouvrage en effet, paraît dans la foulée de l’exposition « De l’apparence des choses, chapitre VI, Des forces » ayant eu lieu du 17 mars au 15 juillet 2018 à Labanque à Béthune. Il est édité par Le Bord de l’eau/La Muette en coproduction avec ledit centre d’art. Cent soixante pages articulent une généreuse iconographie à des textes de Barbara Polla, Paul Ardenne et Marie-Laure Bernadac, documentant plus d’une décennie de travail. Les trois contributions soulignent toutes la flagrance d’un engagement charnel. Et de larges visuels alimentent la monographie en ne suivant aucune linéarité, ni chronologique, ni thématique. Entre les vues d’expositions, nous reconnaissons sur des images plus sentimentales, la belle artiste en action, notamment lors d’une cuisson primitive réalisée durant une nuit d’automne 2017 dans le village abandonné d’Egulbati en Navarre. La cérémonie relève d’une photogénie égalée par la contention qu’on y perçoit, toute deux d’une immense intensité que ce livre réussit à retracer.

Publié dans le numéro 223 Novembre Décembre 2018 de la Revue de la Céramique et du Verre

Marion Verboom

Marion Verboom est une bâtisseuse. Cet aspect architectural nous propulse d’emblée vers les motifs et l’énergie qui sont en action dans son travail. Faut que ça tienne. L’artiste développe ainsi un programme de sculpture qui s’attache avant tout à considérer le classicisme du genre. L’Histoire se trouve convoquée, avec respect et inventivité. Les temps ancestraux occupent une place élémentaire dans son imaginaire. De la Préhistoire, elle puise l’évidence. De l’Antiquité, l’équilibre. Du Moyen Âge, la narration. Et si chaque époque a son ordre, Marion Verboom en fonde un nouveau pour mieux socler la nôtre. Ses animaux magiques nous protègent. Ses cariatides mythiques nous soutiennent. Ses chapiteaux loquaces nous instruisent. Mégalithes. Pyramides. Cathédrales. Édifier est une gageure. Et l’humanité se défie pour célébrer sa condition. Ça passe par la structure. Les colonnes que Marion Verboom dresse sont tronquées et cosmopolites, décidément plurielles. L’artiste embrasse à sa manière un désir séculaire de verticalité, non pas dans la démonstration mais dans la possibilité. Porter les choses vers le haut. Parlons d’Achronies, cette série entreprise en 2016 et toujours ouverte, composée d’une foule de tirages réalisés à partir d’un répertoire d’une trentaine de moules. Les morceaux ont, dans leur diversité, les mêmes profils et diamètres afin de s’encastrer en séquences. Par cet alphabet s’écrit un mot, une phrase, un paragraphe, un texte, une littérature. Un patois se construit, parfois se conquiert. L’atelier est un champ de bataille. Des forces y opèrent. Quand Marion Verboom raconte sa pratique, elle fait des mouvements du poing, donne un coup de coude dans le vide, esquive d’un recul franc une offensive invisible. La lutte est encore tangible. Il faut l’imaginer dompter la matière, dominer la forme. Alors elle teint le plâtre, fige l’acétate, cuit la céramique, fond la cire, coule la résine, moule le laiton. À vouloir tout faire, elle tient à gérer elle-même l’agenda des matériaux, leur séchage, leur catalyse, leur cuisson. Une forme d’indépendance, quitte à se couper quelques doigts. Difficile d’envisager que l’élégance puisse relever d’autant de brutalité. Ici se confirme un activisme d’orfèvre. La virtuosité de facture impose une estime horizontale au sein des métiers d’art. L’artiste évolue aux côtés d’artisans. Ça passe par l’ornement. Marion Verboom chérit particulièrement un savoir-faire bousculant, par sa classe, l’échelle des valeurs. Malgré une étymologie commune avec les ors du rococo, la rocaille est l’art du maçon. Il s’agit de façonner du beau à la truelle et la taloche, avec agilité, dans le mortier encore frais. Tout en assumant cette rugosité bien concrète, un champ lexical de la maternité surgit. Marion Verboom parle de noyaux lorsqu’elle décrit le dessin de ses compositions, de matrices et de gestation. La terre qu’elle manipule est fertile. Et tandis que la langue française tâtonne à trouver un féminin au mot sculpteur, Marion Verboom œuvre avec vigueur.

→ Publié sur le site de l’association Aware à l’occasion de la nomination de l’artiste au Prix Aware 2019

Le grès au sel, une alchimie d’Outre-Forêt

Aux confins de l’Alsace, une contrée est à juste titre dénommée l’Outre-Forêt. Il s’agit d’un territoire situé au-delà du domaine forestier de Haguenau dans l’extrême Nord-Est du Bas-Rhin, riche de part sa géologie en argile et en bois. Le relatif isolement de l’endroit a permis aux influences extérieures lorsqu’elles y parvenaient, de s’y développer tranquillement, et s’y perpétuer. Ayant contribué à la prospérité alsacienne, le grès au sel est pourtant aujourd’hui un savoir-faire qui se raréfie. Seuls cinq ateliers dans le village de Betschdorf où cette pratique a fleuri, produisent encore la fameuse poterie grise et bleue.

Des origines germaniques
Connue en Chine depuis plus d’un millénaire, la technique du grès au sel est apparue en Europe durant le Moyen-Âge et a été perfectionnée par les potiers de la région allemande du Westerwald (Rhénanie-Palatinat). Au XVIIIe siècle, Betschdorf dépendait des comtes de Hanau-Lichtenberg qui auraient incité ces artisans à traverser le Rhin pour s’implanter sur leurs terres afin d’en assurer le développement économique. Disposant des ressources nécessaires à leur installation, ces pionniers assurent une croissance exponentielle jusqu’à atteindre vers 1865 l’apogée de la production avec plus de cinquante fabricants actifs dans le village. Parmi eux se trouvent les ancêtres des familles Remmy et Schmitter qui œuvrent encore de nos jours sur place, et pérennisent ainsi depuis plus de dix générations cette tradition céramique.

Un usage alimentaire
Jeté dans le four à haute température en fin de cuisson, le sel permet la vitrification des pots. La chaleur va en effet séparer ses composants, et une réaction chimique s’opère à 1250°, alors que le sodium de sa molécule et la silice du grès fusionnent. Un vernis transparent et étanche se forme, propice à la conservation de la nourriture. Ainsi à Betschdorf, la poterie s’utilise pour la partie dite froide de la cuisine avec la préparation et le stockage des condiments, douceurs et boissons, tandis que l’on trouve à Soufflenheim, à une dizaine de kilomètre de l’autre côté de la forêt, de la vaisselle pour mitonner du chaud, terrines, Kougelhopf et Baeckeoffe, dans de la terre cuite vernissée relevant d’un tout autre façonnage.

Un décor caractéristique
La poterie de Betschdorf se distingue au premier coup d’œil par ses motifs bleus sur fond gris. L’argile est tournée à la main, puis sa décoration est incisée au stylet, collée en relief à la barbotine ou directement peinte au pinceau. La bichromie est obtenue par l’application d’oxyde de cobalt en solution. Le dessin suit les coutumes d’inspiration animale ou végétale. Le graphisme de cet azur intense produit un contraste séduisant sur la grisaille de la terre. Le tout est réalisé en monocuisson.

Un procédé contraignant
L’inconvénient dans cette recette qui fait sa singularité, est qu’elle attaque également les fours dont l’entretien demande beaucoup d’investissements. Et le commerce des ustensile ordinaires subit un déclin progressif au fil du XXe siècle, avec la concurrence de matériaux nouveaux. Les artisans s’éloignèrent ainsi de la rusticité de l’utilitaire pour s’orienter vers des créations plus fines et ornementées. Qu’ils soient issus des dynasties historiques du village ou arrivés il y a quelques décennies suite à des études artistiques, ils doivent aujourd’hui se réinventer pour perdurer, tout en transmettant le savoir-faire qu’ils détiennent. Certains sont soutenus pour cela par des labels tels que Potiers d’Alsace ou Entreprise du Patrimoine Vivant.

Merci à Matthieu Remmy, potier et président du Musée de la Poterie de Betschdorf

Musée de la Poterie, ouvert de Pâques à fin septembre, 2 rue de Kuhlendorf, Betschdorf (67) Tél. 03 88 54 48 07 http://www.betschdorf.com

Publié dans le numéro 224 Janvier Février 2019 de la Revue de la Céramique et du Verre