Chronique Maude Maris au Vog à Fontaine

Maude Maris (française née en 1980) restitue trois mois de résidence par cette exposition risquée, pour laquelle l’artiste s’aventure à montrer des sculptures inédites, mais surtout des peintures neuves, relevant d’une méthodologie laissant davantage place aux bonheurs de la peinture nue. La tension des formats se déplace, et prodigue au-delà d’une virtuosité photogénique, de nouvelles excitations plastiques. Ces réglages, cette résolution, ouvrent encore de futures voies à un travail toujours irrésistible.

Extrait de chronique Curiosité – 2016 semaine 08 – Malediction baudelairienne publiée le 22 février 2016

Communiqué pour Morgan Courtois

Les huîtres ne naissent pas en Méditerranée.

Elles sont déplacées dans ces eaux sans marées pour y murir leur chair. Plusieurs artifices déterminent alors leur croissance, agrégées dans d’impressionnants parcs d’affinage. L’ostréiculture est une pratique très inventive, concevant de formidables structures auxquelles sont fixés les mollusques, en dépendance avec ces supports qui soclent leur maturation. Aux abords du delta du Rhône, plutôt qu’en élévation verticale, une technique consiste à maîtriser l’immersion de tables d’élevage, accélérant arbitrairement dans des bassins, la fluctuation lunaire de l’océan. Les coquillages subissent alors une gymnastique qui muscle leur viande, se fermant, s’ouvrant, selon s’ils se trouvent à l’air ou pas. Ici aux portes de Lugdunum, Morgan Courtois travaille pareillement à bousculer le niveau de l’eau.

C’est jamais le bon moment.

Au fil des saisons, le fleuve qui voisine son actuel atelier, monte et descend. Les crues, jadis spectaculaires, assurent au sol qu’elles irriguent, une humidité particulièrement tactile, un matériau onctueux, de cette argile disposée au modelage. Carcasses nacrées ou pas, les sculptures de Morgan Courtois relèvent d’une ligne de flottaison, une horizontalité propre, qui décide si tout stagne, si la boue est encore meuble ou si au contraire les trucs sont prêts à sécher, à se flétrir, à craqueler leur minéralité. Ses bouquets déjà, marquaient un calendrier dont il était le seul maître. Le changement climatique devient une signature. Il y a des joies contre-nature. Là, il a envie d’hiver, peut-être d’un château trop grand à chauffer, d’une crèche polaire. L’étoile du berger est une émoticône boursouflée branchée sur secteur.

Du made in Taiwan fait main

La grande distribution s’empare d’une imagerie générique s’autorisant d’étranges libertés d’interprétation. Ainsi nos vitrines sont peuplées de caricatures grossières, résultant de digestions anonymes successives. Ces façades, pourtant promontoires de l’idéal, multiplient les Vénus, et que l’on consomme leur corps ou contemple leur perle, l’étirement de leurs traits fait rougir le plus extravagant des maniérismes. Ces coquettes affichent une élégance toujours démodée. Morgan Courtois tâte par là, à la recherche du poulbot contemporain, dans un plaisir frontal de façonner. Il caresse le buste d’une sirène qui se hissera hors-sol pour mieux enfiler sa fourrure, hermaphrodite en offrande, muse en mandorle. Nous aurons comme il se doit, à l’avaler vivante.

Consulter le texte dans son contexte

Chronique Eva Nielsen à l’Espace d’art Camille Lambert à Juvisy-sur-Orge

Eva Nielsen (franco-danoise née en 1983) s’autorise une monographie particulièrement transparente, loin des galeries et centres d’art consacrés, dans la familiarité d’une école municipale voisine de son atelier. Elle frôle le pédagogique, du moins l’évidence, ce qui est plutôt opportun conformément au contexte de cette nouvelle visibilité. Sans commissaires ni artistes complices, elle signe la présentation de sa seule peinture. Nous rentrons dans les salles et croyons ne rien y voir d’emblée, sinon de la clarté. Ce sont les murs latéraux qui dévoilent une suite en fait importante de formats, associés de manière parfois très frontale, tels ce tableau et son étude qui fricotent sans gênes. L’iconographie comme la facture, poursuivent l’affutage d’un magnétisme exponentiel, toujours captivant. Je continue à penser que ce ne sont pas ses motifs que la toile capture, mais bien nous qui en sommes l’ultime proie.

Extrait de la chronique Curiosité – 2016 semaine 05 – Soupirail publiée le 31 janvier 2016

Chronique Maude Maris à la Galerie Isabelle Gounod à Paris

Maude Maris (française née en 1980) continue par la virtuosité de sa facture, à pétrifier des entassements sophistiqués. Elle complexifie avec cette nouvelle monographie des compositions déjà extrêmement calibrées. Leur netteté militante ponctue un accrochage sobre, soclé par un vaste sol couleur ardoise qui permet au spectre jaune qui baigne les tableaux, de mieux faire opérer son magnétisme.

Extrait de chronique Curiosité – 2015 semaine 42 – Ductilité publiée le 12 octobre 2015

Entretien avec Maude Maris

L’artiste n’est pas une machine. L’atelier n’est pas une usine. Pourtant, une productivité, disons une générosité, caractérise ton travail. Difficile d’assumer la pénibilité comme critère de qualité. Peux-tu développer ton rapport au labeur ?
C’est vrai que ma production peut sembler prolifique, sans doute parce que c’est à travers la série que ma recherche peut se développer et que de plus en plus je conçois ces séries comme des ensembles répondant à un contexte d’exposition. Pour autant il y a un temps nécessaire d’inactivité entre chaque série, on peut donc dire que le travail est concentré sur des périodes données, ce qui nous éloigne du sens du mot labeur, qui indiquerait un rapport au temps beaucoup plus long. Et finalement le plaisir de peindre et la joie de l’exploration surpassent toujours la dimension de pénibilité!

Le lien entre effort et satisfaction est fascinant. Gardes-tu tout ce que tu produis ? Y a-t-il dans ton processus, de la place pour la perte ?
Je garde presque tout, particulièrement en ce qui concerne les peintures, car si l’une ne me convainc pas, il y a toujours quelque chose d’intéressant à retenir. En cas de doute, je la conserve au moins une année avant de la détruire. Si le même sentiment est resté, je n’ai plus aucun scrupule à la faire disparaître et j’en garde toujours une trace photographique. Pour les installations, elles sont le plus souvent liées au lieu pour lequel elles sont conçues donc il est plus facile de les évacuer et en général je les recycle pour des projets ultérieurs.

A Moly-Sabata, seules tes peintures sont présentées. Elles affirment l’autorité du cadrage pictural. Envisages-tu la pratique de l’installation comme un voyage physique au cœur de tes tableaux ?
Oui c’est exactement ça, comme un retour au volume, à la troisième dimension qui est à l’origine de mes tableaux, avec un passage à une échelle encore différente, un moyen pour déplacer les choses dans le travail. C’est une sorte de cycle nourrissant, en parallèle de centres d’intérêts extérieurs. Le volume est donc présent avant la peinture, comme une entrée avec les petits moulages et comme une sortie avec les installations.

Vu le potentiel de sujets qui existent déjà autour de nous, pourquoi fabriquer toi-même ceux de ta peinture ?
Le fait de fabriquer le sujet de ma peinture s’est plutôt présenté comme une nécessité dans mes recherches qui étaient déjà orientées vers l’objet et son échelle, j’ai eu besoin de pouvoir manipuler l’objet, de le voir sous divers angles et de provoquer des surprises stimulantes durant son élaboration. Par ailleurs, ce processus est aussi témoin de mon intérêt pour la sculpture et de mon attention au passage entre deuxième et troisième dimension.

Ta facture est impeccable et revendique une exécution propre. Est-ce important de bien faire ? Quel rapport entretiens-tu avec cet appétit de bonne réalisation ?
Oui je considère que lorsqu’on développe un langage plastique on s’efforce de le mener le plus loin possible, or l’enjeu pour moi est de représenter de manière très réaliste des objets abstraits, ou peu reconnaissables. Donc pour créer cette tension il faut que la réalisation soit convaincante.

Finition, finitude. Peux-tu formuler quelques indices qui te signalent qu’une toile est terminée ?
Un équilibre spatial qui doit sembler fragile, une chromie légèrement dissonante. Le tableau doit pouvoir se regarder de près comme de loin, il doit y avoir une surprise à chaque distance.

Entretien avec Samara Scott

L’artiste n’est pas une machine. L’atelier n’est pas une usine. Pourtant, une productivité, disons une générosité, caractérise ton travail. Difficile d’assumer la pénibilité comme critère de qualité. Peux-tu développer ton rapport au labeur ?
C’est comme courir, il faut donner à son corps un rythme artificiel qui le fera suer. Se dépenser, c’est produire. Il faut extraire, c’est très physique. Toujours, cette urgence : je dois faire ça, là, maintenant, tout de suite. Je suis dans une rapidité d’exécution, créer est un besoin irrépressible que je soulage dans l’immédiateté. Face à cette impatience, mon travail demande aussi beaucoup de moments de frustration et d’ennui. Tout n’arrive pas forcément quand je le veux.

Ton atelier témoigne d’une méthodologie très organique. Te sens-tu maître des éléments que tu compiles, ou au contraire plutôt ouvrière de ce que ces choses te dictent ?
Il y a conversation. C’est vraiment un échange égalitaire qui se met en place avec mon matériel. Je ne fais pas de Vaudou, mais je crois en une forme de chamanisme. Il y a aujourd’hui de nouveaux rituels, des pratiques magiques. En bousculant la matière, je produis de l’étrangeté. Mes flaques, ce sont des potions, des élixirs. J’ai besoin du chaos autour de moi. Toutes ces choses sont chargées d’énergie.

Cette résidence et l’exposition qui la clôture, est ton premier projet en France. Qu’est-ce qui t’a intrigué en découvrant notre paysage ?
Je viens justement d’envoyer un email à une amie et je lui décrivais à la fois le panorama incroyable du Rhône au bord duquel je travaille, et les odeurs dégueulasses des usines de chimie. Les deux sont très présents quand j’ouvre la fenêtre. L’exposition Raffineries parle vraiment de ça, il faut à la fois de la joie et de la violence, bling-bling et crasse, c’est optimiste et toxique.

Quels sont les caractéristiques du précieux ?
Ma réponse sera très cynique. Je ne crois pas au précieux. C’est une valeur façonnée pour vendre, une manipulation du désir. Toutes ces choses brillantes, j’en suis la première victime. Les merdes Disney, je les veux moi aussi. Ça va te sembler être des conneries hippies, mais faut pas oublier que la plus chère des vodka, et une putain de pomme de terre, c’est pareil, c’est la même matière. Et j’arrive pas à croire que même mon ordinateur, il est fait d’animaux morts. Tout n’est que crotte de dinosaures. Cela vient de la terre. Et j’ai mis de la boue sur mes œuvres, de la boue prise au bord de la rivière.

Dans la zone industrielle de l’autre côté du canal, il y a une entreprise qui affiche le slogan «La renaissance de la matière ».
Oui c’est un truisme, l’artiste transforme. Je vois tout ça comme un immense système digestif. C’est un grand cycle, gouverné par des principes gastriques. La salive, c’est un élément très important. Il faut comprendre que mon corps est partout dans mon travail. Il y a mes empreintes sur tout, j’utilise peu d’outils, mes doigts sont mes pinceaux. J’ai une manière de fonctionner très liquide, parfois ça coule, parfois cela déborde. En même temps rien n’est limpide. Mes amis me surnomment Méandres. Je ne suis pas une intellectuelle, je suis un animal. Et j’ai faim.

Entretien avec Octave Rimbert-Rivière

L’artiste n’est pas une machine. L’atelier n’est pas une usine. Pourtant, une productivité, disons une générosité, caractérise ton travail. Difficile d’assumer la pénibilité comme critère de qualité. Peux-tu développer ton rapport au labeur ? 
Je pense que le temps est une donné que l’on peut ressentir d’une manière universelle quand l’on voit une œuvre, et la générosité a à voir avec ça. L’amour aussi. N’importe qui comprend et s’aperçoit du temps passé à faire les choses. Je ne sais pas si tu as déjà lu La part maudite de Georges Bataille. C’est un livre qui m’a beaucoup influencé dans ce sens là. Notre dépense doit être sans concession, comme le soleil. C’est dans les sculptures de Peter Fischli & David Weiss que j’ai compris cela pour la première fois, particulièrement dans Plötzlich diese Übersicht avec ce travail vertigineux où la répétition, le temps et le labeur sont des éléments qui font tenir toutes ces sculptures debout. Je vois le labeur et la pénibilité comme une façon de dire Je t’aime, comme à mon avis dans de nombreuses pratiques artisanales (il n’y a qu’à voir Jean-Jacques Dubernard !) ou certaines pratiques amateurs de fabrication d’objets. More love hours than can ever be repaid de Mike Kelley est une sculpture qui parle de ça. Toutes les « heures d’amour » que je passe à façonner les choses sont comme la préparation d’un cadeau qu’il sera impossible d’égaliser 🙂

Tu te distingues par la virtuosité de tes factures alors que tant d’artistes semblent excuser leur incompétence par des argumentations somnifères. Comment cette évidence pour toi s’est-elle mis en place ? 
La productivité à mon avis était en réaction à l’enseignement des beaux-arts qui d’une manière subliminale nous incitait à ne pas trop être dans des questions de productions mais plutôt dans l’explication d’un territoire de recherche. Attention, la forme doit être uniquement au service du fond, c’était de cette manière là qu’il fallait penser « un projet ». D’abord une idée, ensuite une forme. Le problème c’est que dans de nombreux cas les deux se désolidarisaient et malheureusement les formes, assez pauvre s’enfermaient dans des histoires. Du coup le fait de travailler en atelier, beaucoup, était d’une certaine manière un territoire, surtout physique, parce que j’arrivais à l’ouverture et je repartais à la fermeture et cela me permettait de justifier la place et le désordre que j’occupais dans l’atelier. 
Il y avait aussi un autre enseignement subliminal, pas tant que ça d’ailleurs, qui nous expliquait que ce n’était pas le temps que l’on passait à faire les choses qui en faisait la qualité. Je pense que c’est vrai, mais encore une fois, pour contredire ça je me suis mis à utiliser des techniques avec de nombreuses étapes, longues et laborieuses, pour réaliser des objets qui la plupart du temps se trouvaient devant mon nez à certains moments du repos. C’est comme ça que j’ai réalisé le saucisson en faïence, cela m’a pris trois mois et je trouvais que c’était une manière drôle d’épuiser le temps et de le cristalliser dans une sculpture. L’atelier de moulage a très vite été l’endroit où j’ai senti qu’il fallait que je fasse mes recherches et je trouvait très excitant de se battre pour apprendre des techniques classiques de sculptures. Et il fallait du temps pour ça. C’était génial de me dire que dans une école où l’on me proposait la liberté j’avais choisi le travail à son premier degré, l’épuisement du corps et des mains, du temps. C’est un peu la règle que je me suis donné.

Peux-tu justement nous décrire la temporalité d’une journée type à l’atelier ? Quel est ton rythme en ce moment ? Tu indiques par exemple que la meilleure raison de sortir du lit est d’ouvrir le four dans lequel des céramiques ont cuit toute la nuit.
Je n’ai pas de rythme particulier, ni un séquençage précis de ce que je vais faire. La seule règle c’est de passer la porte de l’atelier, le plus tôt possible, et ensuite on voit ce qu’il y a à faire. Tout se télescope et j’essaie juste d’anticiper les choses pour ne pas perdre trop de temps. En fait la journée est rythmée par des gestes très pragmatiques de réalisation, ponctués arbitrairement par des temps de pauses, où je regarde ce qu’il y a sous mes yeux et où j’imagine ce qui pourrait arriver ensuite. De temps en temps, les choses ne veulent pas sortir. J’insiste un peu en général mais si ça ne marche vraiment pas je me dis que c’est un signe, du coup j’abandonne et je passe à autre chose. 
Quand je lance un four, effectivement c’est assez excitant de se lever le matin pour voir le résultat. C’est un peu comme quand Saint-Nicolas passe et que son cheval a mangé un bout de carotte.

En parlant de grignotage, croissants, saucissons et roquefort alimentent ton vocabulaire. En quoi notre terroir et ses formes t’intrigue-t-il tant ? 
Pour plusieurs raisons. Tout d’abord parce que ce sont des choses que je consomme avec plaisir, fréquemment. Ensuite parce que ces formes ont beaucoup de relations plus ou moins direct avec des gestes sculpturaux. J’ai appris récemment que le fromage, la caille du lait plus particulièrement, était chez les grecs très lié aux techniques de modelage, et donc à la sculpture. Le saucisson lui est une forme sculpturale en soi, grotesque et pleine d’humour. On peut voir dans ces formes une multitude de choses, de la géométrie, des matières, des sculptures. 
Ensuite, ces formes créent un lien très intéressant entre l’artisanat, les savoir-faire traditionnels, et l’industrialisation, la production en série. C’est la question du faux-traditionnel, la production d’objet qui visuellement contiennent la trace du geste humain, d’un savoir faire ancestrale. Je trouve cette contradiction passionnante et pose de nombreuses questions à propos de l’artificialité de ces formes. 
Enfin, je trouve ça très drôle d’utiliser ces formes du terroirs. C’est très ambiguë de travailler avec des produits régionaux, français. Mais il faut voire cela comme un décalage où l’humour occupe une place très importante.

Au sein de ta chaîne de travail, tu exploites l’aléatoire voire la surprise. En quoi celle-ci peut-elle s’avérer ou bonne ou mauvaise ? Qu’est-ce qu’une erreur ? 
Effectivement la surprise est très importante dans la mesure où elle apporte quelque chose d’inattendu dans une chaîne de travail plutôt contrôlée. Par exemple le travail avec les émaux est fait d’une manière complètement aléatoire, et la surprise ne peut qu’être bonne. Avec les couleurs dans le plâtre aussi, je les envoie partout dans le seau et je mélange mal le plâtre afin qu’il se répartisse et qu’il prenne de manière inégale. Les couleurs font leur vie et se dispersent dans le moule n’importe comment. Dans l’artisanat, tous les savoirs-faires doivent être respectés à la lettre pour que l’objet soit réussi. Le mystère se trouve plutôt du côté d’une mise en œuvre technique et maitrisée que d’un résultat hasardeux répondant anormalement à ce qui était prévu. La réalisation d’une sculpture est une suite de gestes qui oscillent entre maîtrise et surprise où il suffit de faire déraper certains geste pour rendre un objet étrange. 
Par ailleurs, si une céramique se casse parce que j’ai ouvert le four trop tôt où si je mets mon pied dans un seau de plâtre plein et le renverse sur le sol de l’atelier, c’était imprévu certes, mais plutôt une mauvaise surprise.

Portrait de Julie Digard

Julie Digard peint. Elle applique, comme le veut la tradition, de la couleur sur une surface plane. Plusieurs sursauts secouent cette définition simpliste alors que l’artiste oeuvre à affiner sa propre pratique du medium. Elle n’est bien-sûr pas la première à le faire, et sa clairvoyance révèle un éveil à l’histoire de la peinture qui la protège de quelques répliques stériles. Façonnée par plusieurs années aux Beaux-Arts de Saint-É, sa facture a aujourd’hui pris un courageux élan, pour s’autoriser une ampleur inédite, conforter des intuitions croustillantes, oser plus encore.

Julie Digard n’aime pas le mot Tableau. Aventurons-nous ici à la réconcilier avec ce terme formidable. Ses huiles peut-être, son cadre sûrement, sa conservation en musée ou son marché partout ailleurs, enferment la dénomination dans un penchant mortifère dont il est légitime de vouloir se méfier. Celle-ci décrit pourtant une configuration militante, un verrouillage sain de choix qui ne se fanent pas pour autant. Y est déterminée une scène rayonnant par son unité. L’autonomie y est pleine. Le bonheur.

Julie Digard a résidé à Moly-Sabata. Outre la jouissance d’un atelier et d’une équipe à son service, elle a pu développer des familiarités avec d’autres acolytes séjournant
simultanément sur place. Parmi les félicités du planning, difficile de cacher son voisinage avec un des douze acteurs historiques de l’élan Supports/Surfaces. Une quarantaine d’années séparent l’âge des peintres et pourtant leurs écritures se tutoient. D’autres éléments circonstanciels imbibent ces productions spécifiques, il n y a qu’à deviner sous la couleur, les contours de bois flottés offerts par le Rhône.

Julie Digard cultive une garde-robe joyeuse. On pourrait s’en foutre mais le constat ne semble cependant pas dénué de sens lorsqu’est observé le casting de textiles avec lesquels l’artiste travaille. Gammes ensoleillées et motifs tranchants, c’est toute sa collection de foulards qui tremble de se retrouver clouée en une configuration murale ou écartelée sur un châssis. Le montage est habillage. Partout, se diffuse une gourmandise dans l’ouvrage, proche des plaisirs de l’assortiment vestimentaire dont l’exposition est le miroir.

Julie Digard signe des séries. Ainsi Les fluos, Les assemblages, Les croûtes et Les notes lui ont permis d’approfondir selon le classement générique de ses envies, plusieurs directions au sein de sa linguistique plastique. Cette méthode n’exclut en rien l’exception, puisque La grande composition concentre par l’étendue de son énergie, une suite à elle seule. Humeur et endurance trouvent ici satisfaction, jusque dans cet ensemble d’empiècements
raccommodés, élaboré dans une hygiène éphéméride pour mieux témoigner de soixante-deux jours de résidence.

Julie Digard n’a pas encore l’habitude de voir son nom dans un texte. Celui-ci est consacré à sa production, alors pour l’aider, répétons-le. L’intégralité de cette présentation a été réalisée pour nous, aujourd’hui, à La serre. Que chacun contribue au rayonnement de cette première monographie afin que les occasions en sa faveur se multiplient et que s’épaississe la visibilité d’une démarche en pleine éclosion. A être synthétique, beaucoup peuvent y avoir du mal. C’est une heureuse difficulté, un défi cubiste, un effort d’auteur. C’est cette fois chez notre artiste, chose faite. Regarder.


Ce texte a été écrit dans le cadre de l’exposition de Julie Digard en septembre 2015 à La serre à Saint-Etienne. Elle est la lauréate du Prix Moly-Sabata 2015.

Communiqué pour Christophe Herreros

L’appréciation d’une image animée reste un mystère. Il est rare que celle-ci nous laisse jouir de la circonstance dans laquelle elle apparaît, tant son cours nous transporte toujours ailleurs. Pourtant Christophe Herreros insiste pour nous laisser là où nous sommes. L’œuvre Avant les chiens pourrait nous faire croire à une passion troubadour, nous emporter dans une cavalcade médiévale, nous plonger dans les très riches heures d’une idylle bousculée en pleine forêt. Au lieu de cela, deux parisiens trébuchent sur un scénario, intensément. Ils sont beaux. Ils font leur métier dans un recoin de quartier aux gazouillis suspects. Les machines soufflent. Cette résistance au divertissement fluide est exquise. Et comme ultime rempart aux vertiges de la fiction, du texte vient gifler le poitrail de nos tourtereaux. Il s’agit de cette littérature que notre habitude ne voit plus. Tâchons pour une fois de la regarder. Jaune, blanche, rouge. La gamme électronique chatouille les tons d’automne des alentours. Il ne s’agit pas d’une interface supplémentaire qui nous sépare plus encore de l’image perçue. Alors que l’industrie du dvd élabore différentes pistes, notre artiste les fond toutes en un matériau unique. Là est la violence. Les techniciens l’appellent “sous-titrage forcé”, mots incrustés dans le fichier de l’œuvre, tatoués en sa chair-même. Police Arial. Corps 23.


Ce texte a été écrit pour l’exposition Avant les chiens en février 2015 à Palette terre à Paris