Bouh. L’épouvantail à rats du Musée Angladon

Les répulsifs à vermine manquent cruellement d’élégance, à en voir les vitrines des spécialistes qui surchargent leurs boutiques de stratagèmes conçus pour éloigner voire éradiquer les nuisibles, peut-être inventifs dans leurs mécanismes mais rarement dans leurs formes. Effaroucher les rongeurs peut cependant devenir un véritable art, comme en témoigne l’un des objets les plus mystérieux de la Collection Jacques Doucet à Avignon.

La silhouette féline est une porcelaine réalisée au XIXe siècle en Chine. Son faciès affiche un effrayant rictus. Sa corpulence potelée affirme une satiété bien assise. Ses yeux sont vides, laissant deviner une cavité dans laquelle une bougie pourrait prendre place, et activer ainsi le regard du chat par une lueur chancelante. La technologie est élémentaire, et c’est bien là l’usage hypothétique de cette curiosité, dont on sait si peu de choses qu’elle ne figure pas au catalogue de l’institution, malgré sa popularité.

La grossièreté comique de l’allure du matou contraste avec la sophistication folle du traitement de son pelage. Mi-camouflage, mi-paysage, l’émail trois couleurs se développe par touches aquarellées. Et l’animal trône discrètement, à l’étage de la bâtisse XVIIIe, se détachant sur une tapisserie chamarrée. Il semble se lécher les babines en dehors des horaires d’ouverture au public, et tourne ostentatoirement le dos aux trésors de peinture avant-garde du rez-de-chaussée. À rebours.

Musée Angladon – Collection Jacques Doucet, 5, rue Laboureur, Avignon (84). Tél. : 04 90 82 29 03. https://angladon.com/

→ Publié dans la Revue de la Céramique et du Verre #230 Janvier-Février 2020

Auréoles d’éternité. Le silence des couronnes sétoises

La céramique est bien connue des lieux de sépulture, partageant sa substance avec la minéralité qui y règne. Et le ton définitif des sentences qui ponctuent ces endroits résonne forcément avec la pérennité de notre matériau, qui s’il n’est pas brisé, dure dans le temps. À Sète, une constellation de fascinants objets rehausse le Cimetière marin, le distinguant de tout autre.

Géométrie existentielle
Ce sont d’épais cercles jaunes que l’on aperçoit posés sur une tombe ou flanqués à une croix. Il y en a des dizaines. Beaucoup sont cassés. Qui sait combien ils étaient. La surface de ces anneaux s’affiche quadrillée, recouverte de boutons bombés, bien serrés. De loin, leur forme cosmique intrigue. De près, la qualité de leur traitement entretient la circonspection. Leur volume irréductible s’impose. De toute évidence, la boucle qu’ils dessinent traduit un cycle, voire une permanence sans début ni fin. On parle de tore, de ce type de solide de révolution qui dans l’espace euclidien, représente un tube courbé refermé sur lui-même. L’objet d’apparence minimaliste, tranche avec les traditions florales plus figuratives, et éveille une mathématique vertigineuse.

Mystère
Si tout le monde confirme qu’il s’agit là d’une spécialité locale, les indices sont rares pour pouvoir authentifier la coutume. Certains y voient la reproduction de bouées, hypothèse qui malgré une analogie plastique frontale et le sublime vis-à-vis maritime du site, semble peu probable car le cimetière n’est devenu « marin » qu’en 1945, en hommage à l’œuvre la plus célèbre de Paul Valéry qui y est inhumé. D’autres évoquent une référence à un coquillage, peut-être l’arapède.

Cousines lyonnaises
À court de documents sur la question, l’Office du tourisme nous redirige vers une coupure du Progrès Illustré datée du 29 novembre 1896. Celle-ci décrit amplement l’artisanat relatif à une production aux contours similaires, mais réalisée en perles de verre. Le journaliste y vante le ramage de la Maison Mazoyer installée à Lyon, dont les produits les plus en vogue sont façonnés à partir de billes de cristal vénitien. Leur palette chatoyante est suffisamment inventive pour imiter la diversité de la flore naturelle. Ces œillets sont pareillement sertis selon une densité proche des fameuses décorations compactes du Mont Saint-Clair. Une inspiration circula possiblement de pompes en pompes.

Belle Époque
Michel Cappetta, conservateur des cimetières sétois, réussit à nous éclairer davantage. Le goût pour ces couronnes funéraires relèverait d’une mode ayant duré une cinquantaine d’années. Une entreprise voisine de la nécropole, les fabriquait alors pour une clientèle prospère qui assumait la rupture avec un vocabulaire ordinaire, privilégiant les lignes épurées de ces élégants bouquets monochromes. Solaire, leur couleur confirmerait la thèse du mimosa. Quelques exceptions bleu violacé rappelleraient le myosotis. On devine quoiqu’il en soit sous l’émail homogène, de la porcelaine biscuitée. Et alors que ces cerceaux d’abondance fleurirent entre 1870 et 1920, ils se retrouvent principalement aujourd’hui sur des concessions abandonnées. Non restaurées, ces merveilles doucement disparaissent. À côté de l’une d’entre elles, résonne un épitaphe emprunté à Jean Cocteau : « Les poètes ne font que semblants d’être morts ».

Cimetière marin, 40, chemin du Cimetière marin, Sète (34) Tél. : 04 99 04 71 71

→ Publié dans la Revue de la Céramique et du Verre #230 Janvier-Février 2020

Plus d’un demi-siècle d’éclats

Le Musée des Arts Décoratifs de Prague consacre deux somptueuses salles à sa collection d’objets en verre. Et si la céramique ou le textile semblent absents des actualités, c’est qu’un important focus fait délibérément écho à une tradition verrière locale datant du XIe siècle, et à la réputation du cristal de Bohême. L’accrochage à long terme offre ainsi au public une constellation de trésors réalisés depuis la fin de la Seconde guerre mondiale jusqu’à nos jours. Dans un bâtiment néo-Renaissance rouvert après rénovation en novembre 2017, l’architecture affirme un imposant decorum de fresques et de stucs. Le matériau verre contraste d’emblée avec cet environnement gratiné, et la nouvelle présentation se déploie en deux temps. Le premier espace est occupé par une scénographie spectaculaire dispersant en une immense banquise, pièces d’usages et prouesses techniques par dizaines. La suite s’éloigne de la vaissellerie pour compléter le panorama avec une cinquantaine de sculptures de grande échelle, principalement réalisées pour des expositions universelles à l’étranger telles que Montréal Expo 67 ou Osaka Expo 70. Ces vitraux, lustres et projets architecturaux sont montrés pour la première fois dans le pays, selon une disposition nue où circule la lumière naturelle sans autre obstacle. L’institution réussit à partager la diversité des mises en formes au niveau national, conjuguant conception innovante et haute qualité d’exécution.

Pleiad of Glass 1946–2019, jusqu’à l’été 2021, The Museum of Decorative Arts, 17. listopadu 2, 110 00 Prague 1 (République Tchèque). Tél. : +420 778 543 900 https://en.upm.cz

→ Publié dans la Revue de la Céramique et du Verre #232 Mai-Juin 2020

Phoebe Cummings. Grandeur et décadence

L’artiste britannique fait éclore la nature, sans chercher à l’immortaliser. La déchéance fait partie intégrante de l’œuvre, et son contraste avec la sophistication des façonnages la rend plus violente encore. La grande finesse des compositions de terre crue ne contrarie pas le cours des choses, l’ensemble du travail de Phoebe Cummings respectant un vaste cycle bien connu. Être poussière et redevenir poussière.

Scruter avec les doigts
Phoebe Cummings forme chaque feuille, chaque pétale, en les passant dans sa paume ou dans un moule que ses phalanges presseront. Tout pousse entre ses mains. Une abondance si détaillée reflète l’appétit d’herboriste qui l’anime. Elle regarde, et c’est en modelant qu’elle comprend ce qu’elle voit. La méthode rappelle la formation académique du peintre qui dessine pour mieux observer. Dans son élan horticole, la reproduction l’intéresse moins que la vraisemblance. Elle cueille ses motifs en se promenant dans les jardins et les livres de botanique, mais considère également les ornements conservés dans les collections des musées. Sa flore de prédilection va naturellement vers les spécimens au fort potentiel sculptural tels que les magnolias, pivoines, glycines, roses trémières et bien-sûr les chrysanthèmes.

Somptueuse décrépitude
Exposer le travail de Phoebe Cummings consiste à accepter qu’il se dégrade sous les yeux du public. Ça s’effondre sous son propre poids, se dissout dans un bassin, se craquelle en une multitude de squames. Il s’agit d’une expérience de la durée, ancrée dans les propriétés physiques de la terre passant du mou au dur, du tendre au friable. Le périssable est ainsi donné en spectacle sous la forme d’un grandiose Memento Mori. Les fleurs étant traditionnellement un sujet apprécié des Natures Mortes, les voilà mourantes. L’artiste donne à ses bouquets un faste qui dramatise les sentences existentielles. Ses gerbes sont majestueuses. Leur incontournable caducité s’exécutera avec d’autant plus de splendeur.

Des parades à l’anéantissement
La majorité des œuvres de Phoebe Cummings étant destinée à être détruite, une tension grandit entre les innombrables heures de labeur, et le flétrissement inévitable de tout ce qu’elle élabore. La floraison de son art est fulgurante. Mais comme certaines plantes qui ne donnent à voir leur épanouissement qu’à une assistance attentive, l’artiste sait que ses pièces resteront dans la mémoire de son audience. Dans l’éphémère, l’action prime sur l’objet. S’inscrire dans un circuit commercial reste alors une interrogation, mais l’artiste est régulièrement soutenue par de nombreuses récompenses. Pour ménager la pérennité, elle développe des modes d’enregistrement dépassant la simple documentation. Films d’auteur et performances accordent ainsi d’autres aboutissements à l’argile que la cuisson.

Ne pas cuire pour rester souple
Inutile de s’immobiliser dans un atelier, lorsqu’on peut faire croître sa végétation partout à travers le monde. Mais comme souvent, ce fut d’abord une réalité économique qui conditionna la pratique de Phoebe Cummings, alors jeune diplômée dans une capitale inabordable. Elle décida que pour travailler, elle n’avait besoin que d’une planche, d’un seau d’eau et de ces derniers paquets d’argile subsistant de sa formation. Le recyclage du matériau, d’une exposition à l’autre, lui confère une mobilité permanente, s’engageant à se déplacer à chaque invitation. Même si les choses ont évolué depuis, sans four, Phoebe Cummings s’assure de ne jamais les figer.

This Was Now, jusqu’au 31 mai 2020, Wolverhampton Art Gallery, Lichfield St, Wolverhampton West Midlands WV1 1DU (Grande-Bretagne). Tél. : +44 01902 552055 http://www.wolverhamptonart.org.uk

→ Publié dans la Revue de la Céramique et du Verre #232 Mai-Juin 2020

La fabrique Nomade, du cœur à l’ouvrage

En devant tout quitter, beaucoup de migrants doivent aussi abandonner leur savoir-faire. L’urgence sacrifie les compétences d’hommes et de femmes, reléguant leurs talents aux frontières. La fabrique Nomade favorise depuis 2016 l’insertion professionnelle d’artisans d’art réfugiés. En deux années, l’association a déjà accompagné quinze personnalités à retrouver leur vrai métier.

Lhamo Jigme a suivi une formation de création de perles en verre filé. Elle en façonne jusqu’à soixante par jour de couleurs et de motifs variés pour le domaine du bijou. Fayun Yang a suivi des études universitaires de céramique, qu’il enseigne en plus d’élaborer son propre travail. Il pratique aussi la peinture et la gravure sur cuivre. Yasir Elamine est diplômé des Beaux-Arts. Il ouvre en 1994 le premier atelier de poterie de sa ville et est professeur à l’université auprès de femmes déficientes mentales et malvoyantes. Ils ont dix, vingt, vingt-cinq ans d’expérience et ont respectivement fui le Tibet, la Chine et le Soudan, au risque de renoncer à la dextérité qui les faisait vivre. Aujourd’hui, tous trois l’exercent en France, et la partagent.

La fabrique Nomade propose un programme inédit de valorisation, d’autonomisation et d’adaptation au contexte économique, culturel et réglementaire du pays. Des sessions annuelles se constituent à partir de candidatures disposant déjà de titre de séjour et d’autorisation de travail, notamment orientées par des centres d’hébergement, Pôle Emploi ou des cours de français. Une part encourageante de demandes indépendantes témoigne aussi de la diffusion croissante de l’information. L’accompagnement est complété par des ateliers de pratique animés par les artisans-mêmes, une collection d’objets issus de collaboration avec des designers bénévoles, relayée par la presse et les grands salons. Au-delà de sa dimension humaniste et l’évidente richesse qu’apporte la migration, l’association base son action sur une flagrante qualité de facture, et œuvre à briser les murs parfois dressés face à l’excellence.

La fabrique Nomade, Viaduc des Arts, 1 bis avenue Daumesnil, Paris. Tél : 01 45 85 79 18 http://lafabriquenomade.com

→ Publié dans la Revue de la Céramique et du Verre #226 Mai-Juin 2019

RCV226 La Fabrique nomadeweb

Neïl Beloufa

Compère Neïl ici, offre son premier solo,
Ayant nouvellement rejoint la galerie.
Kamel découvre ainsi son espace du haut,
Tout pointillé d’objets petits.
On est rue du Pont de Lodi, et c’est en-bas
Dans le plus grand volume de Monsieur Mennour,
Que nous plongeons dans une ampleur privée de jour,
Excité.e.s par une immersion multi-média.
Là, un mobilier toujours accueillant,
Se déploie pour mieux recevoir notre séant,
Et, à la fois, de quoi animer les écrans.
Un cœur, et sa périphérie.
Tout le pourtour est sectionné, en grille.
Et par cet épais séquençage,
Serti d’un nerd appareillage,
Une fable électrique se hisse,
Contée par une immatérielle narratrice.
Pour notre joie, pour ces strates, merci Eva,
Mieux vaut être plusieurs pour jouir de Beloufa.
En effet, c’est un genre de jeu,
De ces divertissements couplant les visions
Un kaléidoscope à activer à deux,
D’un regard à l’autre, superposant les options.
À chacun et chacune de se laisser aller,
En toute confiance avec notre hôte éclairé.
Car personne en ce frétillant boudoir
Ne partagera, ni les clés
Ni la morale de l’histoire.

→ Publié dans Temple Magazine #8 Crash

Nadia Agnolet

Nadia Agnolet applique de la couleur sur une surface, au pinceau. Une forme naît. Un fond existe. Elle pratique le repentir. L’insatisfaction d’un rendu pousse à en recuire la pellicule. La matière se transforme. Maîtrise et surprise. Portrait et défiguration. Brutalité et sophistication. Ça vacille.

Publié pour la candidature de Nadia Agnolet au prix Novembre à Vitry 2019

Chronique Bettina Samson à la Galerie Sultana

Bettina Samson convainc avec ce nouveau solo regorgeant d’inventivités techniques. En complément de ses massives compositions brutalistes, des petits marqueurs de cuisson se retrouvent irrésistiblement affichés. Cet outil bien connu des potiers usant de fours à bois, assume ici pleinement sa qualité plastique, remarquable c’est vrai.

Extrait de la chronique Curiosité – 2019 semaine 40 – Amphitryon publiée le 30 septembre 2019

Entretien avec Eva Nielsen

Joël Riff     Voici votre première monographie. Lorsque vous ouvrez ce type d’ouvrage, que lisez-vous en premier ?

Eva Nielsen     Je suis toujours curieuse de lire la parole de l’artiste et de découvrir si elle correspond (ou non) à ce que je projette de sa pensée. Cette lecture me donne la même sensation que lorsque je visite des ateliers d’artistes : l’envie de savoir si les matériaux qu’ils utilisent, et leur processus de travail, sont ceux que j’imaginais.

JR     Votre technique justement associe peinture et sérigraphie. Comment ces deux pratiques se sont-elles rencontrées ?

EN     Le rapport à l’image imprimée est très présent dans mon histoire familiale. Mon père avait choisi la spécialité « gravure » aux Beaux-Arts d’Aarhus et j’ai toujours vu des impressions et des lithographies chez mes parents. Mon père avait notamment réalisé une série de gravures sur le motif de la presse elle-même, en tant qu’objet sculptural. Ces images m’ont beaucoup impressionnée. Lorsque j’étudiais aux Beaux-Arts de Paris, la découverte de la sérigraphie a été une révélation – mot qui prend pleinement son sens puisqu’il s’agit aussi de l’une de ses propriétés plastiques. Je me sentais attirée par la photographie tout en développant une pratique de peintre. La sérigraphie possède des possibles infinis : une multitude de paramètres peuvent être changés et le résultat se modifie sans cesse en fonction du geste. C’est à la fois une empreinte, un pochoir, une extraction photographique. Ma rencontre avec cet outil est aussi liée à un sentiment ressenti un jour en marchant : la rue, les immeubles, le ciel m’ont paru particulièrement plats, comme découpés. J’avais la sensation d’une planéité vertigineuse. Soudainement, la sérigraphie me permettait d’aller vers ce sentiment, car je pouvais détourer des éléments architecturaux, aplatir leur volume dans le paysage et les confronter à la ligne de fuite.

JR     Vous consignez les choses dans un journal de bord. Faut-il écrire pour peindre ?

EN     J’ai plusieurs carnets qui n’ont aucune logique en matière de classement ou de chronologie. Ils sont là (une dizaine) et je saisis celui qui traîne dans l’atelier ou ailleurs et l’emporte quelque temps avec moi. Ces carnets forment un ensemble assez fragmenté. Je retrouve, par exemple, des dessins des Beaux-Arts ou des croquis d’architecture réalisés en Croatie. Je relis aussi des bribes de mots, des consignes que je me donne. Parfois prise d’une frénésie d’organisation de mon travail à venir, je fais des listes des expériences à faire dans l’atelier mais rien ne se passe comme prévu. Il y a un soulagement immédiat à écrire mais, au fond, je sais que ce qui se passera dans le temps, plus précisément dans le temps de l’atelier, ne répondra pas réellement à ce que j’ai projeté. Tant mieux.

JR     Dans l’un de ces carnets, vous avez noté en lettres capitales « MONTRER LES FICELLES ». Quelles sont-elles ?

EN     Je fractionne des photographies, j’en imprime des extraits sur des transparents, j’insole les calques et imprime manuellement chaque fragment. Cela crée un puzzle étrange, qui évoque une forme a priori reconnaissable mais avec des ruptures et des irrégularités. Dans un premier temps, lorsque je travaille la sérigraphie sur la toile, cette dernière doit être « masquée » afin de rester préservée. Ce masquage est une étape minutieuse que j’apprécie, car ce que je viens de faire surgir par la sérigraphie disparaît à nouveau. Les dévoilements et recouvrements consécutifs maintiennent une tension dans la fabrication de la peinture, puisque que je suis moi-même dans l’expectative de ce qui peut advenir. Dans un second temps, vient la peinture – acrylique, encre de chine, huile – qui heurte les formes sérigraphiées encore camouflées. Ces temps successifs, qui sont ceux de la fabrication, répondent aux strates de l’image finale. Ce n’est qu’une fois la peinture presque recouverte que je viens retirer les masquages de la sérigraphie : c’est l’apparition finale, le (re)surgissement de la forme sérigraphiée, cette fois insérée dans la composition globale. C’est un moment crucial, car la toile « tient ou se brise » et je ne peux prédire sa force ou son autonomie. Une même peinture est en fait, dans mon atelier, une succession de peintures et de temps distincts qui fusionnent lors du dévoilement final. « MONTRER LES FICELLES », c’est justement donner à voir toutes ces étapes dans une même peinture, caresser l’espoir fou de synthétiser le temps tout en découpant chaque strate nettement. Et se rappeler qu’il s’agit de peinture, avant tout.

JR     Votre peinture appelle l’ardeur, la profondeur, la force, la vitalité, la vigueur, la brutalité.

EN     J’ai toujours été fascinée par l’énergie des femmes peintres qui prennent d’assaut la peinture, physiquement, comme Helen Frankenthaler ou Joan Mitchell. Leur corps tout entier est engagé dans la peinture, dans la fabrication et dans la réception de leur œuvre chez le regardeur. Le motif du paysage, de la peinture d’histoire, des panoramas, était souvent associé dans l’histoire de l’art à un registre masculin. J’aime beaucoup l’idée de contrer cette image d’une possession virile de la peinture, cette vision du « grand peintre dans son atelier ». Des peintres comme Emily Carr, Georgia O’Keeffe ou Hilma af Klint ont, à mon sens, une vision forte de ce que peut susciter un paysage, à la fois physiquement et ontologiquement. J’aime le fait qu’elles ajoutent une nouvelle dimension au sublime et au grandiose, un regard plus distancé et presque facétieux. Montrer les ficelles, une nouvelle fois !

JR     Il y a une vraie sensualité qui se dégage de vos compositions, à l’opposé du sentiment de nostalgie que pourrait provoquer la désolation d’une ruine. Dans votre atelier, vous faites corps avec votre médium, c’est très sportif et voluptueux. Comment envisagez-vous ce contraste entre le sujet et sa facture ?

EN     L’énergie mise en place dans l’atelier répond, en effet, à un aspect volontiers voluptueux des formes envisagées. Lorsque nous sommes face à une architecture, à une masse solide, à un paysage qui nous échappe, les sentiments convoqués sont puissants : le rapport d’échelle de son propre corps, la dynamique des perspectives, la pulsion du regard… Je n’ai jamais perçu les ruines ou l’aspect massif des constructions comme porteurs de pessimisme. Leur volume et leur fragmentation me paraissent pleins et excitants, tout en dégageant une certaine ironie sur notre condition de pauvre mortel ! Je pense toujours au renouveau, à ce qui est possible ensuite, après la ruine. Lors d’un voyage au Mexique, j’ai été fascinée par la construction des temples, érigés sur les bases des précédents : c’est un mouvement perpétuel. La nostalgie m’effraie, je trouve que c’est un sentiment sec. C’est pour cette raison que j’aime tant les vanités flamandes : le peintre n’est pas dans une fascination morbide mais, au contraire, dans un jeu mental jouissif avec son sujet. Peindre les artefacts liés à une notion de mortalité permet des instantanés de vie et des possibles. C’est une joie aiguë de la peinture, dans une emprise immédiate du sensible. J’ai gardé longtemps dans mon atelier la reproduction de Crâne de squelette fumant une cigarette de Vincent Van Gogh, qui, selon moi, synthétise ce sentiment.

JR     Par quelles images l’avez-vous remplacée ? Qui sont les artistes qui accompagnent votre pensée lorsque vous travaillez ?

EN     J’ai accroché plusieurs images liées à mon processus de travail sur l’un des murs de mon atelier. Ce mur de références connaît des changements successifs : hormis quelques cartes postales, ce sont des images imprimées et, au fil des années, elles se sont altérées… les couleurs ont changé, le papier s’est effrité. Quand l’une d’entre elles est totalement oxydée, je la change. Sur ce mur est restée très longtemps une image de Babylon, sculpture d’Anthony Caro inspirée des Ziggourats. Cette image côtoyait celle du peintre Winslow Homer, Glass Windows, Bahamas, ainsi qu’une illustration de David Pelham réalisée pour la parution chez Penguin de The Drowned World de James G. Ballard. Dans ce périmètre demeurent deux impressions, désormais émoussées, Intérieur, bocal de poissons rouges de Matisse et Black Cross with Stars and Blue de Georgia O’Keeffe. Une carte postale inoxydable est celle de Paul Nash, Equivalents for the Megaliths, qui, bien que maculée de peinture, résiste ! S’y sont ajoutées plus récemment des reproductions des artistes américains Vija Celmins et Alex Katz. Je suis fascinée par la série de peintures réalisée par ce dernier sur les paysages… Le recouvrement par la matière, le rythme du pinceau, les strates, la simplicité… c’est une série qui me touche particulièrement. Dans l’atelier se trouvent aussi des livres, en consultation permanente : Leap Before You Look d’Helen Molesworth sur le Black Mountain College, des ouvrages sur Ettore Sottsass, Amy O’Neill, Carlo Scarpa, Zoe Leonard, Charline Von Heyl, Luigi Ghirri, Ed Ruscha… De manière générale, je suis sans arrêt amoureuse du travail des autres. C’est une véritable joie de me rendre dans un atelier, de découvrir une exposition, d’ouvrir le livre d’un artiste. Ce sont deux actions très complémentaires : créer et regarder. Vous vous souvenez de cette phrase d’Hélion que vous aviez citée et qui m’a marquée : une fois âgé, il s’est rendu compte qu’il avait passé sa vie à essayer d’inventer alors qu’il fallait surtout VOIR.

JR     Vous cultivez aussi un dialogue vif avec vos contemporains. Vous évoluez notamment au sein d’une meute de peintres.

EN     Dès mes premiers jours aux Beaux-Arts, j’ai compris que l’enseignement viendrait aussi de mes camarades. J’ai rencontré des artistes qui sont devenus des amis proches. Le regard direct et sans complaisance qu’ils ont porté et qu’ils portent encore sur ma peinture l’a fait évoluer, grandir. Je suis sensible à ces discussions prolongées sur des années, à cette forme de stratification… De même, j’aime l’idée d’un dialogue entre les œuvres, les correspondances qui peuvent naître. C’est pour cette raison que j’ai participé à plusieurs expositions en duo. J’ai la sensation d’apprendre quelque chose sur une autre pratique, et par ricochet sur ma peinture. L’artiste n’est pas isolé dans sa tour d’ivoire, en proie à sa solitude, je le perçois au contraire comme un être grégaire !

JR     Pour en revenir à vos toiles, pourquoi tant de trous ?

EN     Cette question de la percée, de l’orbite, de ce qui laisse deviner quelque chose tout en dérobant la totalité…, c’est une obsession, en lien il me semble avec la question de la peinture et du faux-semblant accepté. Le principe de monstration d’un postulat, d’une possibilité d’une chose peinte, plus vraie que vraie. C’est aussi le peephole, fermer un œil pour mieux regarder de l’autre. Ne voir qu’une parcelle pour mieux imaginer ce qui nous est caché. Les fragments de béton, les pans de murs, obstruent notre vue mais également une large partie de la toile : est-ce qu’une couche de peinture existait préalablement sous la sérigraphie ? On en revient à cette idée un peu folle de considérer la peinture dans son ensemble, cette surface entre quatre coins, comme une extraction d’une plus grande chose. Comme si la peinture pouvait avoir des ramifications qui sortiraient de ce rectangle, dans le jeu mental du regardeur. C’est aussi la question de ce qui se gratte, se creuse, couche après couche, pour arriver quelque part.

JR     Pour arriver où ?

EN     Cette question est grandement liée à mes parcours : les lignes de trains de banlieue, les traversées des périphéries en voiture, qu’elles soient proches ou lointaines. Suivre des yeux la ligne de l’horizon – comme dans le train lorsque l’on a la sensation stroboscopique d’un clignement de cette ligne. Un aller-retour entre notre projection sur le paysage et notre propre corps, assis dans un train en mouvement. Capter cette surexposition de cette ligne est également une obsession qui a pris forme dans l’outil qu’est la sérigraphie. C’est un parcours urbain que je réalise de manière systématique, cherchant une jonction inédite, une transition qui se dérobe. Au fil des années, ces itinéraires ont composé la typographie de ma peinture, sédimenté sa forme. La peinture a ensuite fait son propre chemin pour exister hors de tout repère géographique précis.

JR     Vos espaces sont déserts. La vie s’est-elle absentée ou a-t-elle définitivement disparu ?

EN     Je ne suis pas sûre d’avoir la réponse ! La vie humaine, si c’est de celle-ci dont il s’agit, est là, tapie. L’être humain a façonné les fragments de murs ou les constructions bétonnées qui surgissent dans mes compositions. J’aime surtout le moment où l’humain perd le contrôle. L’objet est relié à une construction mais il se transforme au fil du temps, devient autonome : les matières se modifient, s’oxydent. La sérigraphie est un outil fascinant qui agit comme du papier carbone, fait ressortir les aspérités des matériaux et remonter à la surface des détails que nous avions perdus de vue. Je vous avais dit une fois le plaisir que j’ai à sérigraphier des pans de béton, j’aime observer la granularité des surfaces qui apparaît une fois que la raclette a été passée sur la toile… Je crois que les formes que je choisis de mettre en avant dans mes peintures, ces portraits d’objets, sont aussi des vanités. La construction est un geste vain : les bâtiments sont érigés, les structures assemblées, les éléments cimentés… mais pour quelle durée ? Ce qui semble important à un moment donné peut paraître secondaire à la génération suivante. Un renouvellement permanent, plutôt excitant, pas de sensation mélancolique ici. La mélancolie ne m’intéresse que si elle est contrariée, perturbée par autre chose, de plus fort encore. Pour en revenir à la question de l’absence, faire intervenir une personne, comme pour un portrait, n’est pas à mon sens (et pour le moment dans mon travail) une envie impérative. Je pense surtout qu’il y a deux fortes présences dans une toile : celle du regardeur et celle du peintre.

Publié en juin 2019 dans la première monographie d’Eva Nielsen chez Manuella Éditions

Claudine Monchaussé

Claudine Monchaussé naît en Champagne, décide à 16 ans de poursuivre ses études à Paris, et traverse les années 1950 en tant que dactylographe pour les magasins du Printemps, tout en fréquentant les galeries d’art de la rive gauche. C’est place de la Madeleine qu’elle découvre la céramique artistique, lors d’une présentation de grès de La Borne. Elle y rencontre le céramiste Pierre Mestre en 1957 et tous deux s’installent dans le fameux hameau deux ans plus tard. Ce haut lieu de la céramique est identifié depuis le XIIe siècle pour ses terres cuites. Sans en déplier ici l’histoire entière, il faut évoquer la famille Talbot, une dynastie de potiers qui a contribué durant le XIXe siècle à sa renommée, et tout particulièrement Marie Talbot, grande figure d’inventivité et de courage pour l’artiste. Marie Talbot fait preuve d’une affirmation de soi bouleversante, puisque, dans un monde d’art populaire, souvent masculin et anonyme, ses pièces sont signées « Fait par moi, Marie ».

Claudine Monchaussé réalise ses premières figures d’argile dès 1960. Aujourd’hui comme hier, chaque matin, elle va dans son atelier. Là, elle s’entoure d’images de vierges et de taureaux, encyclopédie éclatée célébrant la matrice et sa fécondation. Les principes primordiaux de la fertilité s’y imbriquent, comme dans ses sculptures qui cherchent, chaque fois, un possible équilibre entre ces deux forces, leur fusion harmonieuse. « J’ai toujours eu conscience d’une déesse mère » nous confie l’artiste, qui insiste sur cette vision qui ne cesse de l’habiter. Elle est l’ouvrière d’une mythologie, dont elle produirait une succession d’idoles. Elle est la fondatrice de sa propre civilisation, qu’elle façonne inlassablement tout en en conservant le mystère. Dire sans montrer. En ce qui concerne la technique, elle construit en 1974 son premier four à bois, puis en 1989 un four type « Sèvres », beaucoup plus pratique. Tous deux possèdent un alandier, cette partie où l’on fourre le bois. À côté, dans la zone la plus chaude du four, au contact direct des flammes, se trouve l’enfer. En général, c’est un espace qu’on laisse aux apprenti·e·s car les puissants chocs thermiques peuvent altérer les décors ou tout simplement faire éclater les pièces. C’est dans l’enfer que l’artiste place ses sculptures, et c’est de l’enfer qu’elle tient à les faire revenir.

Claudine Monchaussé évoque l’étymologie du mot « religion » en rappelant qu’il s’agit de relier. Façonnées à l’échelle de la main, ses sculptures sont un relais qui se transmet d’une paume à l’autre. Elle ne dédie ses céramiques à personne. Une forme d’adresse existe pourtant. Ses objets constituent aujourd’hui une communauté, une population, une famille. Il s’agit d’ensemencer le monde. L’artiste a fait le choix d’une diffusion élémentaire, c’est-à-dire la vente directe aux amateur·rice·s amateurs, dans son propre jardin, une fois par an, lors d’un défournement d’une quarantaine de pièces. Son œuvre se propage ainsi au fil des décennies, par ce format de distribution simple, se tenant à l’écart. C’est dans l’intimité des acquéreurs et acquéreuses devenu·e·s des ami·e·s au cours des années que ses statures trouvent leur véritable foyer, sur la tablette d’une cheminée ou le chevet d’un lit.

Publié dans l’index AWARE : Archives of Women Artists, Research and Exhibitions

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Claudine Monchaussé, ensemble de grès, 2010-2015, grès, entre 23/25 cm et 50/60 cm de haut, collection Renaud Régnier, © Photo : Pascal Vangysel, © Claudine Monchaussé