Portrait d’Anne Bourse

Anne Bourse vit et travaille au sommet d’une tour. Vingt-six étages la séparent du sol, cet endroit d’une relative stabilité où elle ne veut quoiqu’il en soit rien socler. Ses œuvres n’ont jamais de piédestal et c’est là une des constantes qui alimentent son écart avec toute autorité. Elles apparaissent sans avoir été posées. Ou en s’en donnant l’air au moins. Mise à part cette altitude hissant l’artiste dans les nuages, tout est horizontalité.

« T’as pas le vertige ? »

Sainte-Barbe est une martyre biblique. Enfermée comme tant d’autres par les bons sentiments d’un homme, elle œuvra avec opiniâtreté pour consolider ce en quoi elle croit. Le façonnage de sa foi résista aux tortures les plus inventives. Elle sait s’échapper des flammes et la foudre lui obéit. Aujourd’hui patronne des architectes, géologues et pompiers, on la prie pour protéger toute activité du feu, tellurique ou céleste.

« Et d’ailleurs je suis claustrophobe. »

Anne Bourse ne s’isole pas, au contraire. Elle affirme l’importance de s’accorder des plaisirs exogènes. Cocktails. Avec le ciel à portée de vue, elle est liée au monde et en imprime les vibrations. Elle s’est trouvé son propre nid, après avoir travaillé durant des années chez les autres, sur la table de leur cuisine ou bien partout où ils continuaient leurs conversations. Elle les entend toujours.

« J’en ai plein d’idoles. »

Rapunzel surgit de l’imaginaire germanique. La jeune entrepreneuse aux longs cheveux multiplie les alternatives pour échappatoires. La raiponce à laquelle son nom fait référence, est d’ailleurs une plante autogame, qui se fertilise elle-même. L’élégant maniérisme de sa tignasse motive courbes et déliés. Trichophagie. Bézoard. Ses mèches sont des enluminures léchant les majuscules des paragraphes parcheminés.

« C’était un jeu entre moi et moi. »

Anne Bourse dédicace ses passions à tel neurologue, auteur ou autre humain encore présent pour elle lorsqu’elle ouvre les yeux. Ses intentions prennent parfois la forme de dessins ou de sculptures, presque par défaut de vocabulaire. Les nommer les rend cependant plus concrètes. Leur plastique épistolaire fait le choix d’une grammaire ouverte et diluée. Ses découpes présentent une surface aquarellée, trempée de couleurs haptiques.

« Je fais rarement des œuvres, ce sont plutôt des choses qui sont là. »

Pénélope incarne inlassablement la constance. Figure méditerranéenne, elle s’absorbe dans un objet amoureux. Défaire la nuit ce que le jour fait. Sans jamais achever sa tapisserie, elle s’affirma en ignorant les sirènes. Sa toile sentimentale est un habit dans lequel se lover. Souplesse. Douceur. Malgré une étymologie discutée, son origine fréquente toujours un animal ailé. L’essentiel est d’associer l’épouse à un oiseau libre.

« Il parait que c’est dur d’écrire sur mon travail. »

Anne Bourse vit et travaille au sommet d’une tour. Elle aussi a beaucoup de patience. Pour effleurer ses ouvrages, il fallait faire la connaissance de quelques personnalités bien déterminées. Archaïque, médiévale, antique. Autant de sensibilités en élévation. Ici dans le dix-huitième arrondissement, c’est un ascenseur qui nous entraîne vers l’artiste. C’est haut. Souvent, les contes ont un début, puis leurs issues bifurquent. Il était une fois.

Publié dans Code South Way #5

Portrait de Réjean Peytavin

Réjean Peytavin multiplie les conquêtes. Il s’agit d’envisager de quoi elles sont la victoire. Chaque nouvelle série est un territoire à remporter, au sein d’une immensité de compétences à acquérir. Avec la céramique de façon générale, toute cuisson est un challenge. Défourner relève, c’est selon, de l’ultime satisfaction, du contentement, du simple soulagement, de la convenance, de la déception partielle ou de la mortification. Il peut exister ici différents paliers entre gagner et perdre. Une pièce sortant entière de l’antre, est déjà un triomphe.

Réjean Peytavin décline les configurations. Il s’amuse à fatiguer les combinaisons, non pas par divertissement mais bien pour tester le bien-fondé des équilibres. Sa science est expérimentale et de bouture en greffe, tout doit être essayé sans vraiment chercher de formule. Une fantaisie plastique surgit alors, à partir de collages déraisonnables qui finissent par tenir. La quantité naît d’un appétit d’apprivoisement des techniques. Et leur domination doit se voir. La fierté devient ornement. Et en bon sportif, elle se brandit.

Réjean Peytavin diversifie les compétitions. Qu’il foule Limoges ou Jingdezhen, c’est en winner qu’il revient. Et ses pièces en témoignent, vigueur dans les ruines. Veni, vidi, vici. Le trophée est traditionnellement la dépouille d’un ennemi. Il atteste d’un succès en en fournissant les marques tangibles. La porcelaine toujours contrainte, offre par sa mise en forme la preuve de sa soumission. Tout artisan du feu sait pourtant qu’il ne travaille pas contre lui, mais avec. Les flammes ne sont pas concurrentes. Au contraire, elles arbitrent et décideront l’issue du jeu, relativisant la fameuse formule romaine.

Publié dans le catalogue de l’ENSA Limoges dans le cadre du post-diplôme Kaolin

Fleurs dans la pluie

Une exposition personnelle de Neil Haas
du 2 juin au 8 juillet 2018
au Musée Estrine à Saint-Rémy-de-Provence
avec le soutien de la Collection Frédéric de Goldschmidt
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Neil Haas traduit sa passion pour l’art de Vincent Van Gogh, dans des peintures digérant la fougue picturale de son idole. Il accole aux élans de couleurs, une iconographie parfois coquine, toujours imbibée de désir. Les fleurs y côtoient la drague en plein air. Augmentée de plusieurs œuvres issues de la collection du Musée, cette exposition restitue deux mois de résidence de production à Moly-Sabata, nourrie de repérages provençaux. Cette initiative est l’opportunité pour Neil Haas de découvrir pour la première fois les paysages et sites foulés par Vincent Van Gogh en Provence. L’artiste séjourne à Saint-Rémy-de-Provence fin mars 2018 puis dispose d’un atelier, d’une équipe et d’une bourse de production à Moly-Sabata / Fondation Albert Gleizes en avril et mai 2018.
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En savoir plus

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Portrait de Jordan Derrien

La main chaude est un jeu d’enfants consistant à superposer ses menottes droites puis gauches à plat, en un feuilleté de chairs. Celle du dessous vient retrouver le sommet de la pile, et ainsi du suite jusqu’à épuisement ou ennui. Une autre règle veut qu’une fois un certain chiffre atteint, une dispersion s’opère pour éviter l’ultime coup du dessus. Dans tous les cas, une chaleur commune naît de tant de contacts. Les frictions conservent voire augmentent la température des paumes, donnant aux participants euphoriques, l’impression d’une boule d’énergie à préserver. Au temps de la marine à voile, c’était également un divertissement de matelots.

Jordan Derrien vexe l’idée classique d’une sculpture ascendante. Face à l’érection victorieuse, c’est la réalité de la pesanteur qu’il célèbre au contraire. Sans aller jusqu’au flasque, c’est ce semi-mou cher aux exploits du Kamasutra, qui lui permet de multiplier ses configurations. Vous savez, quand c’est fini et qu’on en veut encore. Cette langueur chérit une temporalité assez intempestive, loin des assauts obligés. Du matelas à la baignoire, les objets que l’artiste cherche et trouve, impliquent toute position non dressée. Les corps se relâchent. Les surfaces se flétrissent. Leur moiteur, leur tiédeur, se distinguent par un caractère mitigé, ni franc ni vigoureux. Non pas que tout s’avachisse. Il s’agit de déterminer une structure à contrarier, une action à troubler. Cette résistance demande autant d’efforts au moins, que ceux propres à la culture physique du bâtisseur. Encore des flots de transpiration en perspective.

La main chaude est celle de quelqu’un, lorsqu’elle est sèche, qui sait se contrôler. Imperturbable, prévoyant, il se sent responsable de soi et des autres. Si elle est froide et sèche, c’est un introspectif, qui analyse le monde et les gens, qui sait conseiller les autres, mais a du mal à s’engager, à entrer dans l’action. La main chaude et humide dénote une personnalité spontanée, optimiste, qui recherche la compagnie des autres et compte sur sa chance. Enfin, si la main est froide et humide, il faut s’attendre à une personne calme, méthodique, qui ne remet pas en cause l’ordre établi et qui, dans un groupe, apporte sérénité et bienveillance.

Jordan Derrien mâche son papier. Ce principe imagé relève d’une régulière mastication afin d’obtenir la meilleure des pâtes. Techniquement, la salive lubrifie les fibres. C’est une humeur aux nombreux pouvoirs. Outre sa fonction essentielle à l’entrée du circuit digestif, la permanence de sa présence assure à la bouche, une santé et une performance optimales. Un humain sécrète quotidiennement 1 à 2 litres de bave, déglutie par réflexe. Si les postillons importunent tout interlocuteur, les glaires tièdes peuvent marquer plus frontalement encore la soumission voire l’humiliation. Les sucs buccaux véhiculent au-delà d’une hiérarchie des rôles, un nombre vertigineux de bactéries, pour le pire et le meilleur. Ainsi un couple qui s’embrasse durant dix secondes avec la langue, s’en échangent 80 millions. A une fréquence de neuf baisers français par jour, leurs salives finiraient identiques, facilitant ainsi l’ingestion d’une même nourriture ou la résistance aux mêmes infections.

La main chaude est un tableau signé par Jean-Honoré Fragonard, qui trouva bon de portraiturer un tel badinage. Le règlement adulte diverge, même s’il est toujours question de paluches. Les joueurs désignent coupables et victimes, proies et assaillants. Les postérieurs s’offrent. Les yeux se ferment. Les mâchoires se lovent dans les bas-ventres. Sans intérêt tactique majeur, cette amusement semble surtout échauffer la clique, à moins que sa représentation galante ne soit que pure métaphore d’une orgie en plein-air. L’absence de verticales rigides dans cette composition d’un format pourtant dit « à la française », y est manifeste.

Publié dans la revue Initiales #11 IG lancée le lundi 28 mai 2018 à 19 h à la Fondation d’entreprise Ricard à Paris et le mercredi 6 juin 2018 à 18h30 au Musée d’art contemporain à Lyon

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Portrait de Neil Haas

Pour la première fois, Neil Haas foule la Provence et ses paysages peints, ces endroits mythiques qui pour le promeneur d’aujourd’hui, semblent exister parce qu’un maître les immortalisa hier. D’ailleurs lorsque l’on se balade par là, des reproductions de tableaux brûlées par le soleil sont plantées afin d’identifier, imaginer, comparer, anticiper, empêcher, la réalité des points de vue. De retour dans son atelier, l’artiste continue d’user d’un moteur de recherches pour observer au travers des images qu’il filtre, tel ou tel cliché sur l’écran. Difficile de croire malgré tout qu’il revienne tout à fait indemne de cette insolation.

Pour la première fois, Neil Haas quitte la Grande-Bretagne six semaines consécutives. Le ressenti de cette durée semble élastique, d’une île à l’autre, de la Tamise au Rhône. Et le sujet de Sa Majesté trouve finalement ses aises hors du Royaume. Là-bas, la ville consume. Ici, la quiétude nourrit. Après l’appréhension, le confort s’installe progressivement auprès de l’artiste qui voyage très peu. Différentes phases se sont ainsi succédées lors d’un séjour prenant des airs initiatiques, loin du quotidien londonien, de ses sollicitations sociales et ses charges alimentaires.

Pour la première fois, Neil Haas se sent étranger. Non en fait pour la seconde car cette impression avait déjà surgi lors d’une autre résidence plus courte en Lituanie. Ainsi on vous invite dans un endroit que vous ne choisissez pas mais qui vous veut, qui a tout organisé pour vous, qui vous a réservé une place. La langue est différente. Elle compliquera une communication déjà fantaisiste, un rapport au monde fasciné par l’autre tout en gardant avec lui ses distances. L’éloignement oblige à se concentrer sur soi, et dans un premier temps, c’est effrayant. Ici, aucune échappée ne vous en divertira.

Pour la première fois, ou presque, Neil Haas peint à l’huile. Ses habituelles acryliques sont restées chez lui. Satisfait, il a fini par produire sept nouvelles toiles. Bien-sûr pour le grand format, il fallut racheter des bidons de couleurs synthétiques, mais c’est la surface à peindre qui fit là office de défloration. Dans son atelier et exceptionnellement sur le sol de la maison où fut déployé un support de dix mètres-carrés, il œuvre en restituant ce qu’il absorbe, étant venu sans aucune préméditation si ce n’est la volonté de vouloir retrouver son médium de prédilection. Il écoute Chérie FM toute la journée.

Pour la première fois, Neil Haas peint sur le motif. Il a toujours beaucoup marché qu’il soit à la ville ou à la campagne, pour reluquer les mecs. Il observe alors les vies des autres, se projette dans toutes les intrigues qu’elles peuvent susciter, s’engage dans de superficielles filatures et se passionne pour des aventures unilatérales. Un animal sans propriétaire. Un véhicule vide. Des détritus abandonnés. Ici comme ailleurs, il s’amourache de détails qui vont ensuite se cristalliser dans des compositions érectiles. L’artiste cherche partout à deviner l’humanité. Autour de Moly-Sabata disons-le, il y a davantage de fleurs que d’hommes.

Pour la première fois, Neil Haas étend son linge dans un parc, sous la brise et la chaleur d’une météo clémente. Lorsque soudain il pleut, chacun se précipite pour rentrer ses vêtements au sec. L’averse se contemple à travers une fenêtre ou depuis un abri. Il est rare de s’offrir l’expérience directe d’une précipitation, en se maintenant en son cœur, pour en savourer la saucée. Observer la flore en pleine ondée, c’est nécessairement se mouiller. Alors que nous bavardons de son travail, l’artiste prépare des cookies.

Pour la première fois, ce n’en est pas une. Neil Haas s’extasie pour la jeunesse. Et comme toute tempête, il faut en être sorti pour la scruter. L’adolescence est ce flot dont vous êtes le lys. Rarement témoin de la sienne, nous sommes bien trop occupés par les bouleversements qui s’y opèrent. Les fruits ne se regardent pas mûrir. Audace et timidité. En un âge où l’on apprend progressivement à formuler son désir, notre artiste esquive. La peinture est sa manière d’obtenir les choses sans avoir à les demander.

Publié pour l’exposition personnelle « Fleurs dans la pluie » de Neil Haas au Musée Estrine à Saint-Rémy-de-Provence

Portrait de Mireille Blanc

Mireille Blanc peint l’image des images. Dans son atelier, sur de la toile libre et vierge grossièrement découpée puis agrafée au mur, des rectangles se remplissent de couleurs. L’application passe essentiellement par de l’huile posée au pinceau, parfois augmentée d’autres ajouts indirects. L’onctuosité de la touche est devenue caractéristique. Et autour de la zone envisagée, des marques s’accumulent en constellation et semblent s’animer en orbite. Surplus de matière. Essais chromatiques. Ces marges techniques sont un espace intermédiaire entre la palette et l’œuvre. La mise en forme du tableau finira souvent par anéantir de tels témoignages dans des replis invisibles ou des chutes abandonnées. Des chiffons gisent au sol. Un chien respire dans un coin. Ces détails se retrouveront peut-être un jour eux-même portraiturés en de futures pièces, pourvu que quelqu’un les immortalise. Tout se resserre. Pendrillons sur scène. Œillères d’une monture. Diaphragme d’un appareil optique. Il s’agit de diriger le regard et d’affirmer les visées. Par ses cadrages extrêmes, l’artiste excite un art du liseré, cette méticulosité du bord. Elle manifeste le fragment pour prescription et parvient à statuer, à statufier. C’est le châssis qui opère en ultime couperet de ses peintures.

Mireille Blanc imagine des épaisseurs sentimentales. Elle apporte cette mesure ne relevant pas tant de la profondeur, que d’une autre impression encore. Ni troisième, ni quatrième, voilà une dimension qui échappe à l’énumération. Sa pratique aiguise des moyens picturaux pour révéler la réalité de clichés amateurs, de clichés aimés. L’infante des eighties grandit dans une époque voyant l’utilisation de la photo déjà bien démocratisée, scandée par l’attente du développement, les régulières aberrations du tirage et la surprise du moment retrouvé en feuilletant les albums. Puis d’un siècle à l’autre, tout cela s’est dilué dans l’instantanéité des stimuli électroniques. C’est donc l’usage voire l’usure qui se retrouve au cœur d’une production imprégnée par la matérialité des souvenirs, brouillés par un reflet, rognés par une encoche, coupés par une bordure. La photographie argentique reprise à son tour par l’outil numérique intervient très tôt dans le présent processus. Bien que tamisant inlassablement le monde, tout vestige ne déclenche pas chez l’artiste un désir de peindre. Ce qui doit être représenté s’impose. Et c’est dans un matériau familier voire familial que se débite la pellicule des images.

Mireille Blanc voile nécessairement ses surfaces. Ses tableaux se distinguent par ce film infime, lorsqu’il ne s’agit pas d’un feuilleté plus sophistiqué, qui nous séparent toujours de ce que l’on croit y identifier. Custode ou courtine. Banne ou cantonnière. Tablier ou brises-bise. Nombreux sont les termes pour qualifier selon des domaines spécifiques, cet écran faisant office d’opercule entre deux mondes. Il s’en passe derrière les devantures. Et l’étoffe permet de plisser la perception des choses. Sa sensibilité proclame les stigmates de l’artificialité Elle leur attribue une texture propre, une sensation tangible. Cette prégnance conduit une conscience des mécanismes de la représentation et des multiples détours et truchements qu’elle exige. Il y a constamment plus d’obstacles visuels qui nous éloignent des sources. Dans une maison, les voilages insolées durant des décennies gardent l’empreinte des contours des fenêtres, des bibelots qui patientent par là et qui sait, de la vue sur laquelle elles donnent. Photogrammes sauvages. Au-delà de la fertile métaphore, la peintre chérit les tentures et autres broderies décoratives en tant que motif. Leur dessin, suranné de préférence, assure par l’entremise d’un paysage figuré ou d’entrelacs complexes, une couche supplémentaire au sein de cette cuisine ophtalmologique. De quoi accentuer les stratégies d’apparition et de dissimulation permises par le jeu des rideaux.

Revêtements, mémoires, confidences.

Publié le 14 avril 2018 dans le catalogue Œuvres/Works 2011-2018 aux éditions Sunset

Portrait de Baptiste Charneux

Baptiste Charneux développe ses gestes et son imaginaire dans la terre. Les autres techniques auxquelles il s’est essayé telles que le bois et le métal continuent aujourd’hui de servir son activité principale, pour mieux la socler. Appliqué et inventif, il excelle à bousculer les bonnes manières. Un pot se tourne. Une couleur s’émaille. Du grès se modèle. Il ne s’agit pas d’ignorer ni de détruire ces généralités mais plutôt de les prendre par contradiction comme autant de défis à relever. L’artiste travaille beaucoup, et dans un permanent effort de surpassement. À l’école à Beauvais puis à Caen, proche de sa famille dans les forêts ardennaises ou les montagnes alpines, de passage au bord du Rhône, à Prague dans son propre atelier de Strašnice ou une fabrique de Žižkov, il s’empare à chaque fois de savoir-faire spécifiques assumant une pratique de la céramique selon des situations précises. Car l’argile provient toujours d’un terroir.

Baptiste Charneux manifeste sa dextérité et son vocabulaire par la terre. Ses déplacements lui permettent d’expérimenter un éventail de propriétés. Il touche ce qu’il trouve, là, par choix plutôt que par défaut. Falaises des vaches noires sur le littoral normand, faïence claire dans le Bessin, matière à briques en Picardie, faïence rouge vernissée du Roussillon, grès de Flandre française, de République tchèque ou de Province germanique, offrent chacune leur qualités propres. Une cartographie se dessine, charnelle et enfouie. Aujourd’hui c’est avec et chez la céramiste praguoise Eva Pelechová que l’artiste signe un ensemble de nouvelles œuvres. Cette première exposition personnelle résulte d’une résidence d’un mois à l’initiative de Michal Novotný pour Futura qui inaugure ainsi son programme « Arts project in Ceramics & Clay ». De la recherche à la production, ce baptême prodigue du temps, de l’espace et des ressources.

Baptiste Charneux confirme son talent et sa passion pour la terre. Son présent projet traduit un émerveillement en tant qu’émigrant, face aux pignons bariolés de sa nouvelle ville. Leur style penche davantage vers la fantaisie que la raison. Il s’agit de privilégier une Histoire par la parure. De moulures en moulages, l’artiste décide d’en reproduire des fragments en s’appropriant formes pompeuses et palette pastel. Pour cela, toujours enclin à contrarier les habitudes, il s’aventure dans une entreprise laborieuse et satisfaisante, consistant à fabriquer lui-même ses pains teintés dans la masse. Le challenge est réel car le grès ne se colore pas si facilement, surtout lorsque l’on veut comme lui, éviter la froidure des émaux. S’en suit une épopée alchimique dont les nombreuses opérations guideront secrètement l’obtention d’une pâte à nouveau malléable.

Baptiste Charneux aiguise sa technicité et son jeu avec la terre. Une fois cette possible mais industrieuse manipulation effectuée, il dispose d’un matériau qu’il exploite par estampage et combinaison à partir des recoins de l’architecture qui le concerne. Un ultime ponçage accentuera les contours et nuances de ces mystérieux blocs. Et pour alimenter davantage encore son enquête baroque, l’artiste a également façonné des bestioles empruntées au même décorum originel. Il raffine le grotesque. Il construit ses ruines. Tous ces oxymores installent durablement sa sensibilité dans un romantisme qui chérit autant la grimace que la majesté, pourvu qu’elles soient associées. Ainsi ces céramiques sophistiquées seront présentées selon des principes évoquant le lexique du chantier. L’étape s’annonce déterminante dans l’établissement d’une sensibilité inspirée et innovante dans le champs de la sculpture.

Consulter le texte sur le site de Futura, Prague

Peintures, images, rideaux

Une exposition personnelle de Mireille Blanc
du 21 mars au 26 mai 2018
à la Maison des arts à Grand Quevilly
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Pour sa première exposition personnelle en centre d’art, Mireille Blanc présente un ensemble de tableaux dont plusieurs ont été réalisés ces mois-ci dans son atelier francilien. La trentaine d’œuvres est augmentée par l’apparition inédite de photographies, pourtant bien ancrées dans la production de l’artiste, en ses marges. L’articulation des différents corpus est rythmée par d’autres présences frontales, qualifiant l’interface entre intérieur et extérieur, rideau à l’image de la peinture. Cette monographie partage des grisailles onctueuses caractéristiques, et s’aventure à s’offrir plus encore. Revêtements, mémoires, confidences. La maison normande au pied des tours agit ici en révélateur d’un médium en général, et de celui de Mireille Blanc en particulier.
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En savoir plus

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Terre et textile

Une exposition itinérante multipliait les façons d’associer deux matières que tout semble opposer. Seize duos d’artisans conjuguent leurs talents pour démontrer combien les contraires peuvent s’accorder, voire atteindre l’harmonie.

Il existe plusieurs moyens d’honorer un matériau. L’isoler, peut-être. Ou en révéler les qualités par contrastes et complémentarité, en présence d’un autre. La céramique de part sa nécessaire cuisson, pourrait techniquement exclure toute complicité, ou s’imposer d’emblée comme point de départ. Le feu pour allié, détruirait la plupart des autres composantes. Ainsi la fibre vient par après, en rehaut et détail, sans que cela ne la réduise à toujours tenir le second rôle. Le minéral rencontre le végétal. Le fragile fréquente le moelleux. L’exposition Terre et Textile propose justement une quinzaine d’équilibres. L’aventure est née d’un appel à projets en 2014 à l’initiative de la Maison de la Céramique du Pays de Dieulefit, puis voyagea en 2015 à Gap et en 2017 à Saint-Chamond dans le cadre de la Biennale du Design. L’étape finale fut accueillie au Prieuré de Salaise par l’association Figlinaé, sous l’impulsion de Nathalie Pouzet. Active au sein de la Poterie des Chals voisine, la potière fut déjà par le passé complice de dialogues entre les techniques, acoquinant l’argile avec le verre ou la vannerie. C’est sous les ogives de l’ancienne nef que se découvre l’ouvrage le plus convaincant de la manifestation, sobrement étendu au sol. Il résulte de la collaboration des céramistes Louis & Virginie Brueder avec la fabricante de tapis Flore Sivell, basés à Bedoin près d’Avignon. Divisé en quatre carrés qui en permettent la modulation, ce parterre se constitue de volumes de porcelaine façonnée main, émaillée au trempage et recuite au four à gaz en réduction d’oxygène. Dans les interstices du pavage, de la laine et du lin sont implantés brin par brin à l’aide d’un pistolet à tufter à air comprimé. Le tout tient sur une toile de coton grâce à l’application astucieuse de colle et de latex, avec une finition de jute naturelle. Le résultat est surprenant de réalisme, affichant des textures sophistiquées qui invoquent des ruelles médiévales, ou les galets humides du Rhône si proche.

Publié page 32 du numéro 219 Mars Avril 2018 de la Revue de la Céramique et du Verre

 

Portrait de Takuro Kuwata

Rivalisant avec les arbres d’un parc londonien, deux sculptures imposent leur volume gourmand. L’artiste éclaire de quelques réponses ces mystérieuses et titanesques présences.

Takuro Kuwata est né au Japon. Il s’est formé au Japon. Il est basé au Japon. Malgré une visibilité aujourd’hui importante aux États-Unis, en Belgique, en Angleterre et bien-sûr dans son pays natal, notamment grâce à ses galeries Salon 94 à New York, Pierre Marie Giraud à Bruxelles, Alison Jacques à Londres et Kosaku Kaneshika à Tokyo, il est surprenant de constater que cet artiste n’a à ce jour disposé d’aucune exposition en France. Outre-Manche, ce sont deux œuvres monumentales qui l’ont fait connaître du public à l’occasion de Frieze Sculpture, le parcours en extérieur proposé par la célèbre foire dans Regent’s Park. Au sein de ce jardin très fréquenté, d’immenses statures trônaient impassiblement, massives dans leur mutisme. Leur surface éveille beaucoup d’interrogations. Leur largesse laissent imaginer l’ampleur des fours. La magie du feu imprègne encore ces silhouettes géantes dont les corps de lave sont hérissés par d’onctueux dégoulis. Leur aspect pastel et crémeux contraste avec la rocaille brute sur laquelle ils trouvent support. Pour en apprendre davantage sans rien éteindre de l’énigme de cette production, il faut avant tout savoir qu’elle prend forme dans les contours élémentaires du bol. Objet essentiel de la cérémonie du thé, le récipient permet de servir et de boire, d’offrir et de recevoir. Takuro Kuwata part ainsi de cet ustensile épousant le creux des paumes jointes, comme d’une base pour s’épanouir à toute échelle. Il suit pour cela la technique du « Tebineri » consistant à empiler des colombins d’argile les uns sur les autres pour aboutir à un contenant réalisé sans tour. Ce procédé ancestral autorise des dimensions ambitieuses, et le travail de Takuro Kuwata semble en cela exponentiel. Alors que ses plus grandes céramiques atteignent déjà trois mètre de haut et la moitié en circonférence, l’artiste confie que les prochaines étapes pourraient bien être architecturales.

Publié page 51 du numéro 219 Mars Avril 2018 de la Revue de la Céramique et du Verre