Portrait de Réjean Peytavin

Réjean Peytavin multiplie les conquêtes. Il s’agit d’envisager de quoi elles sont la victoire. Chaque nouvelle série est un territoire à remporter, au sein d’une immensité de compétences à acquérir. Avec la céramique de façon générale, toute cuisson est un challenge. Défourner relève, c’est selon, de l’ultime satisfaction, du contentement, du simple soulagement, de la convenance, de la déception partielle ou de la mortification. Il peut exister ici différents paliers entre gagner et perdre. Une pièce sortant entière de l’antre, est déjà un triomphe.

Réjean Peytavin décline les configurations. Il s’amuse à fatiguer les combinaisons, non pas par divertissement mais bien pour tester le bien-fondé des équilibres. Sa science est expérimentale et de bouture en greffe, tout doit être essayé sans vraiment chercher de formule. Une fantaisie plastique surgit alors, à partir de collages déraisonnables qui finissent par tenir. La quantité naît d’un appétit d’apprivoisement des techniques. Et leur domination doit se voir. La fierté devient ornement. Et en bon sportif, elle se brandit.

Réjean Peytavin diversifie les compétitions. Qu’il foule Limoges ou Jingdezhen, c’est en winner qu’il revient. Et ses pièces en témoignent, vigueur dans les ruines. Veni, vidi, vici. Le trophée est traditionnellement la dépouille d’un ennemi. Il atteste d’un succès en en fournissant les marques tangibles. La porcelaine toujours contrainte, offre par sa mise en forme la preuve de sa soumission. Tout artisan du feu sait pourtant qu’il ne travaille pas contre lui, mais avec. Les flammes ne sont pas concurrentes. Au contraire, elles arbitrent et décideront l’issue du jeu, relativisant la fameuse formule romaine.

Publié dans le catalogue de l’ENSA Limoges dans le cadre du post-diplôme Kaolin

Fleurs dans la pluie

Une exposition personnelle de Neil Haas
du 2 juin au 8 juillet 2018
au Musée Estrine à Saint-Rémy-de-Provence
avec le soutien de la Collection Frédéric de Goldschmidt

Neil Haas traduit sa passion pour l’art de Vincent Van Gogh, dans des peintures digérant la fougue picturale de son idole. Il accole aux élans de couleurs, une iconographie parfois coquine, toujours imbibée de désir. Les fleurs y côtoient la drague en plein air. Augmentée de plusieurs œuvres issues de la collection du Musée, cette exposition restitue deux mois de résidence de production à Moly-Sabata, nourrie de repérages provençaux. Cette initiative est l’opportunité pour Neil Haas de découvrir pour la première fois les paysages et sites foulés par Vincent Van Gogh en Provence. L’artiste séjourne à Saint-Rémy-de-Provence fin mars 2018 puis dispose d’un atelier, d’une équipe et d’une bourse de production à Moly-Sabata / Fondation Albert Gleizes en avril et mai 2018.

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Portrait de Jordan Derrien

La main chaude est un jeu d’enfants consistant à superposer ses menottes droites puis gauches à plat, en un feuilleté de chairs. Celle du dessous vient retrouver le sommet de la pile, et ainsi du suite jusqu’à épuisement ou ennui. Une autre règle veut qu’une fois un certain chiffre atteint, une dispersion s’opère pour éviter l’ultime coup du dessus. Dans tous les cas, une chaleur commune naît de tant de contacts. Les frictions conservent voire augmentent la température des paumes, donnant aux participants euphoriques, l’impression d’une boule d’énergie à préserver. Au temps de la marine à voile, c’était également un divertissement de matelots.

Jordan Derrien vexe l’idée classique d’une sculpture ascendante. Face à l’érection victorieuse, c’est la réalité de la pesanteur qu’il célèbre au contraire. Sans aller jusqu’au flasque, c’est ce semi-mou cher aux exploits du Kamasutra, qui lui permet de multiplier ses configurations. Vous savez, quand c’est fini et qu’on en veut encore. Cette langueur chérit une temporalité assez intempestive, loin des assauts obligés. Du matelas à la baignoire, les objets que l’artiste cherche et trouve, impliquent toute position non dressée. Les corps se relâchent. Les surfaces se flétrissent. Leur moiteur, leur tiédeur, se distinguent par un caractère mitigé, ni franc ni vigoureux. Non pas que tout s’avachisse. Il s’agit de déterminer une structure à contrarier, une action à troubler. Cette résistance demande autant d’efforts au moins, que ceux propres à la culture physique du bâtisseur. Encore des flots de transpiration en perspective.

La main chaude est celle de quelqu’un, lorsqu’elle est sèche, qui sait se contrôler. Imperturbable, prévoyant, il se sent responsable de soi et des autres. Si elle est froide et sèche, c’est un introspectif, qui analyse le monde et les gens, qui sait conseiller les autres, mais a du mal à s’engager, à entrer dans l’action. La main chaude et humide dénote une personnalité spontanée, optimiste, qui recherche la compagnie des autres et compte sur sa chance. Enfin, si la main est froide et humide, il faut s’attendre à une personne calme, méthodique, qui ne remet pas en cause l’ordre établi et qui, dans un groupe, apporte sérénité et bienveillance.

Jordan Derrien mâche son papier. Ce principe imagé relève d’une régulière mastication afin d’obtenir la meilleure des pâtes. Techniquement, la salive lubrifie les fibres. C’est une humeur aux nombreux pouvoirs. Outre sa fonction essentielle à l’entrée du circuit digestif, la permanence de sa présence assure à la bouche, une santé et une performance optimales. Un humain sécrète quotidiennement 1 à 2 litres de bave, déglutie par réflexe. Si les postillons importunent tout interlocuteur, les glaires tièdes peuvent marquer plus frontalement encore la soumission voire l’humiliation. Les sucs buccaux véhiculent au-delà d’une hiérarchie des rôles, un nombre vertigineux de bactéries, pour le pire et le meilleur. Ainsi un couple qui s’embrasse durant dix secondes avec la langue, s’en échangent 80 millions. A une fréquence de neuf baisers français par jour, leurs salives finiraient identiques, facilitant ainsi l’ingestion d’une même nourriture ou la résistance aux mêmes infections.

La main chaude est un tableau signé par Jean-Honoré Fragonard, qui trouva bon de portraiturer un tel badinage. Le règlement adulte diverge, même s’il est toujours question de paluches. Les joueurs désignent coupables et victimes, proies et assaillants. Les postérieurs s’offrent. Les yeux se ferment. Les mâchoires se lovent dans les bas-ventres. Sans intérêt tactique majeur, cette amusement semble surtout échauffer la clique, à moins que sa représentation galante ne soit que pure métaphore d’une orgie en plein-air. L’absence de verticales rigides dans cette composition d’un format pourtant dit « à la française », y est manifeste.

Publié dans la revue Initiales #11 IG lancée le lundi 28 mai 2018 à 19 h à la Fondation d’entreprise Ricard à Paris et le mercredi 6 juin 2018 à 18h30 au Musée d’art contemporain à Lyon

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Portrait de Neil Haas

Pour la première fois, Neil Haas foule la Provence et ses paysages peints, ces endroits mythiques qui pour le promeneur d’aujourd’hui, semblent exister parce qu’un maître les immortalisa hier. D’ailleurs lorsque l’on se balade par là, des reproductions de tableaux brûlées par le soleil sont plantées afin d’identifier, imaginer, comparer, anticiper, empêcher, la réalité des points de vue. De retour dans son atelier, l’artiste continue d’user d’un moteur de recherches pour observer au travers des images qu’il filtre, tel ou tel cliché sur l’écran. Difficile de croire malgré tout qu’il revienne tout à fait indemne de cette insolation.

Pour la première fois, Neil Haas quitte la Grande-Bretagne six semaines consécutives. Le ressenti de cette durée semble élastique, d’une île à l’autre, de la Tamise au Rhône. Et le sujet de Sa Majesté trouve finalement ses aises hors du Royaume. Là-bas, la ville consume. Ici, la quiétude nourrit. Après l’appréhension, le confort s’installe progressivement auprès de l’artiste qui voyage très peu. Différentes phases se sont ainsi succédées lors d’un séjour prenant des airs initiatiques, loin du quotidien londonien, de ses sollicitations sociales et ses charges alimentaires.

Pour la première fois, Neil Haas se sent étranger. Non en fait pour la seconde car cette impression avait déjà surgi lors d’une autre résidence plus courte en Lituanie. Ainsi on vous invite dans un endroit que vous ne choisissez pas mais qui vous veut, qui a tout organisé pour vous, qui vous a réservé une place. La langue est différente. Elle compliquera une communication déjà fantaisiste, un rapport au monde fasciné par l’autre tout en gardant avec lui ses distances. L’éloignement oblige à se concentrer sur soi, et dans un premier temps, c’est effrayant. Ici, aucune échappée ne vous en divertira.

Pour la première fois, ou presque, Neil Haas peint à l’huile. Ses habituelles acryliques sont restées chez lui. Satisfait, il a fini par produire sept nouvelles toiles. Bien-sûr pour le grand format, il fallut racheter des bidons de couleurs synthétiques, mais c’est la surface à peindre qui fit là office de défloration. Dans son atelier et exceptionnellement sur le sol de la maison où fut déployé un support de dix mètres-carrés, il œuvre en restituant ce qu’il absorbe, étant venu sans aucune préméditation si ce n’est la volonté de vouloir retrouver son médium de prédilection. Il écoute Chérie FM toute la journée.

Pour la première fois, Neil Haas peint sur le motif. Il a toujours beaucoup marché qu’il soit à la ville ou à la campagne, pour reluquer les mecs. Il observe alors les vies des autres, se projette dans toutes les intrigues qu’elles peuvent susciter, s’engage dans de superficielles filatures et se passionne pour des aventures unilatérales. Un animal sans propriétaire. Un véhicule vide. Des détritus abandonnés. Ici comme ailleurs, il s’amourache de détails qui vont ensuite se cristalliser dans des compositions érectiles. L’artiste cherche partout à deviner l’humanité. Autour de Moly-Sabata disons-le, il y a davantage de fleurs que d’hommes.

Pour la première fois, Neil Haas étend son linge dans un parc, sous la brise et la chaleur d’une météo clémente. Lorsque soudain il pleut, chacun se précipite pour rentrer ses vêtements au sec. L’averse se contemple à travers une fenêtre ou depuis un abri. Il est rare de s’offrir l’expérience directe d’une précipitation, en se maintenant en son cœur, pour en savourer la saucée. Observer la flore en pleine ondée, c’est nécessairement se mouiller. Alors que nous bavardons de son travail, l’artiste prépare des cookies.

Pour la première fois, ce n’en est pas une. Neil Haas s’extasie pour la jeunesse. Et comme toute tempête, il faut en être sorti pour la scruter. L’adolescence est ce flot dont vous êtes le lys. Rarement témoin de la sienne, nous sommes bien trop occupés par les bouleversements qui s’y opèrent. Les fruits ne se regardent pas mûrir. Audace et timidité. En un âge où l’on apprend progressivement à formuler son désir, notre artiste esquive. La peinture est sa manière d’obtenir les choses sans avoir à les demander.

Publié pour l’exposition personnelle « Fleurs dans la pluie » de Neil Haas au Musée Estrine à Saint-Rémy-de-Provence

Portrait de Mireille Blanc

Mireille Blanc peint l’image des images. Dans son atelier, sur de la toile libre et vierge grossièrement découpée puis agrafée au mur, des rectangles se remplissent de couleurs. L’application passe essentiellement par de l’huile posée au pinceau, parfois augmentée d’autres ajouts indirects. L’onctuosité de la touche est devenue caractéristique. Et autour de la zone envisagée, des marques s’accumulent en constellation et semblent s’animer en orbite. Surplus de matière. Essais chromatiques. Ces marges techniques sont un espace intermédiaire entre la palette et l’œuvre. La mise en forme du tableau finira souvent par anéantir de tels témoignages dans des replis invisibles ou des chutes abandonnées. Des chiffons gisent au sol. Un chien respire dans un coin. Ces détails se retrouveront peut-être un jour eux-même portraiturés en de futures pièces, pourvu que quelqu’un les immortalise. Tout se resserre. Pendrillons sur scène. Œillères d’une monture. Diaphragme d’un appareil optique. Il s’agit de diriger le regard et d’affirmer les visées. Par ses cadrages extrêmes, l’artiste excite un art du liseré, cette méticulosité du bord. Elle manifeste le fragment pour prescription et parvient à statuer, à statufier. C’est le châssis qui opère en ultime couperet de ses peintures.

Mireille Blanc imagine des épaisseurs sentimentales. Elle apporte cette mesure ne relevant pas tant de la profondeur, que d’une autre impression encore. Ni troisième, ni quatrième, voilà une dimension qui échappe à l’énumération. Sa pratique aiguise des moyens picturaux pour révéler la réalité de clichés amateurs, de clichés aimés. L’infante des eighties grandit dans une époque voyant l’utilisation de la photo déjà bien démocratisée, scandée par l’attente du développement, les régulières aberrations du tirage et la surprise du moment retrouvé en feuilletant les albums. Puis d’un siècle à l’autre, tout cela s’est dilué dans l’instantanéité des stimuli électroniques. C’est donc l’usage voire l’usure qui se retrouve au cœur d’une production imprégnée par la matérialité des souvenirs, brouillés par un reflet, rognés par une encoche, coupés par une bordure. La photographie argentique reprise à son tour par l’outil numérique intervient très tôt dans le présent processus. Bien que tamisant inlassablement le monde, tout vestige ne déclenche pas chez l’artiste un désir de peindre. Ce qui doit être représenté s’impose. Et c’est dans un matériau familier voire familial que se débite la pellicule des images.

Mireille Blanc voile nécessairement ses surfaces. Ses tableaux se distinguent par ce film infime, lorsqu’il ne s’agit pas d’un feuilleté plus sophistiqué, qui nous séparent toujours de ce que l’on croit y identifier. Custode ou courtine. Banne ou cantonnière. Tablier ou brises-bise. Nombreux sont les termes pour qualifier selon des domaines spécifiques, cet écran faisant office d’opercule entre deux mondes. Il s’en passe derrière les devantures. Et l’étoffe permet de plisser la perception des choses. Sa sensibilité proclame les stigmates de l’artificialité Elle leur attribue une texture propre, une sensation tangible. Cette prégnance conduit une conscience des mécanismes de la représentation et des multiples détours et truchements qu’elle exige. Il y a constamment plus d’obstacles visuels qui nous éloignent des sources. Dans une maison, les voilages insolées durant des décennies gardent l’empreinte des contours des fenêtres, des bibelots qui patientent par là et qui sait, de la vue sur laquelle elles donnent. Photogrammes sauvages. Au-delà de la fertile métaphore, la peintre chérit les tentures et autres broderies décoratives en tant que motif. Leur dessin, suranné de préférence, assure par l’entremise d’un paysage figuré ou d’entrelacs complexes, une couche supplémentaire au sein de cette cuisine ophtalmologique. De quoi accentuer les stratégies d’apparition et de dissimulation permises par le jeu des rideaux.

Revêtements, mémoires, confidences.

Publié le 14 avril 2018 dans le catalogue Œuvres/Works 2011-2018 aux éditions Sunset

Portrait de Baptiste Charneux

Baptiste Charneux développe ses gestes et son imaginaire dans la terre. Les autres techniques auxquelles il s’est essayé telles que le bois et le métal continuent aujourd’hui de servir son activité principale, pour mieux la socler. Appliqué et inventif, il excelle à bousculer les bonnes manières. Un pot se tourne. Une couleur s’émaille. Du grès se modèle. Il ne s’agit pas d’ignorer ni de détruire ces généralités mais plutôt de les prendre par contradiction comme autant de défis à relever. L’artiste travaille beaucoup, et dans un permanent effort de surpassement. À l’école à Beauvais puis à Caen, proche de sa famille dans les forêts ardennaises ou les montagnes alpines, de passage au bord du Rhône, à Prague dans son propre atelier de Strašnice ou une fabrique de Žižkov, il s’empare à chaque fois de savoir-faire spécifiques assumant une pratique de la céramique selon des situations précises. Car l’argile provient toujours d’un terroir.

Baptiste Charneux manifeste sa dextérité et son vocabulaire par la terre. Ses déplacements lui permettent d’expérimenter un éventail de propriétés. Il touche ce qu’il trouve, là, par choix plutôt que par défaut. Falaises des vaches noires sur le littoral normand, faïence claire dans le Bessin, matière à briques en Picardie, faïence rouge vernissée du Roussillon, grès de Flandre française, de République tchèque ou de Province germanique, offrent chacune leur qualités propres. Une cartographie se dessine, charnelle et enfouie. Aujourd’hui c’est avec et chez la céramiste praguoise Eva Pelechová que l’artiste signe un ensemble de nouvelles œuvres. Cette première exposition personnelle résulte d’une résidence d’un mois à l’initiative de Michal Novotný pour Futura qui inaugure ainsi son programme « Arts project in Ceramics & Clay ». De la recherche à la production, ce baptême prodigue du temps, de l’espace et des ressources.

Baptiste Charneux confirme son talent et sa passion pour la terre. Son présent projet traduit un émerveillement en tant qu’émigrant, face aux pignons bariolés de sa nouvelle ville. Leur style penche davantage vers la fantaisie que la raison. Il s’agit de privilégier une Histoire par la parure. De moulures en moulages, l’artiste décide d’en reproduire des fragments en s’appropriant formes pompeuses et palette pastel. Pour cela, toujours enclin à contrarier les habitudes, il s’aventure dans une entreprise laborieuse et satisfaisante, consistant à fabriquer lui-même ses pains teintés dans la masse. Le challenge est réel car le grès ne se colore pas si facilement, surtout lorsque l’on veut comme lui, éviter la froidure des émaux. S’en suit une épopée alchimique dont les nombreuses opérations guideront secrètement l’obtention d’une pâte à nouveau malléable.

Baptiste Charneux aiguise sa technicité et son jeu avec la terre. Une fois cette possible mais industrieuse manipulation effectuée, il dispose d’un matériau qu’il exploite par estampage et combinaison à partir des recoins de l’architecture qui le concerne. Un ultime ponçage accentuera les contours et nuances de ces mystérieux blocs. Et pour alimenter davantage encore son enquête baroque, l’artiste a également façonné des bestioles empruntées au même décorum originel. Il raffine le grotesque. Il construit ses ruines. Tous ces oxymores installent durablement sa sensibilité dans un romantisme qui chérit autant la grimace que la majesté, pourvu qu’elles soient associées. Ainsi ces céramiques sophistiquées seront présentées selon des principes évoquant le lexique du chantier. L’étape s’annonce déterminante dans l’établissement d’une sensibilité inspirée et innovante dans le champs de la sculpture.

Consulter le texte sur le site de Futura, Prague

Peintures, images, rideaux

Une exposition personnelle de Mireille Blanc
du 21 mars au 26 mai 2018
à la Maison des arts à Grand Quevilly

Pour sa première exposition personnelle en centre d’art, Mireille Blanc présente un ensemble de tableaux dont plusieurs ont été réalisés ces mois-ci dans son atelier francilien. La trentaine d’œuvres est augmentée par l’apparition inédite de photographies, pourtant bien ancrées dans la production de l’artiste, en ses marges. L’articulation des différents corpus est rythmée par d’autres présences frontales, qualifiant l’interface entre intérieur et extérieur, rideau à l’image de la peinture. Cette monographie partage des grisailles onctueuses caractéristiques, et s’aventure à s’offrir plus encore. Revêtements, mémoires, confidences. La maison normande au pied des tours agit ici en révélateur d’un médium en général, et de celui de Mireille Blanc en particulier.

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Terre et textile

Une exposition itinérante multipliait les façons d’associer deux matières que tout semble opposer. Seize duos d’artisans conjuguent leurs talents pour démontrer combien les contraires peuvent s’accorder, voire atteindre l’harmonie.

Il existe plusieurs moyens d’honorer un matériau. L’isoler, peut-être. Ou en révéler les qualités par contrastes et complémentarité, en présence d’un autre. La céramique de part sa nécessaire cuisson, pourrait techniquement exclure toute complicité, ou s’imposer d’emblée comme point de départ. Le feu pour allié, détruirait la plupart des autres composantes. Ainsi la fibre vient par après, en rehaut et détail, sans que cela ne la réduise à toujours tenir le second rôle. Le minéral rencontre le végétal. Le fragile fréquente le moelleux. L’exposition Terre et Textile propose justement une quinzaine d’équilibres. L’aventure est née d’un appel à projets en 2014 à l’initiative de la Maison de la Céramique du Pays de Dieulefit, puis voyagea en 2015 à Gap et en 2017 à Saint-Chamond dans le cadre de la Biennale du Design. L’étape finale fut accueillie au Prieuré de Salaise par l’association Figlinaé, sous l’impulsion de Nathalie Pouzet. Active au sein de la Poterie des Chals voisine, la potière fut déjà par le passé complice de dialogues entre les techniques, acoquinant l’argile avec le verre ou la vannerie. C’est sous les ogives de l’ancienne nef que se découvre l’ouvrage le plus convaincant de la manifestation, sobrement étendu au sol. Il résulte de la collaboration des céramistes Louis & Virginie Brueder avec la fabricante de tapis Flore Sivell, basés à Bedoin près d’Avignon. Divisé en quatre carrés qui en permettent la modulation, ce parterre se constitue de volumes de porcelaine façonnée main, émaillée au trempage et recuite au four à gaz en réduction d’oxygène. Dans les interstices du pavage, de la laine et du lin sont implantés brin par brin à l’aide d’un pistolet à tufter à air comprimé. Le tout tient sur une toile de coton grâce à l’application astucieuse de colle et de latex, avec une finition de jute naturelle. Le résultat est surprenant de réalisme, affichant des textures sophistiquées qui invoquent des ruelles médiévales, ou les galets humides du Rhône si proche.

Publié page 32 du numéro 219 Mars Avril 2018 de la Revue de la Céramique et du Verre

 

Portrait de Takuro Kuwata

Rivalisant avec les arbres d’un parc londonien, deux sculptures imposent leur volume gourmand. L’artiste éclaire de quelques réponses ces mystérieuses et titanesques présences.

Takuro Kuwata est né au Japon. Il s’est formé au Japon. Il est basé au Japon. Malgré une visibilité aujourd’hui importante aux États-Unis, en Belgique, en Angleterre et bien-sûr dans son pays natal, notamment grâce à ses galeries Salon 94 à New York, Pierre Marie Giraud à Bruxelles, Alison Jacques à Londres et Kosaku Kaneshika à Tokyo, il est surprenant de constater que cet artiste n’a à ce jour disposé d’aucune exposition en France. Outre-Manche, ce sont deux œuvres monumentales qui l’ont fait connaître du public à l’occasion de Frieze Sculpture, le parcours en extérieur proposé par la célèbre foire dans Regent’s Park. Au sein de ce jardin très fréquenté, d’immenses statures trônaient impassiblement, massives dans leur mutisme. Leur surface éveille beaucoup d’interrogations. Leur largesse laissent imaginer l’ampleur des fours. La magie du feu imprègne encore ces silhouettes géantes dont les corps de lave sont hérissés par d’onctueux dégoulis. Leur aspect pastel et crémeux contraste avec la rocaille brute sur laquelle ils trouvent support. Pour en apprendre davantage sans rien éteindre de l’énigme de cette production, il faut avant tout savoir qu’elle prend forme dans les contours élémentaires du bol. Objet essentiel de la cérémonie du thé, le récipient permet de servir et de boire, d’offrir et de recevoir. Takuro Kuwata part ainsi de cet ustensile épousant le creux des paumes jointes, comme d’une base pour s’épanouir à toute échelle. Il suit pour cela la technique du « Tebineri » consistant à empiler des colombins d’argile les uns sur les autres pour aboutir à un contenant réalisé sans tour. Ce procédé ancestral autorise des dimensions ambitieuses, et le travail de Takuro Kuwata semble en cela exponentiel. Alors que ses plus grandes céramiques atteignent déjà trois mètre de haut et la moitié en circonférence, l’artiste confie que les prochaines étapes pourraient bien être architecturales.

Publié page 51 du numéro 219 Mars Avril 2018 de la Revue de la Céramique et du Verre

Liberté, originalité, utilité

D’emblée, un grand mur jaune ensoleille le tirage moiré de Pierre Savatier. Les vermicelles de Clémence Seilles se reflètent dans la vitrine protégeant les tracés orthogonaux de Vera Molnar. Les formats de Jochen Gerner et d’Hippolyte Hentgen piochent de concert dans un répertoire cartoonesque. L’autoportrait monstre de Laureline Galliot trône seul. Les éclats de Stéphane Dafflon et ceux de Cécile Hartmann scintillent chacun en leur champ, dans l’abstraction d’une surface ici, la figuration d’une autre là. Côte à côte, les bases photographiques de Manuela Marques et de Gerald Petit témoignent de leur propre éblouissement. Les drapés d’Émilie Pitoiset apportent de leur souplesse à une teinte proche de celle du sol minéral de l’endroit. Nous pourrions être dans les salons d’une administration de la République en 2051. Nous sommes le 23 novembre 2016 au Carré d’art de Nîmes. « Nouvelles Vagues » est une commande d’art imprimé de grands formats, initiée par le Centre national des arts plastiques en 2010. Son fruit prend place, pour sa première présentation, dans le confort d’un espace consacré. En ce Sud, marqué entre autres par le voisinage historique de Supports / Surfaces, la question de la planitude et de ses potentialités rôde, manifeste. Aussi, l’événement s’inscrit au sommaire de la sixième édition de la Biennale de l’estampe, ancrage local dans la tradition des graveurs nîmois. Dans le même ciel de cette cité, les astres veillent partout avec cette gravité propre à la postérité antique. Et bien qu’elles le soient ailleurs que dans le marbre, les images réunies pour l’occasion sont toutes gravées, à leur manière, ne serait-ce que dans notre mémoire. Elles découlent de la volonté d’associer un artiste vivant et un atelier d’impression. Dans un sens autant que l’autre. Vingt-cinq fois.

Une œuvre commandée est une œuvre désirée. Par définition, l’envie, la nécessité se voient confiées à autrui pour mieux la réaliser. Le destinataire, qui en exprime ainsi le vœu, excite une expectative. L’attente de sa réception creuse d’avance une place dans le monde. C’est aussi par son adresse qu’elle se distingue. L’une des façons de vouloir une chose est bien de ménager le contexte de son surgissement.

[Laureline Galliot : Je suis familière du travail sur commande, ayant été formée au métier de designer. Si la commande n’émane pas d’un tiers, je me l’invente, je me la construis selon une analyse de terrain. Je ne saurais avancer sans contrainte. C’est le fait de résoudre un problème, d’améliorer une situation qui m’anime. Autrement dit, sans commande, je joue tous les rôles et m’improvise commanditaire en plus d’être créateur. Dans le cadre d’une commande, je profite du fait que quelqu’un a fait l’enquête en amont, qu’il a posé l’énigme à ma place, alors je peux me contenter de ne jouer qu’un seul rôle.]

Les artistes ne sont pas tous coutumiers de ce principe. Les ateliers, eux, en ont fait leur mode de fonctionnement. Une zone d’échange sera à déterminer. Et on a dit commande, pas commandement. L’histoire de l’art est constellée de trésors nés ainsi, bousculant les rapports d’autorité et d’initiative. Il s’agit d’inspirer plus que d’imposer.

[Jochen Gerner : Un format, un support, un contexte peuvent être les déclencheurs d’images, donc de dessins. Le plus difficile pour moi serait d’être entièrement libre, sans contraintes particulières de format et de technique, ou sans commandes spécifiques. Trop de liberté freine la création. La commande dans le domaine de l’art me semble tout aussi précieuse pour développer une réflexion. Un peu comme s’il s’agissait de confronter son univers personnel à des champs magnétiques pour voir comment le renforcer et comment se déplacer dans ces nouveaux espaces.]

Une des singularités du commanditaire de « Nouvelles Vagues » est qu’il agit au nom de la population qu’il représente. Des experts se positionnent ainsi pour le plus grand nombre, façonnant un patrimoine commun. Par la dimension publique de cette commande, il est important de ne pas agir que sur des ronds-points. Diverses motivations dynamisent cette action qui conforte l’État dans sa position instigatrice. En plus de soutenir les métiers d’art, cette opération permet à certains artistes de se familiariser avec un champ nouveau, qui sait, lui, s’enrichir de l’arrivée du néophyte toquant à sa porte.

[Michael Woolworth : Émilie Pitoiset est arrivée sans idée préconçue, n’étant pas familière des différentes techniques d’impression. Dessiner une composition directe, comme certains artistes le font, n’est pas chose facile. Elle a, en revanche, compris immédiatement que nous ne sommes pas de simples exécutants, mais que l’on cherche avec l’artiste un chemin. Parfois, comme ce fut le cas avec Émilie, la réflexion peut tourner autour du geste imprimé : pression, empreinte, couleur et la multiplication ou pas. Elle a observé pendant un temps nos gestes et façons.]

Chaque duo a son propre équilibre à trouver. Le médium partagé, le temps de la fabrication, s’affirme depuis des siècles comme un jonglage savant entre le mécanique et le gestuel. Il est enthousiasmant de constater qu’en plus d’un élan de découverte et d’apprentissage, un tel fricotage peut se présenter comme un tremplin, voire une réelle solution technique.

[Pierre Savatier : Cette commande est arrivée à un très bon moment pour moi. Le laboratoire avec lequel je travaillais avait mis sa machine à la casse. Je ne pouvais donc plus faire développer le papier que j’utilisais pour réaliser mes photogrammes en couleur, insolés dans la chambre noire de mon atelier. J’étais en train de faire des essais avec mon scanner, pensant que le passage du photogramme au scanner relevait d’une certaine logique. C’est à ce moment-là que le Cnap, représenté par Pascal Beausse, m’a proposé cette commande. Je l’ai prise comme une opportunité d’expérimenter de nouveaux moyens. L’invitation était très ouverte, la seule contrainte était de choisir, avant de concevoir le projet, un atelier professionnel qui produirait les multiples – un atelier qui n’aurait pas déjà été choisi par un des autres artistes. Nous avons fait le tour de plusieurs ateliers et artisans, en leur posant des questions pratiques, et je me suis déterminé pour l’atelier I-labo.]

Un dialogue naît et se développe entre les complices. Il permet d’aiguiser chaque réglage pour le porter à des sommets de sophistication. Parce qu’une commande n’existe qu’à plusieurs, ce sont bien les allers et retours d’une sensibilité à l’autre qui finissent par donner matière à des projets originaux.

[Antonin Linard : Techniquement, le processus de fabrication de l’image était relativement simple (technique classique d’impression en sérigraphie). Le défi était de trouver un support qui puisse donner de la transparence et de la profondeur, et qui ne vienne pas altérer l’application de l’encre. Ainsi, nous avons opté, en accord avec Hippolyte Hentgen, pour du plexiglas suffisamment épais pour donner cette sensation de relief aux motifs imprimés. Au dos du support, un blanc de soutien a été appliqué pour opacifier le plexiglas puis, à l’avant, les artistes sont intervenues par un jeu d’aplats et de traits.]

L’estampe, c’est aussi une temporalité alternative, comme loin du surmenage électrique. Il y a un fantasme de l’analogique qui associerait ce mode d’expression à une guilde en retrait du flux contemporain. L’anachronisme guetterait, aux yeux des fervents du numérique à tout prix. Ce serait se méprendre sur le bonheur de la réalité du papier au contact des technologies les plus avancées. La reproduction d’une image n’en bouscule pas ici la magie. Relevant d’une forme d’économie et de facture irréductibles, le processus artistique garde tout son mystère. Sa charge sacrée réussit même à s’intensifier par le décuplement du geste.

[Vincent Schmitt (Maeght – Imprimerie Arte) : Sur une plaque de cuivre, Pierrette Bloch a dessiné au pastel gras blanc une série de « points » / « traces ». Par une première morsure très courte au chlorure ferrique, les traces ont été fixées. Après les avoir protégées avec un vernis siccatif, une seconde morsure a permis de surélever les dessins par rapport au fond de la plaque. Ensuite, la plaque a reçu successivement neuf aquatintes pour un temps de morsure total de plus de cinq heures. Chaque aquatinte a été réalisée à l’aérosol alternant des buses diverses afin d’avoir une accumulation de formes différentes de points. Afin d’augmenter la force du noir, certaines aquatintes ont été superposées pour obtenir ces grains hétérogènes demandés par Pierrette. C’est pourquoi le fond est noir, dense et vibrant. Nous avons exploré avec Pierrette diverses encres noires combinant cinq pigments (noirs d’ivoire, de carbone, de Mars, d’os et de vigne). Ce noir est le résultat d’un mélange de deux encres, l’une au noir de carbone, l’autre au noir d’ivoire additionné à 40 % d’une charge de pigment ivoire. Ce mélange est référencé : « Noir Pierrette Bloch ».]

De toute évidence, le lexique de l’empreinte est omniprésent. Et si l’imprimerie reste encore associée à Johannes Gutenberg et à l’austérité de ses applications luthériennes, « Nouvelles Vagues » contribue justement à vivifier ce domaine. Le Centre national des arts plastiques cherche à abreuver son territoire, et profite ainsi de la moindre rareté du multiple pour mieux embrasser sa superficie. Le souci de la diffusion reste un enjeu majeur, cette multiplication des pains servant autant l’artiste que le public. Ainsi, comme le veut la tradition, plus l’information est reproduite, plus elle sera vue. Pour tendre vers une ubiquité, même de très loin.

[Antonin Linard : Pourquoi reproduire une image ? Vaste sujet. Le moteur principal en est avant tout la volonté de diffuser en nombre cette image pour démocratiser l’œuvre d’art, la rendre accessible à un public plus large que celui du cercle restreint des collectionneurs – ce qui est bien évidemment également lié au prix généralement élevé d’une œuvre originale sur le marché de l’art. L’autre aspect intéressant de la reproduction d’une image, c’est d’observer la manière dont la technique impacte sur le rendu final du travail de l’artiste, qui diffère de celui obtenu dans le cas d’une œuvre originale.

Le travail est pensé en termes multiplicité, ce qui, paradoxalement, aboutit fréquemment à des travaux très singuliers, d’où la dénomination « d’estampe originale ».]

Le semblable prend alors une dimension particulière en ce domaine. Car il est difficile de croire que deux choses identiques puissent exister simultanément. C’est l’infime différence qui pourra intriguer.

[Gerald Petit : Il y a ce va-et-vient entre vérité et exactitude dans mes images, que ce soit dans mes peintures ou mes photographies. La relation entre les deux médiums, chez moi, c’est cette balance. Cette relation aussi entre ce qui persiste et se transforme dans la peinture et ce qui est là, trivial et saisissable avec un appareil photographique. D’emblée, cela crée un faux-semblant du sujet dans les deux camps. Puis il y a ces résurgences, ce bégaiement qui redit par bribes les mêmes figures avec plus ou moins de discrétion. On m’a souvent parlé de fantômes devant mes images, qui réapparaissent et hantent. Je préfère le monstre au fantôme : le monstre, c’est ce qui ressurgit mais se transforme – comme la rumeur, au fond. Je pense plus en termes de modification et d’exagération qu’en termes de répétition et de récurrence. Je n’ai jamais vraiment travaillé en série parce qu’il s’agirait d’avoir recours à un système, et n’en ayant pas personnellement, je reviens toujours au point de départ. Chaque nouvelle œuvre est une transformation de la même chose, ce que j’ai bien du mal à nommer.]

L’impression pigmentaire, la taille douce ou numérique, la sérigraphie, l’eau-forte, l’aquatinte, la pointe sèche, la lithographie, l’héliogravure et la découpe sont autant de techniques utilisées pour chatouiller la multiplicité. De façon plus ou moins orthodoxe, l’artiste s’autorise à perturber la loi de la série. Ou à la conforter.

[Clémence Seilles : Des lunettes de soleil, des flûtes, des petites guitares, des canapés, des chaussures, des chaises, des chansons, des disques, des MP3, des totems, des papiers peints, des murs, des lampes, des lasers, des fanzines, des posters, des masques, des colliers, des vases, des scènes… Tout cela implique, d’une part, dans son mode de fabrication, un système de reproduction, il s’agit donc de créer, tordre ou passivement utiliser les outils nécessaires et, d’autre part, trouver la raison d’être de reproduire cet objet. Ce n’est pas uniquement une question de diffusion, mais aussi d’impact de groupe, de la même manière qu’un orchestre symphonique se compose d’environ trente violons, douze altos, dix violoncelles, quatre bassons, quatre trompettes et ainsi de suite. Ce que l’on répète n’est pas forcement dissociable, c’est ce que j’ai voulu signifier en proposant ces panneaux troués d’environ 1 m2 assemblables à souhait.]

Il existe un vertige du nombre. Amusons-nous à nous en gargariser. Vingt-cinq artistes tirant en vingt-cinq exemplaires, cela fait un total de 625 pièces, soit au niveau de notre pays, disons une pour 107 200 Français. Pour alimenter plus encore notre excitation chiffrée, imaginons que cela puisse correspondre à la population de Perpignan, de Rouen, de Boulogne-Billancourt, de Mulhouse ou de Saint-Paul de La Réunion. Chaque ville pourrait alors porter son exemplaire comme blason.

[Jochen Gerner : J’aime me plonger dans les images. Et j’aime particulièrement observer et ausculter les zones les plus anecdotiques, les trames imprimées, les arrière-plans ou les micro-détails pouvant paraître a priori insignifiants. Selon moi ce sont souvent des portes d’entrée pour passer au travers d’une image, comme s’immiscer dans un interstice de mur, et en découvrir ainsi le sens caché. Regarder l’arrière d’un décor de théâtre ou découvrir l’intérieur d’une maison dont nous ne connaissions que la façade publique peuvent être des sensations similaires. Il s’agit aussi de me confronter à la simplicité, au document imprimé, brut et non précieux. Et de toujours tenter de révéler la force magique d’une image, la plus simple soit-elle. Dans le cas d’Hergé, il s’agit de renverser la lecture habituelle en oubliant les héros de l’histoire, et en se focalisant sur d’autres formes graphiques. La puissance graphique et narrative d’une planche de bande dessinée peut venir d’une simple composition en arrière-plan, de l’inclinaison de lignes abstraites.

Par ailleurs, j’aime toujours me situer à la frontière de différents mondes : le figuratif et l’abstrait, le microscopique et le monumental, le mobile et l’immobile, les formes souples et les compositions géométriques.]

Les références se télescopent en un gourmand feuilleté. Un principe actif de digestion est en cours, diluant les sources au fil des tamis par lesquels elles passent et repassent. Il existe une aisance liquide à associer les sujets. Plusieurs artistes du programme partagent une vraie culture iconographique et, de fait, une immense exaltation à travailler l’image dans son épaisseur, son histoire et son pouvoir.

[Hippolyte Hentgen : À travers ce travail en binôme, nous n’envisageons plus le dessin comme une activité qui relève seulement de l’intime. Ce sont plutôt des intimités qui se superposent, les nôtres additionnées à celles des documents que nous utilisons, de leurs auteurs – fussent-ils anonymes –, et de leurs usagers, qui les ont archivés, personnalisés et qui les font revenir jusqu’à nous. La patine de ces documents que nous réemployons, leurs traces, leurs usures constituent autant l’image finale, l’œuvre, que ce que nous traçons. Dans Hippolyte Hentgen nous sommes en réalité beaucoup plus que deux, c’est de plus en plus une grande chaîne intergénérationnelle. Notre travail à quatre mains tente alors de faire des choix, d’organiser, de dessiner un angle mort de la culture populaire, de retracer de possibles histoires collectives, de penser une histoire pop, plus à la façon de Georges Herriman, avec des spécificités nommables, un langage fleuri, qu’avec un traitement massif que l’on peut repérer dans la grande histoire du pop art américain.]

Entrer dans une collection nationale implique nécessairement une reconnaissance institutionnelle. Avec elle, surgit un certain panache. L’héritage de notre fonds d’œuvres est révolutionnaire et il continue de décorer les salles de parade du gouvernement. C’est là toute la croustillance du plaisir de montrer.

[Jochen Gerner : Je ne pense pas forcément intégrer la notion de prestige lorsque je conçois une image. Je pense uniquement à la façon dont celle-ci pourra se construire, et donc à sa future résistance visuelle, c’est-à-dire à la façon dont le dessin pourra être interprété, compris et aux questionnements qu’il pourra soulever comme questionnements auprès du futur regardeur. Mais je ne modifie pas son sujet ou son traitement en fonction de sa potentielle destination, que ce soit un appartement privé, un musée ou un palais de la République. Je crois que l’image imprimée produite doit, dans l’idéal, avoir une solidité et une souplesse visuelle qui permettent de tenir le mur dans chacun de ces lieux, quel que soit leur spécificité. Et faire référence à une planche de bande dessinée, en en proposant simultanément une analyse et un cryptage graphique, me semblait une expérience intéressante à mener : regarder, étudier et transformer, transmettre sa propre lecture d’une image.]

Osciller entre la boutade et l’apparat est une gymnastique de haut niveau. Un lexique cocasse voire coquin peut se retrouver travaillé sous les auspices de la politesse.

[Hippolyte Hentgen : C’est une façon de décupler le pouvoir narratif des images, d’ouvrir le champ des hypothèses. Notre collection de revues, comme Plaisir de France, qui propose une iconographie à la fois désuète et audacieuse, nous semblait parfaite pour proposer un collage édité en multiple. Juillet, notre proposition pour « Nouvelles Vagues », est une sérigraphie à la trame très étudiée. La densité des superpositions et les entrelacements constituent vraiment une écriture qui rend compte d’une tonalité affective, qui soutient l’image, qui rassemble. C’est un dialogue recomposé, un portrait cinétique de deux jeunes baigneuses. Ce double nu – on nous a d’ailleurs suggéré de couvrir plus les fesses – propose un érotisme sage mais suffisamment tenu, construit, pour exercer une tension qui puisse résister à la main gantée et grotesque du toon, qui évoque les celluloïds des premiers films d’animation, et qui surgit du hors champ pour fesser et éclabousser avec l’eau du bain.]

Lorsque le décor n’évoque pas un paysage bucolique, il peut jouer du lustre et de la grandiloquence.

[Clémence Seilles : Mes estampes sont des éléments de décor de façades, repris du pavillon Sully du Louvre à Paris, un habillage de mur flexible que je veux multipliable et adaptable à l’espace. C’est de la mise en scène pas du tout in situ.]

Les motifs qui paraissent les plus prestigieux, naissent parfois d’actions triviales, résultant même d’une chorégraphie vigoureuse voire agressive.

[Michael Woolworth : Comme souvent, les vraies bonnes idées sont les plus simples. Nous cherchions avec Émilie Pitoiset une façon de capter la trace de l’eau. À partir de bribes d’expériences que j’avais faites il y a fort longtemps, nous avons réussi à installer une logique de fabrication. Tout d’abord nous posons une plaque d’impression en aluminium sur la presse. Émilie prend une longueur de soie qu’elle trempe dans un seau d’eau, puis elle l’essore un peu. Ensuite, elle fait « planer » cette soie dans l’air au-dessus de la plaque, la laissant retomber à sa guise. Le tissu mouillé crée des réseaux, des plis et des structures invisibles en se déposant. Quelques secondes plus tard, Émilie l’enlève d’un coup sec et nous arrivons avec un grand rouleau chargé d’encre grasse que nous passons une fois aller et retour. L’encre se dépose uniquement sur les parties sèches, révélant ainsi en négatif l’empreinte de la soie. Ce processus a nécessité de nombreux tests préalables. Plusieurs tissus furent essayés avant de trouver celui qui convenait. Le temps de « vol » et l’intensité de l’essorage de la soie ont été difficiles à calculer, le choix du papier et de la couleur a aussi été délicat. Rapidement un papier japonais s’est avéré le plus approprié pour sa translucidité, son grammage, son aspect et sa teinte neutre, évoquant une flaque d’eau en train de sécher.]

La lumière, toujours. Les papiers acceptent ses caresses. Le métal aiguise ses reflets. L’organza s’offre à ses éclairs. Le skaï, bien sûr, lui dit oui. Quant au plexiglas, sa brillance n’en est que confortée. Grilles et plis dessinent des obstacles pour mieux jouer avec elle. Et par la générosité de son spectre, elle fait rayonner jouissance et connaissance, depuis les ors des ambassades jusqu’aux néons des galeries. Dans un monde de l’art parfois encore étriqué dans une approche de l’œuvre détachée de tout contexte, les notions de commande, de multiple et de décoratif résonnent comme d’ultimes affronts. Au besoin, « Nouvelles Vagues » requalifie ces valeurs de liberté, d’originalité et d’utilité, traitées en diverses proportions par les artistes et ateliers sollicités par l’aventure. De suspectes, elles deviennent notoires. Encore. Encore. Et encore.